Mon éditeur et moi : Pierre Mertens

“Des connivences presque absolues”

pierre mertens

Pierre Mertens

 On ne présente plus Pierre Mertens. Plus de quar­ante ans de com­pagnon­nage avec le monde de l’édition, et ce n’est pas fini, ont fait de lui une fig­ure-phare de la lit­téra­ture belge et européenne. Il a côtoyé des per­son­nages du monde édi­to­r­i­al sans lesquels la lit­téra­ture con­tem­po­raine ne serait pas ce que nous en con­nais­sons aujourd’hui.

Pierre Mertens nous reçoit dans son apparte­ment, au onz­ième étage d’un immeu­ble de Boits­fort, fiché entre ciel et terre brux­el­lois. Un apparte­ment lit­térale­ment envahi de livres, revues, jour­naux, doc­u­ments divers. Un univers de papi­er qui a accom­pa­g­né Pierre Mertens, ses réflex­ions, ses émo­tions, ses ent­hou­si­asmes et ses indig­na­tions. Un univers de papi­er qui est comme un port d’attache pour celui qui a arpen­té le monde sous toutes les lat­i­tudes. Nous cher­chons un petit coin d’espace libre pour nous pos­er. Des édi­teurs, il en a côtoyé plusieurs, et par­mi les plus grands. D’emblée, nous lui deman­dons quel serait pour lui l’éditeur idéal, au regard de cette expéri­ence : « Je crois qu’il y a deux écoles : ceux qui pensent que le mieux est d’avoir affaire à un édi­teur objec­tif, pré­cau­tion­neux, équidis­tant et, au con­traire, ceux aux­quels je me ral­lie, qui deman­dent une con­nivence presque absolue. Pour moi, c’est une his­toire d’amour. Mes grands sou­venirs d’édition vont à des hommes dont je suis devenu extrême­ment proche, même quand nous nous sommes quit­tés. Je con­serve des rap­ports étroits avec les édi­teurs qui ont comp­té pour moi. Je crois pou­voir dire que le tout pre­mier, c’est comme la pre­mière femme de ta vie, tu ne l’oublies jamais. »

Chute d’Icare et envol de Mertens

Pierre Mertens appa­raît au pub­lic en 1969, avec un pre­mier roman paru au Seuil, L’Inde ou l’Amérique. Avant de sor­tir, ce livre a pour­tant déjà con­nu toute une his­toire. « J’avais envoyé un gros man­u­scrit d’un mil­li­er de pages qui était la pre­mière mou­ture d’un livre qui s’intitulait : Paysage avec la chute d’Icare. Je l’ai envoyé en 1958, à 18 ans, aux édi­tions Gal­li­mard. À une ou deux voix près, le livre n’a pas été accep­té, mal­gré de nom­breuses hési­ta­tions du comité de lec­ture, parce qu’il était énorme, inter­minable. De plus, c’était le pre­mier livre d’un tout jeune homme. Cela a dû les ren­dre pru­dents. Un mem­bre du comité de lec­ture, Roger Bor­derie, lui-même auteur de plusieurs livres dans la col­lec­tion Le Chemin de Georges Lam­brichs, m’a con­fié plusieurs années après que j’aurai dû insis­ter car, à peu de choses près, en élaguant quelque peu, le livre aurait été pris. Cela était extrême­ment encour­ageant. J’ai lais­sé pass­er deux, trois ans, le temps de com­mencer mes études de droit. Je ne voulais surtout pas suiv­re des études lit­téraires, mais une for­ma­tion qui me per­me­tte de voy­ager, de rouler ma bosse, d’interroger le monde par un autre prisme que celui des mots. Pour moi, le droit inter­na­tion­al s’imposait et il a occupé un tiers de ma vie quo­ti­di­enne, en me per­me­t­tant de voy­ager en Amérique latine, en Afrique, en Europe de l’Est, au Proche-Ori­ent. J’ai vis­ité un grand nom­bre de pris­ons et suivi de mul­ti­ples procès. Que ces expéri­ences finis­sent ou non dans mes livres, elles ont nour­ri ma vie. » Finale­ment, le man­u­scrit des débuts paraî­tra au Seuil, retra­vail­lé, pour don­ner les trois pre­miers livres de Pierre Mertens : L’Inde ou l’Amérique, au Seuil, en 1969, qui obtient d’emblée le prix Rossel et est salué par toute la cri­tique, Le Niveau de la mer, recueil de nou­velles paru en Suisse à L’Âge d’Homme en 1970, et La Fête des anciens, à nou­veau au Seuil en 1971 (qui sera réédité dans la col­lec­tion Passé&Présent de l’éditeur belge Jacques Antoine, avec une pré­face de Daniel Oster et, en cou­ver­ture, un détail de la pein­ture de Bruegel l’Ancien qui donne son titre à la trilo­gie). Trois livres où appa­rait le per­son­nage de Julien Del­mas. Trois livres qui con­stituent un trip­tyque et qui, ironie de l’édition, a été réédité à peu près dans sa forme orig­inelle au Seuil, il y a trois ans, pour les 70 ans de l’écrivain. Trois livres der­rière lesquels se pro­fi­lent trois per­son­nal­ités du monde de l’édition fran­coph­o­ne : Jean Cay­rol, Vladimir Dim­itri­je­vic et Claude Durand.

