Nadine Monfils, Les miroir secrets de Bruges

Vacances romaines

Nadine MONFILS, Lau­ra Colombe, con­tes pour petites filles per­vers­es, avec des illus­tra­tions orig­i­nales de Léonor Fini, L’Ate­lier des brisants, 2001
Nadine MONFILS, Les miroirs secrets de Bruges, HC édi­teur, 2001
Nadine MONFILS, Le fan­tôme de Felli­ni, Vau­ve­nar­gues, 2001

monfils laura colombeA par­tir du moment où le commis­saire Léon conçut l’idée saugrenue de tri­cot­er une toge romaine pour son cabot de la butte Mont­martre, on pou­vait crain­dre le pire. D’ac­cord. C’est de mau­vais goût. Le Tem­po di Roma de Nadine Mon­fils n’est pas pré­cisé­ment celui d’Alex­is Curvers… Mais enfin, ce qui a mau­vais goût a du goût : au moins, on ne lui chica­nera pas ce mérite. Ici, le goût d’un polar spaghet­ti relevé de stoemp marol­lien et d’an­douil­lettes mont­martrois­es. Genre litté­raire rigoureuse­ment inédit.

Estom­acs déli­cats s’ab­stenir : c’est du rob­o­ratif ! Mon­fils, ce n’est pas Sade (quel mirobolant far­felu la surnom­ma jadis « la petite Sadette » ?), ce n’est pas Hen­ry Miller, ce n’est pas les Pieds-Nick­elés, ce n’est pas Michael Con­nel­ly, ce n’est pas Manchette, ce n’est pas San-Anto­nio, mais c’est un peu tout ça. Les rubi­conds faux nez d’un clown peut-être assas­sin, qui invite les enquê­teurs à reconsti­tuer le puz­zle for­mé par les noms de ses vic­times. Des filles et un prêtre décapités et aux langues tranchées puis fumées dans un sacré secret saloir (ressen­ti­ments de logopède frus­trée ou ter­reurs de petite orphe­line ? On donne sa langue au chat). Quelques rosseries anti­cléri­cales : on n’ou­blie pas qu’on fut prof de morale. Des chapitres très ramassés qui déboulent à toute berzingue, des dia­logues qui démar­rent sur les cha­peaux de roues (in médias res, dis­ent les cuistres) et finis­sent par­fois sur les rotules, par la faute d’une plaisan­terie emprun­tée à l’al­manach Ver­mot. L’une ou l’autre coucherie tor­ride, mais vite embal­lée, cir­culez, y a rien à voir. Et des fan­tômes, des fan­tômes, des fan­tômes…

Peut-être, comme le pré­tend Bernard Frank (Por­traits et apho­rismes, Le Cherche-Midi), la lit­téra­ture française n’est-elle aujour­d’hui si maus­sade, si asthénique, si chloro­tique, que parce que ses romanciers ne s’a­musent pas en écrivant. On peut sup­pos­er (en tout cas, on le lui souhaite) que Nadine Mon­fils prend son pied quand elle ani­me sa bande de drôles de pis­to­lets : une Rose qui ne flashe que pour les boy-scouts, un trav­elo entiché d’un glad­i­a­teur, un pêcheur de pois­sons rouges dans la fontaine de Tre­vi, un nain qui croit aux belles images, un com­mis­saire très tri­co­teur, un bistroti­er de la rue Lep­ic, tout ça débar­quant à Rome (qui en a vu d’autres) et bourlin­guant du Col­isée à la Piaz­za del Popo­lo, dévalant du Pin­cio jusqu’à l’Os­te­ria Margut­ta, où Fel­lini et sa Gel­som­i­na avaient leurs habi­tudes et le cinéaste sa chaise, pieuse­ment conser­vée depuis. Le com­mis­saire vous a‑t-il con­fié qu’il était amoureux de la Massi­na ?

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°118 (2001)