Nadine Monfils, La nuit des coquelicots

Trop c’est trop

Nadine MONFILSLa nuit des coqueli­cots, Vau­ve­nar­gues, 1999

monfils la nuit des coquelicotsSachant que : 1. le com­mis­saire Léon (qui, entre deux enquêtes, confec­tionne d’abom­inables tri­cots pour son chien Babelutte, à l’in­star de son col­lègue Kamikaze qui, dans Mon­sieur Emile, fai­sait du cro­chet) habite, dans le 18e, la même rue Robert Plan­quette que Nadine Mon­fils ; 2. les pom­pes offertes à Roland Dumas par sa « putain de la république » coû­tent plus cher que les escarpins en cro­co de Mon­sieur Dumoulin, dandy mont­martrois ; 3. le nom­bre de coquil­lettes dont on peut rem­plir un trois tonnes est un nom­bre fini ; 4. le curé de Notre-Dame de Lorette pique des cure-dents dans (je sais : dan­dan ; vous préférez « en une ? ») une grande sur­face pour en fab­ri­quer une couronne d’épines pour le Christ ; 5. le café à la belge, un rien lavasse, paraît peu goû­teux au com­mis­saire Léon ; 6. il est mal­sain d’écrabouiller une gamine en robe bleue, ten­ant un bou­quet de coqueli­cots à la main, et de com­met­tre un délit de fuite ; 7. le chien Babelutte adore se faire troufig­nol­er par Emile, le clebs pédé du voisin ; répon­dez à la ques­tion suiv­ante : qui a décapité Car­ole et four­ré sa tête dans la cage à canaris, châtré Pierre (dans Mon­sieur Emile, la tête de Chrys­tine (sic) finis­sait dans un aquar­i­um et le zizi sec­tion­né du fac­teur était boulot­té par les rats), découpé en menus morceaux le char­treux de Cather­ine, révolvérisé le maire père de ladite Cather­ine, égorgé Hélé­na, etc ?

Le roman à énigme est une machiner­ie trop déli­cate pour ne pas s’en­ray­er quand s’accu­mulent les coïn­ci­dences : le bracelet de Lily écrasée par une chauf­farde est décou­vert par le fils de l’as­sas­sine et échangé par l’en­fant, chez un vieux marc­hand de jou­ets qui n’est autre que le grand-père de Lily, con­tre un clown de bois, le jou­et préféré de la vic­time…

Trop c’est trop : quand le pit­toresque, à force d’outrance, devient plat ; quand le sor­dide devient gra­tu­it ; quand l’écri­t­ure s’embourbe dans le cliché (puisqu’elle vient de recevoir un mini-cer­cueil con­tenant un coqueli­cot, « le tailleur gris de Mau­ra lui [va] comme un linceul ») ; quand le mot d’en­fant s’avère mot d’en­fant fab­riqué (« L’en­fant n’aimait pas cette voix. Trou­vait qu’elle avait des épines. ») ; quand on prend trop ses ais­es avec la gram­maire (« Cette gen­tille vieille dame […] s’avérait être une mor­due d’his­toires d’hor­reur !» — où l’in­finitif est super­flu — / « Léon qui sen­tait des relents d’hi­er lui remon­ter à la gorge. » — c’é­tait plutôt ceux de la veille…) ; quand un médecin légiste tchatche comme le Béru de San-Anto­nio ; quand il manque un cha­pitre (où est passé le n° 55 ?) : on se doute que tout cela fini­ra mal. Déjà, dans la chan­son de Mouloud­ji, ça tour­nait mal, cette his­toire de coqueli­cots…

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°111 (2000)