Jean Cayrol : un lecteur dialoguant

La vie est un roman et les hasards de la vie font par­fois beau­coup pour la nais­sance d’un roman. La ren­con­tre entre un auteur et son édi­teur passe par­fois par des détours inat­ten­dus, comme l’explique Pierre Mertens : « Avec une amie poétesse que j’admirais beau­coup, Françoise Del­carte (ndlr: Françoise Del­carte (1936–1995) a pub­lié dans les années ’60 les recueils Infini­tif et Sables, chez Seghers), je fréquen­tais un café qui a eu son heure de gloire du temps des sur­réal­istes, La Fleur en papi­er doré, rue des Alex­iens. Nous nous réu­nis­sions en fin d’après-midi pour nous lire nos textes, dans un coin un peu secret, près d’une boîte à musique appelée Azul­ma la Sérieuse. Un jour, alors que je lisais des extraits de mon roman, un voisin de table m’a inter­pel­lé : ‘J’ai été indis­cret mais je ne vais pas y aller par qua­tre chemins. Vous devez absol­u­ment croire en ce livre, même s’il n’est pas en état d’être pub­lié. Il y a encore du tra­vail, il est en jachères, mais je con­nais déjà le nom de votre édi­teur. Je suis poète et je pub­lie dans la revue Écrire dirigée par Jean Cay­rol. Ce sera votre édi­teur. Cet homme s’appelait Paul Per­rey, il était déser­teur de la guerre d’Algérie et s’était réfugié à l’abbaye de Mared­sous. Il a dis­paru par la suite. »

