Nadine Monfils : suivre les voies du cœur…

Nadine Monfils

Nadine Mon­fils

Native de Brux­elles, Nadine Mon­fils a gran­di à Nil-Saint-Vin­cent, un petit vil­lage du Bra­bant wal­lon qui, non loin de Lou­vain-la-Neuve, mar­que « pile-poil le cen­tre de la Bel­gique », pré­cise-t-elle. Elle est venue à Paris « avec des pieds de plomb », mais par amour. Et c’est encore par amour qu’elle y est restée…

Elle a longtemps enseigné la morale après avoir étudié à l’École nor­male de Niv­elles. Elle a tenu une galerie d’art à Brux­elles pen­dant une dizaine d’années, don­né des cours d’écriture de scé­nario, tou­jours à Brux­elles – à l’université européenne d’écriture et au Par­al­lax, la grande école d’acteurs. Elle a col­laboré à la revue Père Ubu, pub­lié son pre­mier livre, Con­tes pour petites filles per­vers­es, à vingt ans… Sans doute y aurait-il encore maintes activ­ités à met­tre au compte de cette bosseuse qui a « tou­jours fait plein de choses » : la Bel­gique ne sem­blait pas devoir un jour lui paraître étroite, et elle-même n’imaginait pas qu’elle en par­ti­rait. Mais voilà : « les hasards de la vie affec­tive » en ont décidé autrement, qui la con­duisirent de l’autre côté de la fron­tière fran­co­belge, aux côtés d’un mari – devenu « ex » depuis – appelé à Paris pour des raisons pro­fes­sion­nelles. Elle habi­ta d’abord avenue d’Italie ; autant dire que la cap­i­tale ne lui adres­sait pas là un très agréable sourire de bien­v­enue : « Avoir son loge­ment en plein sur cette avenue, ce n’était vrai­ment pas drôle », se sou­vient-elle. Cela n’a pas duré : « Petit à petit, je suis arrivée ici, à Mont­martre, où j’habite depuis qua­torze ans. » Un endroit qu’elle adore et dont elle dit qu’il lui cor­re­spond fort bien mais où elle ne se serait prob­a­ble­ment jamais posée si son coeur – encore lui – n’avait par­lé : c’est au théâtre Michel Gal­abru, situé tout près de la fameuse rue Lep­ic, qu’elle a ren­con­tré « l’amour de [sa] vie ». Un homme qu’elle a épousé, et qui vivait à Mont­martre…

Entre deux villages

Alors for­cé­ment, Nadine Mon­fils a jeté l’ancre au « vil­lage », où elle a suff­isam­ment de lieux d’élection – notam­ment La Midinette, un petit bistrot à deux pas de chez elle qu’elle appelle son « quarti­er général », ou bien des sites plus his­toriques tels La Pom­pon­nette, un café-restau­rant cen­te­naire, et le Stu­dio 28, un ciné­ma d’art et d’essai décoré par Jean Cocteau – pour n’avoir guère envie d’en sor­tir : « Je n’aime pas beau­coup quit­ter Mont­martre ; je m’y sens bien. Surtout que j’habite dans une copro­priété où vivent beau­coup d’artistes, de réal­isa­teurs… Picha, par exem­ple, qui est un très grand ami. Je ne vais à Paris que si j’ai des ren­dez-vous. »

Pour­tant Paris l’attire : Le Marais, Belleville, l’île Saint-Louis, comptent par­mi ses quartiers favoris et lui font dire que la ville « a encore une âme ». Elle y flâne à pied, les tra­verse en bus ou en métro, capte par­fois des images qui la frap­pent d’un déclic pho­tographique… mais préfère mal­gré tout rester à Mont­martre : « C’est un sacré vil­lage ! Dès que l’on a une idée un peu far­felue, il y a tout un tas de gens qui se mobilisent pour aider à la réalis­er, et je trou­ve ça très chou­ette. Quand je peux, je par­ticipe volon­tiers aux man­i­fes­ta­tions, ça fait par­tie du folk­lore ! » Ain­si a‑t-elle assisté au mariage d’un ancien braque­ur de banque avec une trans­sex­uelle… Voilà des per­son­nages qui ont l’air d’avoir quelque par­en­té avec ceux que l’on croise dans ses polars ; rien de sur­prenant à cela quand on con­naît les enquêtes du com­mis­saire Léon  : la série a pour cadre prin­ci­pal Mont­martre, le com­mis­saire est instal­lé dans le pro­pre apparte­ment de la roman­cière, et autour de lui gravi­tent des pro­tag­o­nistes qui doivent paraît-il beau­coup à d’authentiques Mont­martrois. Par­mi eux, peut-être, un ancien braque­ur de banque et une trans­sex­uelle… Et si ce ne sont eux, ce sont très cer­taine­ment leurs frères et sœurs. Mont­martre qui l’a inspirée pour cer­tains de ses romans lui a aus­si été faste d’un point de vue humain si l’on con­sid­ère les rela­tions déci­sives qu’elle y a nouées ; c’est un havre dont elle ne saurait rester éloignée trop longtemps. Sauf pour retourn­er à Nil-Saint-Vin­cent, le vil­lage où elle a gran­di, où sont nés ses deux enfants : elle y pos­sède une grande mai­son « avec des jardins autour », proche de celle de ses par­ents. Il n’y a pas de sai­son impar­tie à l’un ou l’autre lieu : elle les occupe cha­cun selon ses envies, en toute sérénité. D’autant que, pour elle, l’entrée en écri­t­ure ne dépend pas de l’endroit où elle se trou­ve ; elle écrit indif­férem­ment à la cam­pagne ou en ville, en Bel­gique ou en France : « Je peux écrire partout où je me sens bien. Il me suf­fit de pouss­er la porte de mon jardin secret, et ce jardin, je le trim­balle avec moi. » Hors les allers-retours entre Nil et Mont­martre, elle n’aime pas trop voy­ager.

