Notre couverture : Jean-Pierre Verheggen

Jean-Pierre Verheggen

Jean-Pierre Ver­heggen

Jean-Pierre Verheggen : les mots, le corps, la mort

En ce début d’année 2004, Jean-Pierre Ver­heggen sort deux nou­veaux recueils : Du même auteur, chez le même édi­teur (en l’occurrence Gal­li­mard), et, au Rocher, Gisel­la, hom­mage à sa femme récem­ment dis­parue. Ces deux livres ne se ressem­blent guère : le pre­mier est drôle, le sec­ond émou­vant, mais, cha­cun à sa façon, ils con­stituent à la fois un aboutisse­ment et un renou­velle­ment de l’œuvre. Belle occa­sion pour Le Car­net de se pencher sur celle-ci.

Nom : Ver­heggen. Prénom : Jean-Pierre. Lieu et date de nais­sance : Gem­bloux, le 6 juin 1942. État civ­il : mar­ié depuis 1961 avec Gisel­la Fusani. Signes par­ti­c­uliers : poète con­nu pour ses calem­bours en cas­cade, sa langue car­nava­lesque et ses pro­pos provo­ca­teurs, qui lui ont valu d’être qual­i­fié de pornocrate scat­ologique. A pub­lié son pre­mier recueil, La grande mitraque, à Brux­elles en 1968. Autres pub­li­ca­tions remar­quées : Le degré Zor­ro de l’écriture (1978, réédité dans la col­lec­tion de poche Espace Nord), Divan le ter­ri­ble (1979), Vie et mort pornographiques de Madame Mao (1981), Pub­ères, putains (1985) et Sta­bat Mater (1986, ces deux derniers titres sont repris dans un autre vol­ume Espace Nord), Artaud Rim­bur (1990), Les Folies-Bel­gères (1990), Ridicu­lum vitae (1994), On n’est pas sérieux quand on a 117 ans (2001)… Activ­ité : mem­bre, depuis 1969, du groupe TXT, dernière avant-garde poé­tique française digne de ce nom, qui regroupe, entre autres, Chris­t­ian Pri­gent, Yves Fro­ment et Éric Clé­mens. Marottes : lit ses textes en pub­lic avec fougue et invente des mots tels que « lan­gage­ment », « enfer­nité », « inson­cient », « excré­ma­man » ou « mamanque »…

Le poète du corps

La notion d’ « écri­t­ure du corps » sem­ble aujourd’hui dépassée : elle a si sou­vent servi à décrire, de façon floue, des poé­tiques très divers­es qu’elle s’avère en général inutile. Dans le cas de Jean-Pierre Ver­heggen, elle veut vrai­ment dire quelque chose. Chris­t­ian Pri­gent réflé­chit, au cœur de ce dossier, à la manière dont il faut enten­dre le mot « corps » dans ce con­texte : il reste à redire, après d’autres, pourquoi l’écriture de Ver­heggen est par­ti­c­ulière­ment cor­porelle. Trois raisons au moins jus­ti­fient ce juge­ment. D’abord, au niveau thé­ma­tique, le corps et ses fonc­tions occu­pent une grande place dans ses poèmes. Et il s’agit sou­vent du corps de l’écrivain, mis en scène avec ironie, par exem­ple dans Ridicu­lum vitae (avec les sec­tions « Por­trait de l’artiste en Al Baci­no du Bassin », « Por­trait de l’artiste en grosse Môme Piaf » ou « Por­trait de l’artiste en sculp­ture grecque »). Ensuite, au niveau théorique, Ver­heggen com­mente lui-même ses textes en ce sens : ceux-ci seraient liés non à ses « tripes » (fausse notion qu’il reje­tait déjà dans Le degré Zor­ro de l’écriture) mais à son appareil diges­tif. Tel est en tout cas le sujet de « Mis­èréré », la troisième par­tie de Sta­bat Mater, où il com­pare son bas-ven­tre à un utérus. Il y évoque aus­si ses lec­tures-per­for­mances : nous voici à la troisième rai­son. Nom­bre de lecteurs de Ver­heggen sont d’abord ses audi­teurs. La plu­part de ses poèmes sont écrits pour être lus à voix haute. Aus­si, pour peu qu’on l’ait enten­du une fois, dès que l’on ouvre un recueil de Ver­heggen, on entend sa voix, on voit son corps, son énergie, ses ron­deurs, sa barbe, sa tig­nasse…

