Portrait de Nadine Monfils en cinéaste

Nadine Monfils

Nadine Mon­fils

Paris. Sor­ti du métro Blanche, on grimpe la rue Lep­ic vers un Mont­martre qui n’est pas celui embouteil­lé de touristes ; les indigènes l’appellent « Vil­lage Lep­ic-Abbess­es ». Une impasse s’ouvre sur la droite, rue Robert-Plan­quette. Y habite, au 11, Nadine Mon­fils. Face à la mai­son, un square minus­cule – petit jardin non loin du mét­ro­pol­i­tain, oasis de silence. J’y ai invité Nadine Mon­fils à par­ler du long-métrage qu’elle s’apprête à réalis­er. Ren­con­tre d’une femme au culot, à l’énergie,  à l’enthousiasme sidérants.

Le Car­net et les Instants : La série du com­mis­saire Léon est née ici ?
Nadine Mon­fils :
Tous ses per­son­nages col­orés, je les ai ren­con­trés ici, ils sont devenus des amis, ils ont été mes plus farouch­es sup­por­t­eurs lors de mon procès – gag­né ! – con­tre « le gros con à la moto jaune », ce bistroti­er qui avait cru se recon­naitre dans ma série poli­cière. Il me récla­mait 50 000 francs français pour repein­dre sa moto en bleu. Les juges ont bien rigolé et l’ont débouté. Si j’avais dû pay­er ne fût-ce qu’un franc sym­bol­ique, le juge­ment aurait fait jurispru­dence ; d’où le risque, si tu évo­ques par exem­ple « la petite peste à la robe rouge », de te retrou­ver avec dix procès sur les bras !

Qu’est-ce qu’il est devenu, le moto­cy­cliste ?
Il rôde un peu dans le coin, il n’a plus de moto jaune, il porte seule­ment un polo jaune et il a remis son bistrot, d’ailleurs peu fréquen­té, à des suc­cesseurs qui sont, eux, bien gen­tils et font de bonnes affaires, même s’ils por­tent un nom dif­fi­cile à porter, que je tairai par dis­cré­tion.

Et voilà que la Bel­go-mont­martroise que tu es dev­enue, après avoir été prof de morale et néan­moins com­posé des réc­its per­vers, après des cri­tiques ciné­matographiques et lit­téraires, après avoir pub­lié sept aven­tures du com­mis­saire Léon, voilà que Nadine Mon­fils pré­pare Madame Edouard, un long métrage dont le tour­nage aura lieu au print­emps 2002. Ça s’est passé com­ment, ce trans­fert de la lit­téra­ture vers le ciné­ma ?
Très naturelle­ment. D’abord, je suis folle de ciné­ma, et quand j’écris, c’est à par­tir d’images, et je traduis les images avec de mots. Je veux ten­ter le tra­jet inverse.

Forte de quelle expéri­ence ? On ne s’embarque pas là-dedans sans bis­cuits…
D’abord une expéri­ence de comé­di­enne par le théâtre wal­lon, que j’ai longtemps pra­tiqué aux côtés d’amateurs, c’est vrai, mais qui avaient par­fois quar­ante ans de bouteille. Celle de l’écriture théâ­trale ensuite : depuis 1985, j’ai fait représen­ter cinq de mes pièces. J’ai aus­si tra­vail­lé avec le cinéaste Waléri­an Borow­czyk, celui des Con­tes immoraux. Et en 1999, à par­tir d’un de mes scé­nar­ios, j’ai réal­isé un court métrage, pro­duit entre autres par Canal + : Un Noël de chien, avec Annie Cordy, Jean-Claude Drey­fus et François Morel.

Mais l’aventure d’un long métrage, ça ne t’angoisse pas ?
Il faut avoir l’audace de ses rêves. C’est évidem­ment un gros paque­bot à gou­vern­er : un bud­get de 25 mil­lions de francs français. Un tra­vail d’une année : réécri­t­ure du scé­nario à par­tir d’un de mes livres, sélec­tion des acteurs, leur direc­tion, repérage des décors, choix des cos­tumes et des accom­pa­g­ne­ments musi­caux, découpage du scé­nario en séquences et en plans – image par image – tour­nage, syn­chro­ni­sa­tion, mon­tage… Oui, ça prend un an : tour­nage au print­emps 2002, sor­tie du film à l’automne.