Pierre Mertens envoie son man­u­scrit à Jean Cay­rol. Ce dernier lui pro­pose de tronçon­ner le man­u­scrit orig­i­nal. « Cay­rol était un for­mi­da­ble édi­teur – j’ose dire : comme on n’en fait plus –, c’est-à-dire un lecteur dia­loguant. Il venait me chercher à midi à la Gare du Nord, nous allions déje­uner ensem­ble et nous retournions dans son bureau jusque 7 h. du soir, avant de repren­dre mon train pour Brux­elles. C’était une con­ver­sa­tion absol­u­ment extra­or­di­naire d’une demi-journée, textes en mains, entre­lardée de con­fi­dences. » Les deux hommes ne man­quent pas d’intérêts con­ver­gents. Alors que Mertens tra­vaille sur une thèse con­sacrée à l’imprescriptibilité des crimes de guerre et con­tre l’humanité, Cay­rol lui racon­te sa dépor­ta­tion au camp de con­cen­tra­tion de Mau­thausen-Gusen. « Je me suis aperçu que, dans ses romans, il n’était presque jamais ques­tion de ce sujet mais qu’il était con­stam­ment présent en fil­igrane. On se sou­vien­dra bien sûr qu’il a écrit un texte majeur sur la dépor­ta­tion, le mono­logue de Nuit et Brouil­lard de Resnais. Dans son sil­lage, ce qui me pas­sionne encore aujourd’hui, c’est l’après-Auschwitz. J’ai écrit un essai, qui est une antholo­gie des grands écrivains de la dépor­ta­tion, dont Cay­rol, Pri­mo Lévy, Jorge Sem­prun, Robert Antelme, Imre Kertész. » Car s’il est un for­mi­da­ble édi­teur, empathique et bien­veil­lant, Jean Cay­rol est égale­ment un écrivain fécond, un superbe poète et le romanci­er d’une trentaine de titres dont Je vivrai l’amour des autres, prix Renau­dot en 1947, Le Froid du soleil ou Le Démé­nage­ment. Il a égale­ment par­ticipé comme scé­nar­iste ou réal­isa­teur à quelques films et courts-métrages, en col­lab­o­ra­tion avec Alain Resnais ou Claude Durand, dont on repar­lera. Il a créé un univers bien à lui, qu’il qual­i­fia de monde lazaréen. Un monde qui n’est pas sans rap­pel­er celui de Pierre Mertens, un monde tou­jours en guerre où il est naturel de vivre caché pour sur­vivre, ain­si que Mertens en avait fait l’expérience durant la guerre alors que sa mère cachait des gens chez elle. Jusqu’au jour où, à la mort de sa grand-mère, elle apprit à son fils qu’il était juif et qu’elle s’était tue pour le pro­téger. « Il est indé­ni­able que Cay­rol m’a mar­qué comme écrivain, comme édi­teur, comme déporté. À trois égards, l’homme me pas­sion­nait et était l’interlocuteur qu’il me fal­lait. Il avait une façon sen­suelle de par­ler des textes, il en dépis­tait les couleurs, presque les odeurs. Il me dis­ait que j’étais obsédé par le prob­lème du mal, à la Bernanos. Cela m’a infin­i­ment plu parce que j’avais été mar­qué par Nou­velle His­toire de Mouchette, dont Besson a réal­isé un si mag­nifique film. Selon Cay­rol, j’avais écrit un livre aus­si can­dide qu’un lys blanc où se révèle toute la poisse de l’âme humaine. ‘On voit bien que le dia­ble existe pour vous, me dis­ait-il, surtout quand on ne l’attend pas’. Il