Belge, moderne et accessible

Le car­ac­tère oral de l’œuvre con­duit irré­sistible­ment à une ques­tion embar­ras­sante : les textes de Ver­heggen sur­vivront-ils à son corps ? Nous n’en savons rien, bien enten­du, mais il serait dom­mage qu’il en soit autrement. Car Ver­heggen est un repère dans l’histoire de la lit­téra­ture récente, tant en ce qui con­cerne la poésie belge que la française.

verheggen du meme auteur chez le meme editeur

Belge, son œuvre ne se prive pas de l’être, jusque dans le titre de ses Folies-Bel­gères et, un peu partout, par ses mul­ti­ples clins d’œil gogue­nards à la BD, à la lit­téra­ture belge, au cyclisme, au folk­lore, à la famille royale… Elle l’est aus­si par le recours fréquent à la langue « ver­nac­u­lairheggen » (Sta­bat Mater), c’est-à-dire à un wal­lon per­son­nel : « Dégagez la langue belge cachée sous votre belle langue », déclare-t-il dans Ridicu­lum vitae. Toute­fois, il ne s’agit nulle­ment pour lui d’affirmer une iden­tité claire, pleine d’elle-même et autosat­is­faite. Sa bel­gi­tude est ironique : en cela, il est sans doute, avec Pierre Mertens, le meilleur exem­ple de la troisième phase de l’histoire de nos let­tres, phase dite « dialec­tique », qui prob­lé­ma­tise con­sciem­ment la ques­tion de l’identité belge, et qui suit la phase « cen­tripète » (1830–1920), où se con­stru­i­sait une iden­tité arti­fi­cielle autour du mythe de la nordic­ité mêlée à la latinité, et la phase « cen­trifuge » (1920–1970), où les écrivains belges fai­saient sem­blant d’être français.

Quant à la poésie française, Jean-Pierre Ver­heggen s’y inscrit en point de chute : il est un des aboutisse­ments de la moder­nité poé­tique, celle qui com­mence avec Rim­baud, voire, pour repren­dre un autre de ses mots-valis­es, avec « Rim­baude­laire » (Ridicu­lum vitae). Ses mul­ti­ples expéri­ences de décon­struc­tion des formes, son tra­vail sur le sig­nifi­ant (la chair des mots), sur la dis­po­si­tion typographique des vers, sur le métis­sage des reg­istres lan­gagiers, les thé­ma­tiques, par­fois très choquantes, qu’il abor­de (notam­ment le corps mater­nel démys­ti­fié crû­ment dans Sta­bat Mater), l’aspect réflexif de nom­bre  de ses textes, qui s’apparentent sou­vent à des arts poé­tiques (« hard poé­tique », comme il l’écrit dans Artaud Rim­bur), sa par­tic­i­pa­tion active à TXT, d’autres car­ac­téris­tiques encore per­me­t­tent en effet de l’inclure dans l pres­tigieuse fil­i­a­tion de la moder­nité. Et il en est un des aboutisse­ments dans la mesure où, sur le ter­rain qu’il s’est choisi, celui du sig­nifi­ant, du calem­bour, il est allé jusqu’au bout de son explo­ration : il est facile d’imiter Ver­heggen, de brass­er les niveaux de langues et de mul­ti­pli­er les jeux de mots, mais il parait impos­si­ble de le dépass­er, d’en faire plus que lui.

Il n’est évidem­ment pas le seul « aboutisse­ment » : ce n’est pas un hasard si Pri­gent cite ici le nom de Denis Roche. Mais, tan­dis que Roche demeure réservé à des lecteurs endur­cis, Ver­heggen, en tout cas le Ver­heggen qui lit avec pas­sion ses textes en pub­lic, est acces­si­ble à (presque) tous.

