Nadine Monfils, Une petite douceur meurtrière

Contes cruels

Nadine MONFILS, Rouge fou, Flam­mar­i­on, 1997
Nadine MONFILS, Une petite douceur meur­trière, Gal­li­mard, coll. “Série noire”, 1995

monfils une petite douceur meurtriereDécidé­ment, sur le plan belge, ce sont les « auteures » (comme les ped­zouilles dis­ent) qui nous repré­sentent, non sans brio, dans la célèbre Série noire : et la cor­us­cante Pas­cale Fonte­neau, et la décoif­fante Nadine Mon­fils. Il y a deux ans, avec Une petite douceur meur­trière, cette dernière nous enfonça dans des zones hyper­glauques dont on ne sor­tait pas indemne. En exer­gue, cette cita­tion de Rain­er Maria Rilke aurait pour­tant dû nous met­tre la puce à l’or­eille : « Que vaudrait la douceur si elle n’é­tait capa­ble, ten­dre et inef­fable, de nous faire peur ? Elle sur­passe telle­ment toute la vio­lence que, lorsqu’elle s’élance, nul ne se défend. » Ce polar bizarroïde, mâ­tiné de con­te grand-guig­no­lesque, avait tout pour plaire, avec son ambiance « dis­jonc­tée », faisant flirter le cauchemar avec le rêve humide.

monfils rouge fouNul ne saura jamais si l’énig­ma­tique dépeceur mon­tois l’a lu ou non, tou­jours est-il qu’il aurait pu retrou­ver dans ces pages de quoi ali­menter ses fan­tasmes les plus déli­rants. C’est restant sur cette ex­cellente impres­sion (mais oui) que l’on n’hésite donc pas trop à se hasarder dans Rouge fou, un petit roman qui paraît de la même suc­cube chez Flam­mar­i­on. Il était une fois un petit Chap­er­on Rouge, répon­dant au nom de San­guine, qui, déçue du piteux quo­ti­di­en de son cou­ple qui bat de l’aile, opte pour le décolle­ment de la rou­tine et s’en­v­ole en quête d’une exis­tence plus exal­tante que cette petite mort douce entre la télé et fer à repass­er. Con­ju­rant son léger vague à l’âme par des errances dans Paris, la grande forêt des loups, elle attache ses pas, comme aiman­tée, à ceux d’un indi­vidu inquié­tant, au regard aus­si pro­fond que les ténèbres, vêtu d’un long man­teau noir et excen­trique­ment chaussé de rouge. Dans la rue Croix-des-Petits-Champs s’ou­vre une galerie, le pas­sage Véro-Dodat, où se tapit la bou­tique d’un marc­hand d’an­tiques poupées de porce­laine, dans laque­lle pénètre l’homme étrange et, à sa suite, l’in­no­cent oi­seau pour le chat. Pré­ten­dant être la réincar­nation de Charles Per­rault, le bougre embobine la can­dide avec des his­toires cousues de fil blanc, lui pro­posant de lui livr­er un ter­rible secret à con­di­tion qu’elle accepte d’ab­solument tout lui don­ner d’elle, tant son corps fluet que son âme chavirée. La curio­sité (un bien vilain défaut) l’emportant sur la trouille, San­guine se prête aux jeux du mythomane, préférant à la morne réal­ité le rêve, fût-il dévo­rant comme le sont les ogres. Téméraire, la jeune femme en mal de sen­sa­tions fortes se résout à retourn­er sou­ventes fois dans la bou­tique, qui tient da­vantage de l’of­ficine d’un sor­ci­er, fer­me­ment décidée à en savoir plus long sur ce per­vers men­tor et sa révéla­tion de polichi­nelle. Même si les dan­gers aux­quels s’expo­sera l’in­con­sciente héroïne purent laiss­er présager une issue dra­ma­tique­ment crous­tillante, le con­te se dénoue comme une bluette, l’amour foufou venant tout arranger avec un nez de clown. Bref, ça ne laisse pas un sou­venir impériss­able…

André Stas


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°98 (1997)