n’était pas éton­né que Kaf­ka était l’écrivain le plus impor­tant pour moi. Cay­rol m’a encour­agé à devenir écrivain et, quand il m’arrivait de faire fausse route, il avait une façon cour­toise de me l’indiquer. Par exem­ple, s’il y avait une répéti­tion, en par­ti­c­uli­er si elle sur­ve­nait plusieurs pages plus loin, il la repérait. Il avait un œil d’aigle. Il ne me don­nait pas la solu­tion. Il me forçait à réfléchir à une autre voie, avec une exquise cour­toisie. »

En trois livres, Pierre Mertens aura trois édi­teurs car, entre-temps Cay­rol a pris sa pen­sion, quit­té Paris, démis­sion­né de l’Académie Goncourt où il a siégé de 1973 à 1995 et est retourné dans son Bor­de­lais natal, à Castil­lon-la-Bataille, pour repren­dre ses activ­ités de vitic­ul­teur. « Une fois par an, il m’envoyait une petite caisse de son vin. Il m’écrivait aus­si de très belles let­tres à la main, avec une char­mante écri­t­ure, un peu trem­blée, à l’encre bleue. » Dans l’édition, il a passé le relais à son adjoint, Claude Durand, qui devien­dra l’éditeur de La Fête des anciens. Pour ce qui est des nou­velles tirées de l’ensemble orig­inel, la déci­sion des édi­tions du Seuil traduit bien l’attitude de l’édition française à l’égard de la nou­velle, ain­si que lui con­fie Jean Cay­rol : « ‘Mal­heureuse­ment, nous accep­tons rarement les nou­velles d’un débu­tant’, m’a‑t-il expliqué. ‘C’est un défaut typ­ique­ment français. Il fau­dra vous débrouiller autrement.’ » Pierre Mertens se tourne vers un édi­teur hors normes du monde fran­coph­o­ne, un Serbe qui s’est exilé en Suisse peu après la Sec­onde guerre mon­di­ale, Vladimir Dim­itri­je­vic. Édi­teur passé par la librairie, il a ouvert sa mai­son d’édition à 4500 titres, à des per­son­nes ʺdé­placéesʺ, comme il se qual­i­fi­ait lui-même [Vladimir Dim­itre­je­vic, Per­son­ne déplacée, entre­tiens avec Jean-Louis Kuf­fer, L’Âge d’Homme]. Ayant lu un ‘Prière d’insérer’ dans Le Monde qui annonçait l’apparition de cette nou­velle mai­son d’édition à Lau­sanne, l’envie prit à Mertens de pro­pos­er à celle-ci son texte. C’est ain­si que Le Niveau de la mer parut à l’automne 1970 dans une col­lec­tion qu’il inau­gu­rait et qui s’intitulait ‘Vent d’est, Vent d’ouest’. Tout un pro­gramme. Si cet édi­teur a fait con­naître de nom­breux pans de la lit­téra­ture slave en fran­coph­o­nie, il a tou­jours été par­ti­c­ulière­ment atten­tif à la lit­téra­ture belge, notam­ment en pub­liant le théâtre d’Hugo Claus en français. Fidèle à cet attache­ment, il a récem­ment con­fié à Jean-Bap­tiste Baron­ian la direc­tion d’une col­lec­tion spé­ci­fique, joli­ment inti­t­ulée ‘La petite Bel­gique’. Vladimir Dim­itri­je­vic est décédé acci­den­telle­ment l’an dernier, entre Lau­sanne et Paris, dans sa camion­nette bour­rée de livres. Pierre Mertens lui a ren­du hom­mage dans Le car­net et les instants, hom­mage inti­t­ulé ‘Un por­teur de clefs’ [Le Car­net et les instants, n°168, 1er octo­bre 2011].