… Ou, du moins, l’est-il devenu. Chris­t­ian Pri­gent, retraçant rapi­de­ment, dans les pages qui suiv­ent, le par­cours de son ami, y voit trois péri­odes. Qu’il me per­me­tte de repren­dre cette éclairante vue d’ensemble afin de remar­quer que, dans la troisième péri­ode, Ver­heggen resserre son tra­vail tech­nique, aban­don­nant les straté­gies de brouil­lage et de décon­struc­tion du sens, pour se con­cen­tr­er sur le seul calem­bour, qui occupe chez lui la place royale réservée d’ordinaire à la mét­pa­hore. Par ailleurs, la matrice autour de laque­lle se con­stru­isent les textes devient, de recueil en recueil, de plus en plus man­i­feste (ain­si les « Por­trait de l’artiste en… » de Ridicu­lum vitae). Enfin, les thé­ma­tiques se con­cen­trent elles aus­si, allant tou­jours, d’une part, vers un appro­fondisse­ment de l’art poé­tique à la Ver­heggen, et, d’autre part, para­doxale­ment, vers l’autobiographie, même si c’est une auto­bi­ogra­phie cor­porelle, une auto­bi­ogra­phie du sig­nifi­ant, tout entière vouée à la remise en cause d’un genre.

Le calembour et la mort

Nous en arrivons ais­ni naturelle­ment aux deux derniers recueils, qui pour­suiv­ent cha­cun à sa façon cette évo­lu­tion. Du même auteur, chez le même édi­teur est peut-être le plus drôle des livres de Ver­heggen. Le plus ludique : chaque texte sem­ble être écrit unique­ment pour le plaisir des jeux de lan­gage. S’y bous­cu­lent en nom­bre les pas­tich­es (de Duras ou du sabir des top man­agers), les calem­bours (« quand James dîne, Camp­bell soupe »), les mots-valis­es (il est « Tintin­ter­dit » de…), les détourne­ments de phras­es célèbres ou de proverbes (« Quand on veut noy­er son chien, on est mor­du »), les fauss­es tra­duc­tions (« Vamos a la playa » = « Nous irons tous dans la Pléi­ade »), les pris­es au pied de la let­tre de poèmes fameux (comme « Le cimetière marin » de Valéry : « des colombes qui marchent on n’en con­nait pas des mass­es »). Tous ces jeux sont classés par thème et des sous-titres indiquent, de manière plus ou moins explicite, les règles ludiques qui vont être appliquées. Autre élé­ment allant dans le sens de la lis­i­bil­ité : cer­tains jeux de mots sont soulignés, voire expliqués, ce qui, sauf erreur, est neuf chez Ver­heggen : « Zarathous­tro (beau­coup trop) » ou « Swann et son ver – le ver à Swann, quoi ! ». Le lecteur est tou­jours noyé sous la défer­lante inces­sante, mais il n’est plus per­du, comme il pou­vait l’être dans Le degré Zor­ro de l’écriture ou dans Pub­ères, putains.

La thé­ma­tique qui relie l’ensemble est d’abord et avant tout la lit­téra­ture. Du même auteur, chez le même édi­teur peut se lire, à nou­veau, comme un art poé­tique : le texte fait d’ailleurs d’emblée penser à une réflex­ion du texte sur lui-même, ou du moins sur ce qui l’entoure. Mais il est aus­si beau­coup ques­tion d’autres écrivains : des anciens comme Rim­baud, Mal­lar­mé, Valéry, Duras, Jar­ry, Gracq (appelé ici « le beau-père du gen­dre de Poiri­er ») ou des con­tem­po­rains comme Pri­gent, Gun­zig, Logist, Benoziglio ou Noël Godin.

Dans les dernières pages, toute­fois, le dis­cours change de ton et le thème de la mort se super­pose au dis­cours sur la lit­téra­ture : « Ain­si donc nous mour­rons peut-être un jour sim­ple­ment de la mourire comme on dis­ait jadis ».

