Se partageant entre Montmartre et le Brabant wallon, Nadine Monfils s’est forgé une place dans le monde littéraire francophone. Inclassable, elle a inscrit son parcours sous le signe de la diversité, de la révolte et de la liberté. Un choix parfois difficile à défendre lorsque l’on cherche un éditeur et que l’on ambitionne de vivre de sa plume. Mais c’était pour elle une option incontournable qu’elle ne regrette pas un instant d’autant que le succès est aujourd’hui au rendez-vous.
De ses débuts, elle parle volontiers sans alimenter les images reçues de la recherche laborieuse d’un éditeur. Levons toute équivoque : son ancrage parisien n’a pas été guidé par la volonté de se rapprocher du centre névralgique de l’édition francophone. Interrogée, elle précise « Ce choix n’avait rien à voir, il était lié à ma vie affective ». Nous sommes en 1975 lorsqu’elle cherche un éditeur et tout se passe sur un mode qui lui ressemble, improvisé avec l’intuition pour seul guide, et c’est en terre belge qu’elle tente sa chance : « J’avais 20 ans et je ne connaissais rien au monde de l’édition. J’étais prof de morale et j’avais écrit des Contes pour petites filles perverses, (que Léonor Fini a illustrés). Avec ça, je suis allée chez Marabout … parce que mon père avait la collection dans sa bibliothèque (J’élève mon chien, Je fais bien la cuisine…) et je suis tombée sur Pierre Maury qui bossait dans cette boîte à cette époque. Il voulait lancer une maison d’édition (Le Cri) avec Christian Lutz. Et tout est parti de là.»
Sa bibliographie témoigne de la diversité de sa production. On trouve du roman policier, bien sûr, mais aussi d’autres œuvres moins connues dont des pièces de théâtre. Avec une soixantaine d’ouvrages parus à son actif, elle aligne une bonne dizaine d’éditeurs différents. Mais lorsqu’on l’interroge sur la personnalité qui l’a le plus marquée, elle cite un nom associé à la parution de Une petite douceur meurtrière (1995) et Monsieur Emile (2002) : « Mon éditeur fétiche sera toujours Patrick Raynal. C’est lui qui m’a fait entrer à la Série Noire et il est devenu mon ami. » Et elle souligne, à juste titre, sa grande fierté d’être la première femme belge à avoir été publiée dans cette collection mythique de Gallimard. Elle se réjouit de l’essor pris par ce genre littéraire : « Le polar a longtemps été considéré à tort comme de la sous littérature. Simenon, Boileau et Narcejac, Frédéric Dard et bien d’autres ont prouvé le contraire. Il y a d’immenses écrivains dans le polar (Thomas Cook, Manchette…) la liste est longue. Aujourd’hui, il est enfin à sa juste place et on l’étudie dans les écoles. Les profs intelligents se sont aperçus que le polar pouvait donner le goût de la lecture. »
Libre avant toute chose
Sur la collaboration avec ses éditeurs, Nadine Monfils met tout de suite les choses au point. L’écriture ne se négocie pas, la liberté est une condition première à la créativité. Inutile donc de lui demander si elle travaille sur commande ou si elle est prête à entendre des suggestions, hypothèses qu’elle rejette d’emblée : « Il suffit qu’on me mette des conditions pour que ça me bloque. Je suis comme la chèvre de Mr Seguin, je saute les barrières…Pareil dans la vie, faut pas m’emmerder. Sinon, je suis plutôt sympa.» En fait, c’est précisément son originalité qu’elle défend et qu’elle place au cœur de ses relations professionnelles : « Mes éditeurs m’ont publiée parce que je suis atypique. Ils savaient que le chemin devait se creuser et qu’il fallait prendre le temps d’installer mon univers. Cet anticonformisme a finalement été payant puisqu’aujourd’hui, je vis bien de ma plume. Belfond me publie et ne fait aucune censure. Si c’était le cas, j’irais ailleurs. Et comme ça cartonne, c’est la preuve qu’ils ont raison de me laisser ma sacro sainte liberté ! »
Interrogée sur son identité d’auteur belge et sur le lien avec cet anticonformisme, elle ajoute : « Je suis belge et chez nous, on a moins d’idées toutes faites, on aime ce qui est éclectique et on ne nous fourre pas dans des tiroirs pour rassurer la clientèle. De toute façon, il n’y a pas d’art sans révolte. » L’anticonformisme se manifeste dans le ton, dans l’imagination débridée, mais aussi dans l’écriture de ses récits érotiques. Si certains auteurs abordent ce genre une fois leur nom établi, comme on s’octroie une récréation polissonne dès que tout risque est écarté, il est à noter que chez elle, les textes érotiques marquent le début de sa carrière : Contes pour petites filles criminelles (Tabou), Contes pour petites filles perverses (La Musardine), Le bal du diable (La Musardine) et Contes cruels (Blanche).
Pour la jeunesse
Autre facette : les ouvrages pour la jeunesse. Le premier, Les fleurs brûlées, paru en 2009 chez Mijade, a reçu le Prix jeunesse de la lecture publique de la Communauté française. L’année suivante, chez le même éditeur, paraît J’aime pas les bisous. Ce choix de composer pour les petits est pour elle une déclinaison logique de son travail d’écrivain : « En Belgique un écrivain est considéré comme quelqu’un qui sait écrire… donc, il est tout à fait capable d’écrire des polars, des pièces de théâtre, de la littérature dite blanche ou des histoires pour les petits. Tout ça fait partie du même tronc d’arbre. Après, les branches dépendent des envies de chacun. C’est sans doute mon envie de raconter des histoires narrées à mes fils quand ils étaient petits, qui m’a donné le goût d’écrire pour les mômes. J’ai fait un livre J’aime pas les bisous illustré par Claude K Dubois, qui a été traduit dans 14 pays (éd. Mijade) et je ne trouve pas d’éditeur pour mes autres histoires… Avis aux amateurs ! ».