Claude Durand, Soljenitsyne et les autres

En 1965, Claude Durand qui était déjà très proche de Jean Cay­rol reprend la direc­tion de la col­lec­tion Écrire au Seuil, après avoir été lecteur dans la même mai­son. « Claude Durand a été un suc­cesseur immé­di­at, directe­ment frater­nel, plus proche de mon âge. Claude Durand était un tra­vailleur forcené. Quand je l’invitais dans le Ver­don, il pou­vait s’enfermer six, sept heures de suite dans la voiture, le man­u­scrit sur les genoux, et tra­vailler pen­dant que j’écrivais en écoutant de la musique. Le soir, on se fai­sait un petit feu car on y allait sou­vent à Pâques. Il me demandait de lui lire des pages à haute voix. Ce que j’adorais faire. Au petit-déje­uner, nous reve­nions sur cer­tains aspects de la veille. Pour moi, c’étaient des con­di­tions de tra­vail mag­nifiques. C’est l’éditeur au côté duquel j’ai le plus tra­vail­lé, celui qui était le plus par­tie prenante. » Pour Le Seuil, Claude Durand super­vis­era la pub­li­ca­tion de La Fête des anciens et du roman suiv­ant, Les Bons Offices, en 1974. C’est aus­si au début de cette col­lab­o­ra­tion qu’il fait une propo­si­tion à Pierre Mertens, qui aurait cer­taine­ment don­né une toute autre direc­tion à sa vie s’il l’avait accep­tée : « Rapi­de­ment, Claude Durand m’a pro­posé d’entrer comme lecteur au Seuil. Il ado­rait ma façon de lire et de révéler cer­tains auteurs oubliés. C’est ain­si que je lui ai amené un jour le livre posthume de Paul Gadenne, Les Hauts Quartiers, qui a rem­porté un beau suc­cès au Seuil. Mais, à la dif­férence de Cay­rol qui a telle­ment bien allié ses métiers d’écrivain, de poète et d’éditeur, éditer m’aurait dévoré et tari. J’ai évité la ten­ta­tion, même si cela a été le refus le plus dif­fi­cile de ma vie. Paris ne m’a jamais attiré, mais Durand me pro­po­sait de créer une suc­cur­sale du Seuil dans le Sud de la France, dans le Ver­don, où j’avais eu l’occasion de l’inviter dans un petit basti­don que j’y pos­sé­dais. Yves Berg­er, que j’ai con­nu par la suite chez Gras­set, était un bel écrivain à ses débuts, mais a lais­sé tarir sa veine de romanci­er en devenant édi­teur à temps plein, ce que j’ai tou­jours regret­té pour lui. Il aurait don­né une œuvre plus impor­tante s’il avait renon­cé à l’édition. Être édi­teur est un méti­er exigeant : on sait où ça com­mence, on ne sait pas où ça finit. » Un avis que Claude Durand n’aurait pas désavoué, lui qui dis­ait il y a quelques années dans une inter­view : « On ne peut être un grand édi­teur et un grand écrivain. Écrire est une activ­ité égo­cen­trique et éditer, c’est se gliss­er dans l’écriture d’autrui ». Mal­gré la ten­ta­tion, Mertens refuse la propo­si­tion et reste à Brux­elles qui sera son port d’attache sa vie durant. Notons au pas­sage que Claude Durand est aus­si écrivain, que son roman La Nuit zoologique a rem­porté en 1979 le prix Médi­cis et qu’il a pub­lié il y a deux ans, au moment de pren­dre sa retraite, un roman bur­lesque et savoureux sur la vie d’un édi­teur parisien à par­tir de son expéri­ence. Ironique­ment titré J’aurais voulu être édi­teur, le livre est signé du pseu­do­nyme François Thuret, qu’il démasque dès la qua­trième de cou­ver­ture. Durand s’y amuse des tra­vers et mœurs du milieu lit­téraire de la cap­i­tale française, jouant de quelques clés assez faciles à décoder. Pour Le Seuil, Claude Durand a égale­ment créé la célèbre col­lec­tion Com­bats où il traduira avec son épouse Cent ans de soli­tude, de Gabriel Gar­cia Mar­quez et, surtout, pub­liera L’Archipel du Goulag d’Alexandre Sol­jen­it­syne. Sol­jen­it­syne dont il devien­dra agent lit­téraire pour le monde entier, ain­si qu’il le relate dans son dernier livre, Agent de Sol­jen­it­syne. Claude Durand restera près de vingt ans au Seuil. Au départ du fon­da­teur Paul Fla­mand, Durand passe chez Gras­set. Pierre Mertens le suit et pub­lie dans la mai­son de Bernard Pri­vat le roman Terre d’asile, en 1978. En 1980, nou­veau départ de Durand, chez Fayard cette fois, où il accom­pli­ra pen­dant près de trente ans le reste de sa car­rière. Pierre Mertens le suit à nou­veau et pub­liera avec lui un roman éro­tique d’une force rarement égalée, Per­dre, et un recueil de nou­velles, Ombres au tableau. Mais Claude Durand est de plus en plus req­uis par son engage­ment pour Sol­jen­it­syne ou encore Sci­as­cia. Pierre Mertens décide de revenir à la mai­son de ses débuts. « Claude Durand a par­ticipé à une des aven­tures lit­téraires majeures du siè­cle. Il avait une grande cohérence idéologique et je me sen­tais sur la même longueur d’ondes que lui. Durand rap­prochait les gens entre eux. Mais il n’avait plus la même disponi­bil­ité. J’ai eu une belle con­ver­sa­tion avec lui et nous avons gardé d’excellents con­tacts. Nous nous téléphonons encore une fois par mois, par exem­ple lorsque j’ai une hési­ta­tion, générale­ment tard le soir. Il ne faut pas croire qu’il faut que des portes claque­nt, qu’il y ait des brouilles, lorsqu’un écrivain change d’éditeur. Chaque livre a peut-être droit à sa mai­son. Ce n’est plus aus­si com­pliqué de chang­er d’éditeur que ce ne l’était autre­fois. »