Cela n’étonnera en rien les lecteurs de Ver­heggen. Jean-Marie Klinken­berg le notait en 1991 dans la « lec­ture » de Pub­ères, putains en Espace Nord : « Der­rière l’inoffensive image d’un Ver­heggen rigo­lo se cache un Ver­heggen trag­ique. Cha­cun de ses textes ne par­le-t-il pas de la mort, de sa mort ? »

Gisella Fusioni

Gisel­la, qui parait au Rocher, par­le aus­si de la mort, mais pas de la sienne : celle de la femme qu’il a aimée sa vie durant. Qu’il aime et qui l’aimait, si l’on en croit son texte, depuis l’âge de douze ans. Cette fois, c’est la part auto­bi­ographique de l’œuvre, ténue jusque-là, qui s’exprime pleine­ment à tra­vers un texte émou­vant et juste.

verheggen gisella 1

Dès que l’on feuil­lette le libre, sa dimen­sion intime saute aux yeux : de nom­breuses pho­tos, très belles, nous mon­trent Gisel­la à dif­férentes péri­odes de sa vie. Le con­trat de lec­ture est donc limpi­de. De plus, ces pho­tos ser­vent à plusieurs repris­es de sup­port à la mémoire et aident le poète dans sa recon­struc­tion biographique, même si une seule d’entre elles est directe­ment com­men­tée. À cer­tains endroits, au con­traire, les pho­togra­phies présen­tent un décalage avec le texte : l’éclat de la beauté de la jeune femme d’hier con­traste, dans les pre­mières pages, avec le réc­it de la mal­adie qui l’a emportée. D’où une émo­tion forte, presque un malaise, dont le lecteur ne peut se dépar­tir aisé­ment.

Il s’agit là d’une ouver­ture dans l’œuvre, peut-être d’un tour­nant. En tout cas, Gisel­la n’est ni un acci­dent, ni un livre à part. S’il sem­ble écrit dans une sorte d’urgence émo­tion­nelle et s’il répond d’abord, hélas !, à un drame per­son­nel réel, ce recueil de deuil s’inscrit dans la tra­jec­toire poé­tique de Jean-Pierre Ver­heggen à plus d’un égard.

On y retrou­ve en effet ses grands thèmes. La mort. La matéri­al­ité exhibée du corps à la fois aimé et désacral­isé. Et, plus timide­ment, la lit­téra­ture (à tra­vers les lec­tures de Gisel­la).

Ensuite, Gisel­la était déjà présente dans Ridicu­lum vitae, notam­ment dans une fausse tra­duc­tion (« Mag­is­ter dix­it / Ma Gisèle l’a dit ») et, plus longue­ment, dans le chapitre inti­t­ulé « Let­tre d’amour à Gisel­la Fusani (Éloge de l’amour).

Enfin, en ce qui con­cerne son écri­t­ure, le poète est certes moins toni­tru­ant et moins drôle que d’ordinaire, mais il est fidèle à lui-même et impose tou­jours au lan­gage les tor­sions les plus auda­cieuses. Les calem­bours jouent comme d’habitude un rôle déter­mi­nant dans l’économie du texte : preuve, si besoin est, que leur fonc­tion n’est pas seule­ment de faire rire. Et il arrive que ces jeux de mots soient osés, même si, une fois n’est pas cou­tume, Ver­heggen s’en excuse un peu. Ain­si, à pro­pos du traite­ment médi­cal subi par Gisel­la : « Cette impres­sion, mon amour, qu’on te vidait à la petite cuiller à panade ! / Schi­hérazade !/ Ou mieux : Chiérazade, si on peut, de rage, me le con­céder ! »

Ver­heggen écrit du Ver­heggen parce que telle est la seule réponse pos­si­ble, pour lui, à la dis­pari­tion de Gisel­la, à la « djiss­pari­tion » : « je voudrais sim­ple­ment écrire : j’écris / j’écris à Gisel­la, / c’est mon tra­vail, / je suis écrivain à Gisel­la ».