Par ailleurs, ses romans policiers font un malheur dans les lycées. Il semble qu’un public peu porté sur la lecture trouve en elle un ton nouveau qui réconcilie avec le livre. « Je suis ravie d’avoir des lecteurs de tous âges et de plaire aux jeunes. Un peu comme Tintin, de 7 à 77 ans… Les profs se sont rendu compte que les plus rébarbatifs à la lecture aiment mes bouquins. L’essentiel est de donner l’envie de lire, d’ouvrir des portes. Je pense que ça s’explique parce que je suis libre envers et contre tout. » On ajoutera que son écriture est vive, qu’elle affectionne les images fortes, les répliques cinglantes, que son audace sans bornes désarçonne et séduit. Et pour tout dire, en phase avec une certaine culture télévisuelle qui aime les formules qui font mouche. Sans parler d’un univers cocasse, voire excentrique : un flic qui tricote, une vieille qui fait scandale, de tendres travestis, des vedettes du petit et du grand écran conviées comme personnages.
Du clavier à la caméra
Début des années 2000, Nadine Monfils décide de passer à la production d’une de ses œuvres, Madame Edouard, qui est portée au grand écran en 2003. Ceci tout en poursuivant son travail de romancière alors que les parutions s’enchaînent et s’accélèrent. Sur cette transition, elle s’étend volontiers : « J’ai toujours écrit des scénarios et j’ai donné des cours à l’université européenne d’écriture, ainsi qu’au Parallax (école de comédiens) pendant des années, à Bruxelles. Auparavant, j’ai travaillé 4 ans avec Walérian Borowczyk (Les contes immoraux, Blanche, La Bête, etc., films devenus cultes). Quant à la réalisation, elle est née de ma rencontre avec Jean Pierre Jeunet, devenu mon ami. C’est lui qui m’a donné confiance en moi, estimant que j’ai un univers unique et qu’il n’y a que moi pour pouvoir le retranscrire en images. Il a d’ailleurs beaucoup aimé mon film, ainsi que Bertrand Tavernier, Mocky et tous les acteurs qui y ont participé (Michel Blanc, Balasko, Lavanant, D. Bourdon, Annie Cordy, Rufus, Andrea Ferreol, Bouli Lanners…). Ma passion a toujours été le cinéma. La peinture aussi. C’est lié. Quand j’écris, je vois les images. »
Jonglerie de mots et d’images
Il est loin le temps où les auteurs belges devaient se montrer prudents. On a longtemps trouvé des emprunts au patois gauchement francisés, des belgicismes timidement glissés entre guillemets. Rien de tout cela chez Nadine Monfils. Mémé Cornemuse revendique sa belgitude gaillarde et s’étonne de ne pas être comprise plutôt que de s’excuser de ses écarts. Les dialogues sont truffés de termes bruxellois ou wallons, selon l’humeur du chef. Pour l’auteur, « Ça fait aussi partie de ma liberté de langage. J’ai toujours adoré les accents. Je trouve que c’est lié à l’identité, au charme, à l’exotisme, à l’humour… Un peu comme un parfum. J’avais une grand-mère qui parlait principalement le wallon et une autre, le bruxellois. D’où ce melting pot chez moi…»
Il en est des mots comme du scénario, comme s’il résistait précisément à toute forme de cadenas narratif. Les épisodes s’enchaînent à un rythme rapide, au gré des rebondissements hauts en couleurs. C’est bien simple, l’histoire se construit à mesure qu’elle s’écrit : « J’ai une vague idée, un peu comme un squelette et la chair vient autour en écrivant. Je ne connais jamais la fin. C’est Stephen King qui dit que si l’auteur connaît la fin, le lecteur la connaît aussi et y a plus de surprises. Je suis d’accord avec ça. Je pense que les vrais artistes ne se soucient pas de marketing et ne se posent pas toutes ces questions. Je ne suis pas Sulitzer… »
La clé de toute cette débauche de mots et d’images est sans doute à trouver dans le plaisir ludique qui guide son travail. Quel que soit le mode sur lequel elle décline la narration, elle affirme « Je fais tout par jeu. Je n’ai jamais cessé de m’amuser, quand j’écris, quand je filme…J’adore faire des blagues. Je suis restée une sale gamine espiègle. Et je kiffe d’avoir des idées bien pétées. ». Le jeu, toujours, comme s’il fallait éviter de perdre l’occasion d’un éclat de rire iconoclaste teinté d’autodérision. Et que les lecteurs qui s’imaginent que Mémé Cornemuse, pourtant en piteux état au retour d’Hollywood, est prête à la fermer, prennent garde. L’auteur prévient : « La vieille bique est increvable… » Et elle épingle volontiers le bon mot de son éditeur préféré auquel elle laisse le mot de la fin: « Il a dit que j’étais comme Charlot qui gambade dans un champ de mines comme si c’étaient des pâquerettes. »
Thierry Detienne
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°183 (2014)
