Nadine Monfils, Contes pour petites filles libertines

Venins et délices

Nadine MONFILSCon­tes pour petites filles lib­ertines, Tabou, coll. “Ver­tiges”, 2011

monfils contes pour petites filles libertinesDans la tournée des petites filles pas comme les autres (à moins que…) qui épi­cent les con­tes dont elle est cou­tu­mière quand elle ne plonge pas à corps per­du dans l’u­nivers du polar décalé, Nadine Mon­fils lâche comme un envol de drôles d’oiseaux, une brassée de  « lib­ertines » bien dans sa façon. Lib­ertines? Ou libres encore, tant qu’il est encore temps, des dik­tats de la morale et de la réal­ité pour faire explos­er leurs fan­tasmes et ceux des êtres qu’elles croisent? Parce qu’i­ci, comme tou­jours, leur per­ver­sité est pure inno­cence. Elle est de la matière des rêves et des pul­sions plus soucieuses de beaux désor­dres et de cru­autés instinc­tives que d’obéis­sance à l’im­pératif caté­gorique de Mon­sieur Kant. Se sont-ils d’ailleurs jamais occupés, les philosophes, de la vie secrète des petites filles et des poupées, de leurs osmoses, de leurs pou­voirs mag­iques, de leurs avatars, des fas­ci­na­tions qu’elles peu­vent induire sous leurs faux airs d’en­fants sages ou de jou­ets inan­imés? On retrou­ve ici à tra­vers les flo­raisons d’un éro­tisme à l’é­tat de nature,  tout ce qui meu­ble le gre­nier poé­tique de la « mon­treuse », cette roman­cière qui fait bat­tre son pro­pre sang dans le cœur de mar­i­on­nettes lit­téraires, ani­mées avec une gour­man­dise de grand-mère abu­sive et joyeuse­ment déver­gondée. Au hasard du pandé­mo­ni­um livré à leurs appétits: des sex­es-fleurs qui pleurent leurs suc­cu­lentes larmes de rosée, des nudités allè­gres, des caress­es de satin, des grif­fures ven­imeuses, des sables soyeux, des oiseaux augu­raux, des chats luna­tiques, des rats immon­des, des araignées dévoreuses, des naines ensor­ce­lantes, des vieux salopards, des vieil­lards bien­veil­lants, des grand-pères à ven­dre, des miroirs inven­tifs, des bou­tiques illu­soires…  Bref, un imag­i­naire chao­tique qui ‑même si c’est un peu pour rire- évoque à la fois les dis­per­sions trag­ique­ment mor­bides de Fri­da Kahlo et les vagabondages oniriques de Cha­gall. Avec, l’air de rien, des affleure­ments de sagesse de vie ou de lucid­ité comme en témoigne une « Cen­drillon 2011 » jamais aus­si bon­niche qu’après son pas­sage mar­i­tal au bras de Mar­cel, le Prince Chômeur. On remar­quera aus­si l’hom­mage coquin à Thomas Owen, qui fut un des pre­miers et fidèles fer­vents des « fan­tas­ti­ca­tions » de cette con­teuse joyeuse­ment sul­fureuse.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°167 (2011)