Le livre, qui tient du por­trait, de l’évocation et aus­si, çà et là, du réc­it, s’achève sur un ultime calem­bour, un calem­bour émou­vant, por­tant sur le nom de Gisel­la Fusani et mimant dans sa con­struc­tion même l’idée qu’il exprime : « ô Gisel­la Fusioni / je fonds et meurs ain­si en toi qui revis ! »

Lau­rent Demoulin

Accélérez vos particules !

groupe txt

Le groupe TXT en 1981 — de gauche à droite : J. Demar­cq, E. Clé­mens, C. Pri­gent, JP. Ver­heggen et C. Minière

Le poète et cri­tique français Chris­t­ian Pri­gent a déjà beau­coup écrit sur l’œuvre de son ami Ver­heggen, notam­ment dans Le lan­gage et ses mon­stres (1989) et Ceux qui mer­drent (1991). Il revient ici sur leur com­pagnon­nage au sein de TXT. En com­mençant par le com­mence­ment.

Rennes, fin 1967. Je lis, dans Promesse, I‑O-L‑E ou la douleur des voyelles. Et, presque en même temps, dans Actuels, d’autres frag­ments du même ensem­ble : O‑I-E-A-U‑X.

C’est signé Jean-Pierre Ver­heggen (incon­nu à mon batail­lon).

Choc : rien, à l’époque (sauf les textes de Denis Roche) ne me donne à ce point la sen­sa­tion d’un défi inouï.

Quelques semaines après (début 1968), quelques poèmes de moi dans Le pont de l’épée. À Brux­elles, Le jour­nal des poètes en rend compte : « Ah, c’est bon, Pri­gent ! C’est vrai­ment bon ! » L’enthousiaste signe : Jean-Pierre Ver­heggen.

Voilà : c’est en route. À Rennes, Jean-Luc Stein­metz et moi fon­dons TXT. Nous deman­dons des textes à Jean-Pierre. On se ren­con­tre bien­tôt, chez lui, à Mazy.

TXT attitude

Ceux qui ont fait TXT venaient de la poésie. Mais, en 1968/69, ils savaient qu’il leur faudrait quit­ter la « poésie » pour trou­ver le lan­gage poé­tique. Pas sim­ple. Gros chantier théorique ? Intense gym­nas­tique pra­tique.

Pour Jean-Pierre, cepen­dant, c’était déjà fait (La grande mitraque, de 1968, en témoigne). Pas pour moi, pas si net­te­ment. Ni pour Stein­metz. Jean-Pierre, là, nous a tirés vers l’avant, fort, vite.

Après, si je regarde le par­cours de TXT (vingt-cinq ans !), je vois ceci : à chaque étape, Jean-Pierre est là, décisif. Pas comme un théoricien, certes. Pas non plus comme tac­ti­cien des som­maires. Mais parce qu’il pose ponctuelle­ment sur la table des débats tel ou tel geste écrit qui exige un nou­v­el effort de théori­sa­tion.

D’entrée il dis­pose du bagage TXT : langues bass­es, ver­bigéra­tion zutique, emprunts cutupés, glos­so­lalies ryth­mées – ce qui sera label­lisé « car­nava­lesque » et que fixe­ront des mots comme « violangue », « ouïs­sance », « inson­scient », « imag­imère », etc.

Dans la phase TXT 1 (avant-gardiste hyper-poli­tisée), voici Sur une chiotte mon­u­men­tale : Buck Dan­ny, bouc damné. Dans la phase 2 (rup­ture avec le maoïsme et résis­tance à la liq­ui­da­tion de l’esprit avant-gardiste), c’est d’une part la désopi­lante chronique De la décep­tion petite-bour­geoise con­sid­érée comme une œuvre d’art pop­u­laire, d’autre part le défer­lement « oualon » de M’violence c’est m’violangue. Dans la phase 3 (une « moder­nité » débar­rassée de ses ali­bis idéologiques et poli­tiques) : la trilo­gie Vie et mort pornographiques de Madame Mao, Pub­ères putains, Artaud Rim­bur.

