Lucien Noullez, Escarpe et Contrescarpe

Trois (ou quatre) façons

Jacques IZOARD et Selçuk MUTLU, Les girafes du Sud, La dif­férence, 2003
Mar­cel HENNART, Clin­ique suiv­ie de Vig­ile de la lumière, Rougerie, 2003
Lucien NOULLEZEscarpe et Con­trescarpe, Phi et Écrits des forges, 2003

izoard les girafes du sudLes livres se par­lent, se répon­dent, for­ment ensem­ble un livre unique, chao­tique, morcelé, dans la cervelle du lecteur. Il arrive qu’ils n’aient rien à se dire — mais les gens non plus sou­vent ne se dis­ent rien ou ne s’é­coutent pas. Il arrive, c’est beau­coup plus rare, qu’ils por­tent le dia­logue en eux, qu’ils fassent se ren­con­tr­er des voix. Dans les années sep­tante, Jacques Izoard avait écrit deux livres avec Eugène Sav­itzkaya, Rue obscure et Plaisirs soli­taires, parus à l’Ate­lier de l’Ag­neau. Chaque écri­vain y livrait une séquence de prose à la­quelle l’autre répondait dans la séquence suiv­ante, et ain­si de suite, ad libi­tum. En 2003, Jacques Izoard renou­velle l’expé­rience, cette fois avec Selçuk Mut­lu, qui était jusqu’alors surtout con­nu pour ses illus­tra­tions de livres de poètes.

Dans Les girafes du Sud, les textes de Selçuk Mut­lu sont de brèves pros­es non ponc­tuées — une courte accu­mu­la­tion de verbes, de noms, comme un spasme qui serait ver­bal­isé, une colère, un crachat, un orgasme, une mort petite ou grande : « le mal­in­gre ne peut res­pirer fort corps con­tre le tronc du hêtre s’écra­ser le cœur con­tre son tho­rax le tue déjà lente­ment par audaces par à‑coups par amour le mal­in­gre ne peut fuir où qu’il aille la camarde sa con­sti­tu­tion l’é­touf­fé l’enserre il a la chaude-pisse la jau­nisse est sidéen le mal­in­gre mort-né ». ». L’écri­t­ure de Selçuk Mut­lu est rugueuse, vio­lente, sans souci de joliesse, comme sans besoin d’har­monie. Et Les gi­rafes du Sud narre aus­si une guerre des corps, des fan­tasmes de pugi­lat amoureux : «… que vos queues plantent vos amours que l’orgie s’é­tende jusqu’à la lune l’é­den est conchié enduit de mic­tion chaude ».

Face aux out­rances ver­bales de Selçuk Mut­lu, Jacques Izoard sem­ble en retrait, et sa parole se fait presque emprun­tée, comme s’il ne pou­vait répon­dre aux mots de son parte­naire qu’en les glosant : « Ne faudrait-il pas se ras­séréner, retrou­ver en soi la soie, la laine ou la neige ? Aban­donne tes invec­tives, tes pro­jets de tor­tures, tes vol­cans éclatés. » Quand se re­ferme le livre, l’im­pres­sion qui domine est celle d’une entre­prise un peu vaine, d’une ges­tic­u­la­tion poé­tique où deux voix peinent à s’ac­corder.

noullez escarpe et contrescarpeIl y a bien sûr d’autres façons de dire — le désir, l’amour, la mort, la souf­france. Avec Escarpe et Con­trescarpe, Lucien Noullez signe son recueil à la fois le plus douloureux et le plus lumineux. L’au­teur de Comme un pom­mi­er y atteint une manière d’év­i­dence, comme si les mots étaient écrits en dehors de toute préoc­cu­pa­tion lit­téraire. Les pre­miers poèmes évo­quent le deuil du père et les fauss­es couch­es répétées de l’épouse.  Ce ne sont pas de longues déplo­rations fu­nèbres, pas non plus des cris, mais des con­stats pudiques, épurés : « La nuit pénètre son som­meil / (…) / De grands éclats de rire / aimeraient le touch­er, // qui tra­versent les vê­tements / trop larges dans l’ar­moire. » Les autres sec­tions abor­dent des sujets moins graves, mais frappe à nou­veau la grande unité de ton. « Mou­choir de l’œil » est un long poème d’amour — et ce n’est même pas ridicule : « je con­nais les mille saisons dans les cheveux, /  je con­nais tout avec le vent dedans ».

hennart cliniqueDans Clin­ique, Mar­cel Hen­nart s’ef­force à son tour d’évo­quer « la mort (de la com­pagne) passée près de la table ». Il le fait avec une hon­nêteté, une dig­nité qui tien­nent à l’é­cart l’af­fé­terie et le pathos : « ser­rer la main, ser­rer la vie, /  pour l’empêcher de fuir / pour que tes yeux, pour que ta voix / ne meu­rent / dans mon regard, dans tout mon moi, / qui la ser­rent si fort ». Le poème est au dia­pason de l’at­mo­sphère coite, feu­trée de l’hôpi­tal. Quelques mots suff­isent — rare­ment une métaphore. L’in­vestisse­ment dans le lan­gage est qua­si nul. Il ne s’ag­it plus que de not­er la vie telle qu’elle est encore, telle qu’elle va peut-être se fuir. Il n’est même pas ques­tion de ten­ter de con­jur­er la mort ; le poète sait com­bi­en ce serait vain. Et, chez Mar­cel Hen­nart comme chez Lucien Noul­lez, la poésie devient un exer­ci­ce d’une ex­trême mod­estie, un car­net de bord fam­i­li­er — mais c’est vrai pour beau­coup d’au­teurs aujour­d’hui.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°130 (2003)