Le rose et le noir
Nadine MONFILS, La petite fêlée aux allumettes, Belfond, 2012
Du Monfils pur jus : des fillettes horriblement massacrées, un lourd secret de famille et, bien entendu, une palette de personnages joyeusement frappés qui évoluent dans le décor déjà familier de Pandore. Une cité bien nommée dont il ne peut sortir que des sacs de nœuds. Outre le mélancolique inspecteur Cooper et son adjoint Michou (qui, la nuit, joue les travelos dans un bar à pute), on retrouve la calamiteuse Mémé Cornemuse (ainsi nommée à cause de son attrait pour la sobriété vestimentaire des porteurs de kilt).
Vieille harpie lubrique et alcoolo qui tue comme on se mouche, résignée à son apostolat de fléau de Dieu pour nettoyer le monde des impolis qui la contrarient. Et toujours fidèle à sa dévotion pour Jean-Claude Van Damme dont elle cite d’abondance les pénétrants aphorismes belgo-yankees. Comme pour Annie Cordy, son idole de la chanson, dont il ne fait pas bon mettre le génie en doute. Et puis, il y a Nake, la petite fêlée, jeune fille devenue meurtrière par légitime défense et qui a la particularité de voir, à chaque fois qu’elle craque une allumette, le cadavre mutilé d’une des fillettes qui seront victimes du sadique tueur en série. Quant au locataire de Nake, il s’agit d’un inquiétant « photographe d’ombres » qui s’habille comme l’homme au melon cher à Magritte. Du reste, c’est une toile du peintre favori de l’auteur, La reproduction interdite, qui fournira une des clés de l’énigme policière. Si Nadine Monfils ne se targue pas de faire de la haute littérature, si elle campe dans un univers qui lui est particulier, si certains beaux esprits ne la lisent qu’en cachette, on ne peut contester sa maîtrise d’une écriture « sui generis ». Une écriture où sa passion de mêler la magie des contes pour petites filles à l’atrocité des polars les plus gothiques, le sexe le plus poivré à l’humour le plus déjanté ou la perversité à la plus candide ingénuité, débouche sur cet ébouriffant cocktail de fantaisie, d’insolence et de liberté qui fait depuis longtemps son succès, même et surtout si c’est « pour de rire ». Encore que certains regards sur la vie et sur nos écrouelles ne manquent pas de pertinence dans ces tableaux roses et noirs comme les bijoux intimes des Fleurs du mal. Ceux qui, en leur temps, ont attiré les foudres du procureur Pinard.
Ghislain Cotton
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°171 (2012)