Elle doit cepen­dant sat­is­faire à quelques exi­gences pro­fes­sion­nelles dont cer­taines l’emmènent par­fois out­re-Atlan­tique : « Mon agent est au Cana­da, alors je vais là-bas assez sou­vent. » Il faut aus­si compter avec les sol­lic­i­ta­tions du cœur – encore lui, tou­jours lui… – qui l’ont entraînée jusqu’à Bangkok, où vit l’un de ses fils : « Ce n’est jamais qu’à une nuit de som­meil de Paris. De toute façon, j’irais au bout du monde pour le voir ! je suis… com­ment dire ? Folle­ment amoureuse de mes deux enfants ! Et quand je sais que je vais retrou­ver des gens que j’aime, je ne vois ni les dis­tances, ni pass­er le temps. »

Belge d’âme et de cœur

Entre Nil et Mont­martre, son cœur, juste­ment, ne bal­ance pas : « Ce sont deux endroits com­plé­men­taires pour moi, et je ne pour­rais pas renon­cer à l’un pour l’autre. » Mais il demeure résol­u­ment belge, et venir habiter à Paris lui a révélé com­bi­en la Bel­gique lui était chère. C’est en le quit­tant qu’elle a mesuré à quel point elle était attachée à son pays : « On y voit tou­jours plus clair quand on est loin des choses. » En l’écoutant par­ler de Brux­elles où elle est née, de Nil-Saint-Vin­cent où elle a vécu ensuite, des plages de la mer du Nord où, enfant, elle a sou­vent passé ses vacances, on se dit que ses amar­res belges sont de celles qui attachent tout un cha­cun aux lieux d’enfance ; on aurait tort : l’affection de Nadine va à toute la Bel­gique et n’est pas seule­ment affaire de ter­ri­toire – s’y mêlent des affinités plus pro­fondes, moins définiss­ables aus­si mais qu’elle sait faire enten­dre avec émo­tion et poésie : « J’ai besoin d’entendre par­ler brux­el­lois, ou lié­geois… c’est comme si on me met­tait un par­fum déli­cieux dans les nar­ines… »

Le mot « Bel­gique » a, quand elle le prononce, une con­sis­tance véri­ta­ble­ment nationale ; il y résonne un très fort sen­ti­ment iden­ti­taire – un vrai cri du cœur : « J’adore mon pays, et les gens qui l’habitent. Je pense que si j’avais dû décider de ma nation­al­ité à la nais­sance, j’aurais choisi d’être belge », assure-t-elle. Prob­a­ble­ment en ver­tu de cette « âme belge » dont la réal­ité, pour elle, ne fait aucun doute, qui l’anime tout entière, et la rend par­ti­c­ulière­ment récep­tive à tant d’artistes belges : ses pein­tres favoris sont Léon Spilli­aert et Magritte, les chanteurs qui la boule­versent Arno et Brel, sans oubli­er Annie Cordy, la pétil­lante Annie Cordy – une amie très chère avec qui elle s’entretient sou­vent et dont l’indéfectible vital­ité la revig­ore… « Je reste très belge dans mes goûts, recon­naît-elle. Ce n’est pas du chau­vin­isme, c’est juste que ce sont ces artistes-là qui me par­lent le plus. »

Peut-être touche-t-on à une part de vérité si l’on définit cette « âme » par une tour­nure d’esprit, une façon d’être au monde com­munes à tous les Belges – un « côté déjan­té », un « décalage » uniques en leur genre qui ont, entre autres, per­mis au sur­réal­isme de se dévelop­per en Bel­gique comme nulle part ailleurs, et qui exis­tent par-delà les dis­sen­sions lin­guis­tiques. Lesquelles ne sont, pour Nadine, qu’une « ques­tion de politi­ciens autistes ou fas­cistes » : « Je crois que les extrêmes sont de mau­vais­es voies.

