Chantal Myttenaere, L’ancre de Chine

Vingt ans après

Chan­tal MYTTENAERE, L’an­cre de Chine, L’Hèbe, 2010

myttenaere l'ancre de chineOut­re son témoignage sur le can­cer, Ce n’était rien, c’est devenu tout ! paru chez le même édi­teur, Chan­tal Myt­te­naere accom­plit un autre voy­age, où il n’est nulle­ment ques­tion du crabe. C’est au pays de sa jeunesse qu’elle nous emmène cette fois, en revis­i­tant son tout pre­mier roman, L’ancre de Chine, qui obtint en 1988 le prix RTL-TVi. Grâce aux Édi­tions de l’Hèbe, ce roman qui était épuisé depuis longtemps revoit le jour sous une nou­velle cou­ver­ture qui lui va bien et dans une ver­sion revue et cor­rigée par l’auteur.

Il méri­tait d’échapper à l’oubli, ce roman orig­i­nal, biographique et auto­bi­ographique à la fois. La nar­ra­trice, « la petite » entre¬prend de racon­ter la vie de sa grand-mère, une « grande dame » âgée, malade, proche de la fin, mais qui brûle encore de ses pas­sions d’autrefois et du désir de restituer le passé, le racon­ter et trans­met­tre ain­si le relais à cette « petite » qui lui ressem­ble tant. Tout a com­mencé d’ailleurs par cette ressem­blance, pressen­tie à dis­tance, et qui ne pou­vait que génér­er une grande com­plic­ité, ce qui se véri­fierait enfin lors de la ren­con­tre dans ce home cana­di­en où la vieille dame est cloîtrée. La petite va écouter des heures, des jours durant le réc­it d’une vie hors du com­mun que l’intéressée n’a pas écrit elle-même mais dont elle lui fait cadeau. La petite prend note de tout, se coule dans cette vie fanée et fera un roman de ces mots reçus, de ces mots volés. Un écrit de couleur rouge, dit-elle, du rouge sang des blessures que la mise au clair ravive et ampli­fie. Ces deux femmes – la petite a main­tenant trente ans – ont en com­mun une déchirure, la perte d’un frère adoré, vécue comme une ampu­ta­tion.
En repro­duisant les con­fi­dences de l’ancienne, la nar­ra­trice alterne les modal­ités nar­ra­tives, tan­tôt reprenant les paroles dites, tan­tôt les met­tant à dis­tance quand elle racon­te « l’histoire de Marie » à la troisième per­son­ne. Elle utilise ain­si dif­férentes pra­tiques, du témoignage à l’invention pure et sim­ple, encour­agée d’ailleurs par celle qui par­le. D’une part, elle adopte une démarche his­torique et soci­ologique, puisqu’elle expose une tra­jec­toire exem­plaire, le périple d’une jeune fille née dans le pays noir, qui a gran­di dans les coro­ns des envi­rons de Charleroi mais qui a con­nu l’exil et mené ensuite une vie pas­sion­nante de voy­ages et séjours divers, en Chine, en Afrique et finale­ment au Cana­da. D’autre part, c’est aus­si un mes­sage d’amour que la petite entend trac­er de son écri­t­ure. Elle racon­tera la réal­ité mais surtout le rêve : « Je ferai un roman de ta vie ». Enfin, longtemps après la ren­con­tre déci­sive, seule devant ses feuil­lets, hési­tante et puis résolue, la petite se décou­vre écrivain.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°164 (2010)