Denis Roche, Fiction et Cie

Lors d’un col­loque sur Pasoli­ni à Paris, à l’Institut ital­ien de cul­ture, Pierre Mertens est approché par Denis Roche, édi­teur au Seuil, qui l’invite à boire un verre dans un café de la rue des Saints-Pères. « Tout comme Robbe-Gril­let ou Bernard Noël, Roche avait adoré Per­dre, mon roman éro­tique, très hard comme on dirait aujourd’hui puisqu’il n’y a plus de mot français pour exprimer cela. Il m’a demandé quels étaient mes pro­jets et pro­posé de revenir dans ʺmaʺ famille, le Seuil. Je lui ai par­lé de mon pro­jet du moment : une vie imag­i­naire d’un grand poète alle­mand qui, à un moment don­né, a fait fausse route idéologique­ment alors que c’était un excel­lent poète, un médecin hon­or­able et un homme digne. Il s’est aveuglé pen­dant quelques temps et a mal­heureuse­ment épousé le nation­al-social­isme, pen­dant très peu de temps, mais de façon irré­para­ble. Il sait qu’il n’en guéri­ra jamais. Le néga­tion­nisme m’a han­té toute ma vie, depuis que je suis petit. Ce n’est pas un hasard si je suis en procès aujourd’hui avec quelqu’un que j’ai accusé de néga­tion­nisme [ndlr : Pierre Mertens, dans Le Monde du 6 décem­bre 2007 et dans l’hebdomadaire Knack du 10 du même mois avait qual­i­fié Bart De Wev­er, prési­dent de la N‑VA, de néga­tion­niste parce qu’il avait refusé les excus­es présen­tées par le bourgmestre d’Anvers, Patrick Janssens, pour l’attitude de l’administration com­mu­nale anver­soise dans les dépor­ta­tions de Juifs au cours de la Sec­onde Guerre Sur quoi le leader du par­ti nation­al­iste fla­mand avait déposé plainte con­tre Mertens pour calom­nie et diffama­tion, en jan­vi­er 2008. Le 14 févri­er dernier, la cour d’appel de Brux­elles a estimé qu’il y avait pre­scrip­tion pour ce délit de presse, sans se pronon­cer sur le fond. À moins d’un appel de cette ordon­nance, le débat en assis­es n’aura pas lieu, au grand regret de l’écrivain]. C’est pour cela aus­si que je suis telle­ment heureux de cette loi française mémorielle qui recon­naît le géno­cide des Arméniens. Il y a une cohérence dans mon par­cours. Ce qui me hante le plus depuis mon enfance et qui a tra­ver­sé tous mes livres, c’est la trahi­son, le néga­tion­nisme dans tous les domaines de la vie, la fac­ulté de nier et de se men­tir. »

Pierre Mertens signe avec Le Seuil la veille de par­tir en Alle­magne en 1986. Il va pass­er un an dans la patrie de ce poète-médecin, Got­tfried Benn, pour se doc­u­menter et rédi­ger Les éblouisse­ments. « De Berlin, j’envoyais une liasse dès que j’avais ter­miné un chapitre. Denis Roche me répondait très vite et m’envoyait ses encour­age­ments à dis­tance. Quand je suis ren­tré en Bel­gique, j’avais presque ter­miné le livre et je suis allé vivre trois, qua­tre mois au bord de la mer, à Ostende, pour le finalis­er. » Les éblouisse­ments parait à l’automne 1987, sous une superbe cou­ver­ture reprenant une pein­ture d’Otto Dix, Hom­mage à la Beauté, et rem­porte le prix Médi­cis. L’aventure con­tin­uera au Seuil, avec le suc­cès que l’on sait. « Il y a une ambiance pro­pre à cette mai­son. À part Gal­li­mard, je n’ai jamais imag­iné une mai­son plus par­faite que celle-là. Ce sont les deux maisons où je m’imagine le mieux, parce que les plus proches de la con­cep­tion que je me fais de la lit­téra­ture. » Let­tres clan­des­tines, Les pho­ques de San Fran­cis­co (prix de la nou­velle de l’Académie française), Une paix royale (prix Jean Mon­net des lit­téra­tures européennes), Peras­ma paraîtront tous dans la col­lec­tion Fiction&Cie créée et dirigée, de 1974 à 2005, par Denis Roche. Écrivain, mais aus­si pho­tographe, Denis Roche est l’un des représen­tants de l’avant-garde poé­tique des années ’60-’70. Une véri­ta­ble com­plic­ité va s’installer entre les deux hommes, notam­ment à tra­vers une cor­re­spon­dance dont des extraits sont parus dans un ouvrage con­sacré à Pierre Mertens et où l’on peut lire ceci sous la plume de Denis Roche: « La vie sans lit­téra­ture n’est qu’une erreur, une besogne érein­tante, un exil. N’est-ce pas ? Alors, on con­tin­ue : j’écris, tu écris, ils… À bien­tôt » [Pierre Mertens l’Arpenteur, ouvrage dirigé par Danielle Bajomée, Labor,1989, p. 96–105].