Et que le Belge passe out­re. Il a plutôt la répu­ta­tion d’être gen­til, hos­pi­tal­ier, rigo­lo, et moins râleur que le Français. Mais en Bel­gique comme ailleurs, il y a des cons. » Peu importe : à l’entendre, on est qua­si sûr que l’âme belge par­lera tou­jours plus haut que les cons.

L’ange à tête de lune

D’une balade au marché aux puces de Brux­elles elle a ramené un drôle de crois­sant de lune anthro­po­mor­phe, aux yeux grand ouverts et à la bouche souri­ante. Elle l’a trou­vé par terre, l’a adop­té sans rien savoir de lui, puis elle l’a accroché au pla­fond de son apparte­ment mont­martrois en espérant qu’il lui porte chance. Car elle demeure fon­da­men­tale­ment inquiète, même si ses livres se vendent bien : « Quand j’ai décidé de me con­sacr­er unique­ment à l’écriture, c’était un peu comme si je sautais sans filet, et depuis, j’ai tou­jours peur de rater une marche, de finir à la rue. » Une marche ratée, c’est un man­u­scrit refusé – cela ne lui est encore jamais arrivé. Mais l’éventualité du refus est là qui tournoie sans relâche, telle une ombre menaçante sur le point d’engloutir les murs et le toit qui l’abritent. Comme s’il n’était qu’un frag­ile fétu de paille, ce loge­ment qu’elle occupe main­tenant avec son mari, niché au rez-de-chaussée d’une pais­i­ble rési­dence et ouvert sur une vaste cour intérieure pro­tégée des impor­tuns par un solide por­tail. Ils l’ont amé­nagé et décoré ensem­ble ; cha­cun y a « mis sa pat­te » en appor­tant sa part de créa­tions plas­tiques – Nadine réalise des col­lages mag­nifique­ment oniriques et des boîtes con­fec­tion­nées dans un esprit sim­i­laire tan­dis que son époux, lui, assem­ble de sur­prenantes œuvres à par­tir de matéri­aux récupérés aux­quels il ajoute un mécan­isme, de sorte que l’on peut, selon son désir, admir­er ses sculp­tures en mou­ve­ment ou bien immo­biles. L’appartement, très col­oré, est empli de fig­urines, de livres, de dis­ques, de pho­togra­phies, d’affiches… L’on y sent flot­ter les sou­venirs, les dilec­tions musi­cales, ciné­matographiques ou lit­téraires : les noms d’Arno, de Jacques Brel se lisent ici et là ; au pla­fond des morceaux de corps vous regar­dent – une tête, un bras : les ves­tiges du film Madame Édouard, où l’on retrou­vait

des cadavres découpés… Dans le plateau de la table basse, du sable fin, ramassé sur l’une de ces plages de la mer du Nord que Nadine aime tant, où s’étoilent de minus­cules objets pareils à des papil­lons arrêtés en plein vol… Can­nelle et Léon, les deux petits chiens de la mai­son, ont pour eux un coin douil­let en har­monie avec l’ensemble : un panier gar­ni d’un coussin moelleux dou­blé d’une cor­beille minia­ture débor­dant de balles, de mini-peluches – des jou­ets dont Léon surtout fait ses délices. Can­nelle, âgée

de dix ans, ne joue plus beau­coup. Mais elle a, autant que son com­pagnon, l’œil vif et l’aboiement sonore pour accueil­lir le vis­i­teur. Lux­u­ri­ant, pro­fus, le décor a l’aspect d’une riche com­po­si­tion artis­tique mise en valeur par un jeu d’éclairages à l’évidence  très étudié : la semi-pénom­bre ambiante est piquetée de mille petits lumi­naires, spots

et lam­pes, dont les éclats se réfléchissent un peu partout. C’est comme une cav­erne mer­veilleuse ouverte sur le fir­ma­ment ; une cav­erne où des enfants rêveurs auraient entassé les trou­vailles que leur imag­i­naire, prompt à s’enflammer, a muées en tré­sors. À regarder autour de soi cette pro­fu­sion on a le sen­ti­ment que Nadine s’y réfugie comme l’on tire sous son nez la cou­ver­ture du lit quand on a froid, qu’elle s’abrite ain­si de cette angoisse vis­cérale qui la hante et dont elle sem­ble ne jamais devoir être soulagée. Fût-ce par l’énorme suc­cès de son dernier polar, Les Vacances d’un ser­i­al killer ; quand elle l’évoque, elle a le tri­om­phe mod­este : « Il a été élu Livre de l’été par la FNAC et Vir­gin ; il cara­cole en tête des ventes devant les polars améri­cains ! J’en suis la pre­mière sur­prise. Ça fait du bien, et ça aide à mieux dormir. »

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°168 (2011)