Le jeu de mots n’est pas un jeu

J’ai beau­coup écrit sur le tra­vail de Jean-Pierre. On pour­rait en rester là. Mais je vois encore la paresse cri­tique lui coller les sem­piter­nelles éti­quettes : Ver­heggen le jovial, le Rabelais belge, le Breughel cacographe, l’ex mao viré Almanach Ver­mot, etc.

Insis­tons.

Pri­mo. Ver­heggen joue avec les mots et ce jeu génère des effets comiques.

Bon.

Mais qu’est-ce qu’un jeu de mots ? – ce qui fait que la langue joue, que ça ne colle plus. Les approx­i­ma­tions phoniques de Ver­heggen décom­posent le corps ver­bal en séries homo­phones. C’est-à-dire qu’elles font gliss­er la langue en elle-même et sur elle-même, qu’elles la désac­cor­dent. L’enjeu, c’est le mou­ve­ment de déra­page qui met la langue en crise. Le matéri­au qu’emporte cette vitesse est, certes, le sig­nifi­ant phonique (d’où les effets de calem­bour). Mais il ne s’agit pas d’aligner des néol­o­gismes drôles ou des traits d’esprit : seul fait sens le dynamisme négatif du rythme. S’il y a jeu avec les mots, le jeu n’est pas dans l’invention des « bons mots », mais dans la rafale de leurs enchaine­ments : dans le sis­mo­graphe de cette mise en mou­ve­ment cat­a­strophique (c’est la dif­férence entre les jeux de mots de Lacan – qui cloutent d’effets de sens la cein­ture dis­cur­sive – et le chant « chaos­mogo­nique » de Finnegans Wake).

Deuzio. Du corps par­le là-dedans, on dit.

Mais c’est quoi, corps ? Bien sûr corps désigne la viande par quoi nous souf­frons et jouis­sons. Mais pour qu’un organ­isme fasse corps, il faut qu’il se scie de l’indifférencié. Le sym­bol­ique est cette force qui nous arrache à l’innommé, nous indi­vidue et nous retire à la famil­iar­ité du monde – et corps est, pour le par­lant, le nom du lieu où il accueille le monde et simul­tané­ment lui donne con­gé.

Si l’écrit (le tra­vail du sym­bol­ique) a affaire au corps, c’est à ce corps-là.

Dis­ons que le lan­gage poé­tique fait corps, d’une part de sa vitesse de déra­page écholalique (asso­nancé, allitéré, ryth­mé), d’autre part d’un sus­pens (sophis­tiqué ou bouf­fon, ésotérique ou fatrasique) du sens mesuré. Ain­si con­siste, ver­bale­ment incar­née, l’épaisseur de la Dich­tung.

L’écrit est un accéléra­teur de par­tic­ules. Ça fait de la matière dynamisée, qui file en douce ou en toni­trué (chez Jean-Pierre : plutôt en toni­trué). On peut dire : ça jouit. Mais ça fait aus­si de l’anti-matière : ça vide de lui-même le corps de la langue (et le monde qu’il sta­bilise pour nous). Au fond : trou noir, ver­tige. Et défi, stric­to sen­su gogue­nard (= de chiotte) à toute représen­ta­tion for­mée.

Du coup, si ça rit, c’est assez jaune, voire noir.

Ce rire de danse macabre est aus­si celui de Jean-Pierre Ver­heggen. Et pas seule­ment quand il écrit son Sta­bat Mater, son Opéré bouffe ou son Mis­èréré).

Chris­t­ian Pri­gent (Le Gué de la chaine, décem­bre 2003)

Verheggen, l’écripeint et le peintécrit

La pein­ture fait écrire : Ver­heggen en sait quelque chose. Mais ses textes sur la ques­tion sont éparpil­lés. À quand une édi­tion qui les rassem­ble ?

