Baptiste Morgan, Mon voisin, c’est quelqu’un

Un voisi­nage extrême

Bap­tiste MORGAN [Vin­cent ENGEL], Mon voisin, c’est quelqu’un, Fayard, 2002

engel mon voisin c est quelqu'unMon voisin, c’est quelqu’un se déroule aujour­d’hui, quelque part en Eu­rope, dans un pays non défi­ni, mais où les patronymes ont des con­so­nances ger­maniques (ce qui lim­ite quand même les pos­si­bil­ités) : le roman, signé Bap­tiste Mor­gan, racon­te l’émer­gence d’un leader fas­cisant et les étapes de sa con­quête du pou­voir, au terme d’un scé­nario dont les méan­dres et les rebondisse­ments évo­quent les polars les plus échevelés. Bap­tiste Mor­gan est le pseu­donyme sous lequel Vin­cent Engel, fécond auteur d’es­sais et de romans (dont les récents Oubliez Adam Wein­berg­er et Retour à Mon­techiar­ro), pro­pose des ouvrages d’« inspi­ra­tion dif­férente », comme l’indique laconique­ment la qua­trième de cou­ver­ture.

Prenant les thèmes de prédilec­tion de l’écrivain (le fas­cisme et le rap­port à l’his­toire, notam­ment) par un autre bout, le livre se dis­tingue sur­tout par le ton : nerveux, sou­vent caus­tique et plein d’alacrité, il plonge son lecteur en pleine poli­tique-fic­tion, tout en lui rap­pelant l’ac­tu­al­ité la plus brûlante. Pour décrire un proces­sus qui rap­pelle de douloureux précé­dents, l’au­teur adopte le point de vue d’Ot­to, marc­hand d’aquar­i­ums insignifi­ant et vel­léi­taire, qui mène une vie médiocre et sans per­spec­tive entre ses rares clients et des pois­sons exo­tiques qui ne le pas­sion­nent guère. Il vit seul, sans famille, mais surtout sans sou­venirs. Comme beau­coup de ses com­pa­tri­otes, il est amnésique : dans son pays, les épisodes trag­iques du passé font l’ob­jet d’un refoule­ment col­lec­tif, con­tre lequel seuls quelques rares indi­vidus réagis­sent. Comme sa voi­sine Katrin, la seule amie d’Ot­to, une enseignante qui le prend généreuse­ment sous son aile. Mais lorsqu’elle essaye de l’en­traîn­er dans une dis­cus­sion sur le rôle his­torique de la généra­tion de leurs par­ents, Otto réag­it vive­ment : « J’ai fui, dit-il. Je ne voulais pas dis­cuter de cela. Je ne sais pas de quoi par­le Katrin. Si son père est crim­inel c’est son prob­lème, pas le mien. Pas celui de Katrin non plus. L’His­toire est morte. Nos pères aus­si, amen. » Dans ce pays sans his­toire, ce citoyen banal, qui s’en­nuie, ne pense pas, ne s’in­téresse à rien et surtout pas à la poli­tique, est irrésis­tiblement fasciné par l’oc­cu­pant du château voisin, Jorg von Elpen (le prénom, mais aus­si le nom, pourvu qu’on en inverse deux let­tres, con­stituent des allu­sions transpa­rentes). Ce petit hobereau arro­gant et imbu de lui-même, qui mène une exis­tence lux­ueuse et oisive, entouré d’une famille soumise et de gardes du corps rébar­bat­ifs, se révélera comme un ambitieux leader d’ex­trême droite. A la suite d’un banal malen­tendu (von Elpen le prenant à tort pour un maître-chanteur), Otto va pénétr­er dans l’u­nivers inquié­tant du châte­lain, devenir insen­si­ble­ment son homme de main et être asso­cié, qua­si­ment sans s’en ren­dre compte, à sa stratégie machi­avélique. Avec la com­plic­ité du directeur d’une chaîne de télévi­sion, von Elpen parvient en effet à s’im­pos­er comme un leader charis­matique en orches­trant savam­ment les thèmes pop­ulistes d’une cam­pagne de déni­grement de la classe poli­tique tradition­nelle. L’ap­pren­ti dic­ta­teur ira jusqu’à s’atta­cher la col­lab­o­ra­tion involon­taire d’un jour­nal­iste intè­gre et dis­cret qu’Ot­to enlè­vera et met­tra au secret, pen­dant que von Elpen manip­ulera à son prof­it l’im­age et le dis­cours de son pris­on­nier grâce à un dispo­sitif inédit de traite­ment de l’im­age. Menée au pas de charge, n’hési­tant pas à faire la part un peu trop belle aux méchants et à présen­ter les faibles comme des gogos ou des vic­times, Mon voisin, c’est quelqu’un est une fable poli­tique d’une red­outable effi­cacité. On pour­rait la trou­ver sim­pliste, ré­ductrice ou car­i­cat­u­rale, si l’ac­tu­al­ité ré­cente, en Autriche, bien sûr, mais, surtout, en France, ne lui con­férait soudain de singu­lières et inquié­tantes réso­nances. Et même une étrange capac­ité d’an­tic­i­pa­tion (le livre est sor­ti en mars de cette année). Preuve s’il en est que le scé­nario n’a mal­heureuse­ment rien d’in­imag­in­able.

René Begon


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°125 (2002)