Des éditeurs gardiens du temple

Au vu de son par­cours, on con­state que Pierre Mertens a tou­jours eu un cor­re­spon­dant réguli­er : Cay­rol, Durand, Roche. « Les encour­age­ments que tu reçois sont telle­ment bien­venus. Cela te donne un coup de fou­et et tu n’en es que plus heureux de pour­suiv­re. Il y a quelqu’un qui est en marge de mon œuvre, mais dont je dois dire un mot. Il s’agit d’Hubert Nyssen, décédé lui aus­si récem­ment, qui a été plus un ami qu’un édi­teur. Il a pub­lié mes tout pre­miers textes dans des revues, en par­ti­c­uli­er Syn­thèse, où est sor­tie la nou­velle “Une leçon par­ti­c­ulière”. » On sait quelle for­mi­da­ble aven­ture est celle de la mai­son Actes Sud, fondée par le Belge expa­trié en Arles, et qu’il a relatée notam­ment dans L’éditeur et son dou­ble. Pierre Mertens y sera notam­ment pub­lié pour le livret d’un opéra réal­isé avec Philippe Boes­mans, La Pas­sion de Gilles, et pour un essai sur un écrivain alle­mand majeur, Uwe John­son, le scrip­teur de mur. À des degrés divers, tous ces édi­teurs sont ou ont été des écrivains. « Ils fonc­tion­nent comme des écrivains. Je saurais dire s’ils écrivent ou pas. Il y a quelque chose de l’écrivain en eux, il y a une con­nivence avec la lit­téra­ture. Ce ne sont pas des ges­tion­naires. Ils sont de la par­tie, ils sont com­plices. Com­bi­en de fois Cay­rol m’a‑t-il dit : ‘Ah ces pages-là, j’aurais pu les écrire moi-même.’ Tout comme Jean-Luc Godard dis­ait qu’il y a des films et le ciné­ma, je crois qu’il y a des livres et la lit­téra­ture. Il y a des édi­teurs qui sont des gar­di­ens du tem­ple et d’autres qui sont des gar­di­ens de park­ing. Ils par­quent du papi­er comme on par­que des voitures. C’est dom­mage qu’il n’y ait pas de per­mis d’éditer comme il existe des per­mis de con­duire. Cer­tains font n’importe quoi, en pub­liant de mau­vais livres, ou en pub­liant mal de bons livres. Un mau­vais édi­teur est un censeur qui s’ignore. Par­fois l’intervention impéri­al­iste d’un mau­vais édi­teur sur l’élaboration d’un texte face à un auteur un peu timide qui ne peut pas lui résis­ter est une forme de cen­sure per­verse. L’auteur, le vrai, doit résis­ter, d’autant que l’éditeur a un pou­voir presque absolu. »

Aujourd’hui, Pierre Mertens tra­vaille sur un nou­veau texte, qui est venu s’imposer à un roman déjà bien avancé. Denis Roche a passé les com­man­des de sa col­lec­tion à Bernard Com­ment. Le Seuil a été racheté par La Mar­tinière. « Les hommes que j’y ai côtoyés ont dis­paru ou ont changé d’horizon, qu’ils soient écrivains ou édi­teurs. Pour le dernier livre que je suis en train d’écrire, le choix de l’éditeur n’est pas encore tout à fait fixé parce que je suis en négo­ci­a­tion. Je choisir­ai l’éditeur qui sera le plus amoureux de mon livre, pour autant que ce soit moi qui puisse le choisir. C’est un livre dont je voudrais que l’on soit amoureux, parce qu’il touche à deux ou trois prob­lèmes cru­ci­aux. L’un touche à un aspect stricte­ment per­son­nel, char­nel, lié à la san­té et à ce qui la met en péril, que j’ai déjà pu abor­der dans ‘La vie sauve’, une chronique pub­liée dans La Libre Bel­gique. Il se plac­era aus­si sur le plan d’une procé­dure judi­ci­aire, qui est une autre sorte de can­cer, peut-être le plus grave des deux car il débor­de ma per­son­ne et touche à des principes uni­versels. La cohab­i­ta­tion des deux exige un rap­port excep­tion­nelle­ment étroit avec l’éditeur, une dis­cus­sion per­ma­nente, un dia­logue. Ce n’est pas un livre que l’on peut écrire seul. Un roman, comme j’en ai tant écrits, exige la soli­tude. On peut s’enfermer dans un roman comme en entre dans un cou­vent, en retraite. Le livre que j’écris pour l’instant a une part de fic­tion, une part d’essai, une part d’analyse, une part de chronique, le tout entremêlé. Je suis à la recherche de l’interlocuteur idéal, mais la forme du dia­logue n’est pas tout à fait fixée, même si le matéri­au est là. Le livre est encore à écrire. »

Michel Tor­rekens


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°171 (2012)