Holà, holà, comme il y va, Jean-Pierre Ver­heggen, avec tous ces amis-là, c’est sésame ouvre-toi, la boite à couleurs qu’on sec­oue et toutes les images en vrac, en tas ! Alors oui, on y va, on dresse un por­trait de l’artiste en vieux barde nar­quois, 117 bal­ais et com­bi­en déjà ?, où on aimerait réu­nir, comme cela se fit il y a quelques mois, à Charleville-Méz­ières, pour l’auteur d’Artaud Rim­bur, les gens de « l’écripeint et du pein­técrit », de Pierre Alechin­sky à Valère Nova­ri­na, de Philippe Bouti­bonnes à Claude Vial­lat («  la pein­ture s’entend, ce pourquoi celle de Vial­lat fait un tel bou­can »), de Pierre Buraglio à, pourquoi pas ?, Bau­douin et Fabi­o­la, qui le salu­aient – comme le temps passe, et nos Folies Bel­gères aus­si – de leur main royale au Cirque Divers d’autrefois.

Oui, crier encore viva Zap­a­ta, et « Bra­vo ! » avec Pierre Lucerné et Math­ias Pérez au temps de la Pan­choMédi­cis Vil­la. Ou pleur­er, comme l’hagard du Nord qui fait les cent pas, quand Johan Muyle le mon­tre aujourd’hui, loin des « petites et gross­es légumes fer­rovi­aires », dans tous ses états, lui, l’amant de Gisel­la. On aurait beau­coup à écrire aus­si, pas for­cé­ment pour, mais à pro­pos de cette Bel­gique plus que jamais qui, depuis Vol747 Bouilling au pays de Tintin et Milou, ne l’empêche pas de sauter en vol pour mieux retomber sur ses pattes, en-dehors et dans ce pays-là que fuyait Hen­ri, Hen­ri Michaux « le frère à Char­lot », le pays des « descen­dants des Marx Broodthaers », le pays de Jacques Char­li­er le pas­ticheur-né, « grand affab­u­la­teur menteur en scène et de l’art con­tre-pom­pi­er » — même si jamais, au grand jamais, en ce pays comme ailleurs, « ceci n’est pas une pipe », on ne le répétera jamais assez.

Alors, irréguli­er de la langue, forcené dérégu­la­teur de mots, Ver­heggen l’est aus­si hors-cadre, tout cham­boulé dans l’image. Ne lui deman­dez pas de tenir sa langue en laisse, il est plutôt du genre bride sur le cou, quand il entre à fond la casse dans une case de BD, qu’il éclate de rire devant un dessin noir-panique de Topor, qu’il bran­dit avec Pol Pier­art les cal­i­cots du « Ni vieux, ni naitre », ou qu’il a « tout de suite envie de pot­er (au sens de faire ami-ami et d’en être un peu gris », voire même de danser, avec le « Gilles de Vinche » (Lionel de son prénom). Et s’il ne peut plus danser, le barde de l’opéré-bouffe, qu’avant le grand seau, il s’offre le plaisir de l’autre Mar­cel prenant du champ, « mourant à Neuil­ly entre embolie et rire au lit » — parce qu’il reli­sait, allez qui ? Alphonse, Alphonse Allais.

Mais Duchamp, c’est celui qui dis­ait, aus­si, « ce sont les regardeurs qui font la pein­ture » — et si l’on s’en sou­vient, TXT le répé­tait haut et fort dans un numéro fin des années 80, « la pein­ture fait écrire ». Alors voilà, c’est ça, ce qu’il faudrait, à Ver­heggen comme à nous, c’est qu’il nous donne son brévi­aire ah-ah-ahrtis­tique, son antholo­gie humoresque des « artistes marchant de travi­o­le », un bot­tin de télé­phone, avec les pages blanch­es (encore à rem­plir) et les pages d’or de tous ces sésamis-là, que l’on retrou­ve déjà à mots pleins, déliés, déraison­nés, d’un livre à l’autre. Ça nous chang­erait des dis­cours thé(rr)orisant, des jar­gonneurs-jar­gons-nés, des césarengs-sauce, des fauss­es badernes, et des vieilles vessies qui se pren­nent pour les nou­velles lanternes du lézard plas­tique. Ah oui, ça ferait du bruit, mais tant qu’à faire, pourquoi pas, Jean-Pierre Ver­heggen, fais-le nous sec­u­la, et ça dur­era !

Alain Delaunois


Dossier paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)