Paul Nougé, La musique est dangereuse

Paroles et musique…

Paul NOUGÉ, La musique est dangereuse, écrits autour de la musique rassemblés et présentés par Robert Wangermée, Didier Devillez, 2001

nougé la musique est dangereuseL’histoire littéraire est parfois surpre­nante. Bien entendu, si on me dit qu’entre Breton et ses surréalistes parisiens, et le groupe bruxellois, il y eut de forts désaccords, je suis loin de m’en éton­ner. Si l’on me prétend encore que ces désaccords portaient sur la question de l’écriture automatique, chère à Breton, ainsi que sur l’attitude à adopter par rapport au Parti Communiste, je souris et me dis : c’est l’évidence même. Mais, qu’on me pardonne ma naïveté, mes yeux se font ronds d’étonnement lorsque je lis que le troisième désac­cord fondamental entre Paris et Bruxelles concerne la musique ! C’est donc les yeux ronds d’étonnement que j’entame la lecture de La musique est dangereuse, écrits autour de la musique de Paul Nougé, rassemblés par Robert Wangermée. 

La musique source de bisbille, elle qui, selon la pensée populaire, adoucit les mœurs Wangermée, dans sa préface, explique : si le pape du surréalisme considérait les sons mu­sicaux impropres aussi bien à traduire les mouvements de l’inconscient qu’à changer le monde, deux des objectifs fondamentaux de sa doctrine littéraire, Nougé et son groupe n’étaient pas de cet avis. Les surréalistes de Bruxelles ont même compté parmi eux, pour un temps car l’excommunication était en ces temps-là un sport d’équipe fort pratiqué, le compositeur André Souris. Leur attachement à la musique était si grand qu’ils n’hésitèrent pas à produire un spectacle, dont la représen­tation eut lieu le 2 février 1926, dans lequel les sons occupaient une place aussi impor­tante que les textes. La musique est dange­reuse, reproduit les tracts de l’Avertissement de ce spectacle, qui seront dits et modulés sur une composition de Souris. Parmi eux, cet aphorisme particulièrement m’amuse : « MEFIEZ-VOUS LE SILENCE / SE / RAFRAICHIT VOLONTIERS DE PAROLES BOUILLANTES. » Allez savoir pourquoi.

Le spectacle du 2 février 1926 se poursuivait avec une comédie musicale intitulée Le des­sous des cartes. Le recueil d’écrits de Nougé, d’ailleurs, reproduit cette structure, puisque les tracts de l’Avertissement sont suivis du texte de cette comédie. Ou pour être plus exact : celui de cette parodie de la comédie que Cocteau avait conçue et présentée au public parisien en 1921 : Les Mariés de la Tour Eiffel Si le texte se moque de celui des Mariés, et que, de la même manière, la mu­sique singe celle de Milhaud, Auric, Pou­lenc, Honegger et Tailleferre, à l’affiche dans la comédie de Cocteau, c’est que les surréalistes bruxellois reprochent au poète comme aux compositeurs le même artifice : celui de faire passer des audaces fantaisistes pour des innovations de fond. Nougé, quant à lui, croit à la possibilité d’une véritable collaboration entre musicien et écrivain, entre les sons et les paroles, à l’intérieur d’une même recherche révolutionnaire. C’est pourquoi on trouve encore, en lisant La musique est dangereuse, l’exemple d’une collaboration entre le peintre Magritte, le musicien Souris et le poète Nougé, ainsi que des « chansons à chanter » écrites pour Barbara, de passage à Bruxelles au début des années cinquante. Mais le texte fondamen­tal de ce livre, est, certainement, celui de La Conférence de Charleroi, dont la traduction anglaise (Music is dangerous, publiée en 1946 dans la revue View) motive le choix du titre. Dans cette conférence prononcée en 1929, d’une importance capitale pour l’histoire du surréalisme en Belgique, Nou­gé insiste sur le fait que la musique est, comme les autres arts, capable de changer le monde. En influençant l’esprit qui l’écoute, car l’esprit « tend inévitablement à s’épa­nouir en actes qui le justifient. » Ainsi, la notion de spectateur doit être abolie, car elle indique un état de passivité totale, alors que l’art musical produit sur celui qui y prend part un effet qui peut le pousser à commettre des actions, irréparables dans certains cas — comme celui de ce jeune homme qui se suicide après avoir entendu Tannhäuser. Toute l’importance, pour le musicien, est d’être conscient de cette possi­bilité et d’en user comme il se doit. A travers ce texte d’une rigueur de pensée impressionnante, Nougé relie la musique aux autres arts, contrairement aux surréalistes pa­risiens qui l’en séparaient. C’est cette confé­rence qui donne son identité à l’ensemble de textes rassemblés dans ce livre, les autres poèmes et chansons illustrant son propos. Quant à la musique, on doit bien malheu­reusement se contenter de l’imaginer…

Noël Lebrun


Article paru dans Le Carnet et les Instants n°121 (2002)