Les acteurs, par­lons-en. Michel Ser­rault…
J’avais d’abord pen­sé à Benoit Poelvo­orde, mais il préfère se con­sacr­er à des films dans lesquels il s’implique davan­tage, notam­ment sur le plan de l’écriture. C’est lui qui m’a con­seil­lé de m’adresser à Ser­rault. Le par­cours du com­bat­tant n’est pas facile : il faut d’abord soumet­tre le scé­nario à l’agent du comé­di­en, puis à son homme d’affaires. Si ceux-ci don­nent le feu vert, Ser­rault reçoit le scé­nario. Il a aimé. Mais on m’avait prév­enue : Ser­rault n’apprécie guère d’être dirigé par une femme et il exige, avant de pren­dre une déci­sion, de ren­con­tr­er le met­teur en scène. Il est alors tout à fait capa­ble de s’éclipser après cinq min­utes d’entretien – l’affaire est loupée. Le ren­dez-vous était prévu à l’hôtel Roy­al-Mon­ceau. J’y suis arrivée avec une grosse boule dans la gore et nous avons par­lé pen­dant deux heures, l’homme d’affaires de Ser­rault n’arrêtait pas de lui pass­er des petits papiers « Votre femme vous attend… ». Nous nous sommes décou­vert des tas d’affinités et un gout iden­tique de l’auto-dérision ; je me balade tou­jours avec, en poche, un nez rouge de clown, il a souhaité le garder, comme un gosse, je le lui ai offert. Il m’a con­fié qu’autrefois il avait le même, exacte­ment.

Et autour de Ser­rault, alias le com­mis­saire Léon ?
Ser­rault prend des leçons de tri­cot, puisque le dada du com­mis­saire, c’est de tri­cot­er des cache-nez ou des toges romaines pour son chien, ce qui le rend plus humain, pas le chien, Léon. Avec Ser­rault, Jean-Claude Drey­fus, Rufus, Dominique Pinon, Dominique Lavanant, Andréa Fer­réol. Et mes deux fils. Je les ai engagés non pas parce qu’ils sont mes enfants, mais parce qu’ils sont bons et que je les ai sous la main. Le cadet, Geordy, a déjà une grosse expéri­ence du ciné­ma, il adore ça, il a tourné avec Gérard Jug­not et récem­ment avec Marie-Anne Chazel.

Tout ce beau monde va donc se retrou­ver ici, à Mont­martre, pour le tour­nage.
Eh bien non : à Liège. On tourne en OUt­remeuse et Hors-Château. L’atmosphère de ces endroits est très proche de celle de Mont­martre. Tour­nage en Bel­gique, mon­tage en Bel­gique : les tech­ni­ciens (déco­ra­teur, éclairag­iste, script, mon­teur) sont belges, le film est une pro­duc­tion fran­co-belge : Noé-Artémis. Mais mon con­seiller tech­nique, Jean-Pierre Jeunet, qui m’a encour­agée à réalis­er ce film, est français. Moi-même, mar­iée à un Français, je n’ai jamais aban­don­né la nation­al­ité belge, quand on me demande si je suis française, je réponds non je suis belge, j’adore les accents belges, nos expres­sions, j’ai per­du mon accent, mais que je bavarde cinq min­utes avec Annie Cordy, ça nous revient, à toutes les deux !

D’autres pro­jets, plus loin­tains ?
Oui. Nick­el blues. Je l’ai écrit en pen­sant au ciné­ma. C’est com­plète­ment déjan­té ; quand Patrick Ray­nal, le patron de la « Série noire », l’a lu, il a hurlé dans le télé­phone, ce n’est pas pos­si­ble d’écrire des trucs pareils ! Dans l’avenir, j’ai très envie de tra­vailler de plus en plus pour le ciné­ma, mais tou­jours à par­tir de mes pro­pres livres, je serais inca­pable de faire un film avec les livres des autres.

Pol Charles


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°119 (2001)