Nadine Monfils, Peau de papier

Écrire pour vivre

Nadine MONFILS, Peau de papi­er, L’arganier, coll. « Tra­verse », 2005
Nadine MONFILS, Mariages, Ter­rail, 2005

monfils peau de papierDeux livres bien dif­férents de Na­dine Mon­fils ont paru presque en même temps. L’un, Peau de papi­er, dont le titre est déjà tout un pro­gramme, est dénom­mé « réc­it ». Le se­cond, Mariages, est un album riche en repro­duc­tions de tableaux, dessins ou sculp­tures, pho­tos et col­lages, qu’en­ca­drent libre­ment des textes. Dans cha­cun des vol­umes, l’au­teur pro­pose un auto­portrait, mais surtout elle donne de soi une image en mou­ve­ment con­stant, dans une var­iété de posi­tions et de dis­cours.

Elle a en effet de mul­ti­ples vi­sages, Nadine Mon­fils, dont au moins deux courent l’un après l’autre dans Peau de papi­er : le moi « anonyme », que tout le monde con­naît, et le Moi cap­i­tal, celui qui écrit et dont elle ne dis­simule pas la préséance. Rien n’est plus impor­tant que cette écri­t­ure qui la fait vivre, même si — elle prend bien soin de le pré­ciser — elle n’en vit pas, rien ne compte davan­tage que ces mots dont elle aime tant jouer. Ce n’est pas pour rien que Peau de papi­er, ce « livre de gamine » prend place dans cette col­lec­tion Tra­verses où, « de l’éro­tisme au picaresque, du polar au réc­it ini­ti­a­tique, de la saga au roman épis­to­laire, des auteurs s’em­parent des codes et, surtout, les bouscu­lent sans pré­cau­tions ». Codes moraux, nar­rat­ifs, styl­is­tiques, tout ce que la bien­séance, le con­ven­able, le souci de paraître et le besoin de plaire imposent à l’in­di­vidu, Mon­fils les brave et s’en moque, à sa manière lib­er­tine ou agres­sive. Elle aime par­ti­c­ulière­ment « ce qui ne se fait pas », ren­vers­er l’in­ter­dit sous toutes ses formes, aus­si bien « cracher dans le caviar » qu’être insup­port­able et ne pas porter de culotte.

Mais, si elle fait un tel éta­lage de ses con­vic­tions, si elle détaille com­plaisam­ment ses délires et proclame ain­si haut et clair sous les grin­cements par­fois de ses rires, elle ne se borne pas à se mir­er (ou se mur­er) soli­taire dans ses cer­ti­tudes. Elle nous par­le, on dirait même qu’elle ne par­le, qu’elle n’écrit que pour per­suad­er, sans néces­sairement respecter les règles de l’argu­mentation et c’est sans doute effi­cace, cette manière d’a­pos­tro­pher le lecteur, de l’a­gress­er, de le pénétr­er de toutes les façons et surtout de ce « sexe de mots ». Mariages pour­rait paraître bien sage à côté de ce pam­phlet de fan­taisie fu­rieuse. Qu’on ne s’y trompe pas, tout aus­si icon­o­claste, il agit en dessous et fait feu de toutes ses images de luxe que le com­men­taire n’en­com­bre pas puis­qu’il vit de sa vie pro­pre, tan­tôt poé­tique et légère, tan­tôt nos­tal­gique mais sans grav­ité. Le rap­port entre les compo­santes du vol­ume reste dis­cret mais sen­sible. Dom­mage qu’il faille faire un va-et-vient con­stant entre la table des illus­tra­tions et les images : on en perd l’a­gré­ment du suivi texte-icono­gra­phie. Ces images, pré­cisé­ment, sont très belles et totale­ment diver­si­fiées : du cou­ple des Arnolfi­ni à cette noce russe, habil­lée et désha­bil­lée sans que change l’ex­pres­sion des per­son­nages, dont l’o­rig­i­nal­ité tient aus­si à leur car­ac­tère uni­sexe, plus qu’à leur orig­ine « exo­tique ».

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°139 (2005)