Luc Norin, Villa Juliette

L’âme des maisons

Luc NORIN, Vil­la Juli­ette, Bernard Gilson, 2003

norin villa julietteLes maisons ont-elles vrai­ment, comme les objets inan­imés, une âme ? Par­fois, on le croirait volon­tiers. Il y a de bonnes maisons et il y en a de mau­vais­es. Vous en doutez ?

Avec Vil­la Juli­ette, Luc Norin, cri­tique litté­raire pour La Libre Bel­gique qui signe ici son pre­mier roman, fait vivre une étrange demeure, plan­tée sur schiste et marne mêlés, au fin fond de l’Ardenne. Un grand parc, un étang, des prés et, non loin, une ri­vière, et le son des cloches de l’ab­baye de Notre-Dame-aux-Nuages. L’odeur des sa­pins et le goût du silence. La mai­son a un toit pointu, des volets bleus qui cachent les fleurs chan­tournées des vi­traux art nou­veau ; au-dessus de l’en­trée, une grande pierre équar­rie indique qu’elle date de 1853. C’est une mai­son d’été, où l’on vient en vacances, avec les piles de drap qui atten­dent au gre­nier la prochaine belle sai­son. Avec une vigne vierge sur la façade près des rosiers, une vigne qui rougit à chaque fois que les vacanciers quit­tent la mai­son.

C’est une mai­son que l’on peint sous toutes ses cou­tures ; ses beautés comme ses cica­trices, ses beaux atours comme ses cieux ra­vagés par les orages ou la guerre. Dans son parc, on joue au cro­quet, on marie les en­fants, on chante à tue-tête, on ramasse des brassées de tilleul odor­ant. Luc Norin fait exis­ter la Vil­la Juli­ette, en lui prê­tant des sen­ti­ments, des pen­sées, des fris­sons. La mai­son se nour­rit des vies et des his­toires qui l’ont habitée. La mai­son a un prénom : vil­la Juli­ette : for­cé­ment, ce nom mar­que son des­tin. La petite Juli­ette qui a don­né son nom à la mai­son, est par­tie, en Ital­ie, en Amérique. Elle cro­quait le jaune et le rouge des pommes du verg­er ; elle dé­testait que son père chas­se les lap­ins. Ju­liette est par­tie. La mai­son se lan­guit. Puis, Hec­tor et Zéphirine l’ont achetée. Hec­tor la veut plus grande, plus majestueuse avec beau­coup de cham­bres, un bal­con en forêt, un étang, une haute chem­inée pour y faire cra­quer les bûch­es. La mai­son s’habitue à ses nou­veaux habi­tants, à leurs amours, à leurs enfants, à leurs joies, à leurs peines. Hec­tor, l’av­o­cat, a des amis artistes, on imag­ine James Ensor, Rodin, Ver­haeren… A tra­vers les détails cham­pêtres de leur été, on sup­pose les fastes gen­tils de leur vie bour­geoise.

Les enfants gran­dis­sent, se mari­ent, enfan­tent eux aus­si. Les voitures sont de leur temps : Tal­bot, Buick, ou 2 CV… Les quelques cen­taines de mètres car­rés de la Vil­la Juli­ette et de son jardin tra­versent les années folles, les années de guerre, de mariage, de deuils, d’a­ban­don puis de re­trouvailles et de renais­sance. N’y voyez qu’un espace poé­tique qui laisse libre cours aux mots : on aime ou on n’aime pas. D’autres ont exploré déjà cette courbe du temps au tra­vers d’une mai­son, de ma­nière soci­ologique, his­torique, par­o­dique, humoris­tique. Ici, c’est une sorte de poé­tique de l’e­space ou du sen­ti­ment qui prime. On s’aperçoit à peine du temps qui passe, des modes qui changent, des mentali­tés qui se boule­versent. Vil­la Juli­ette, c’est juste un camaïeu, la pein­ture douce des sen­timents.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°126 (2003)