Lucien Noullez, Un crayon pour des acrobates

Promenades poétiques

Pierre GILMANDans la serre poé­tique, L’Âge d’homme, 2006
Lucien NOULLEZUn cray­on pour des acro­bates, L’Âge d’homme, 2006
Anne ROTSCHILDLe rêve de la huppe, dessins de Rachid Koraïchi, Al Man­ar, 2005
Car­o­line COPPÉApparences, L’Ar­bre à paroles, 2005
Elke DE RIJCKEGouttes! lacets, pieds presque pro­liférants sous soleil de poche II, Le Cormi­er, 2005
Gas­pard HONSProm­e­nade à Rorschach, Le Tail­lis Pré, 2005
CERCLE DE LA ROTONDERéso­nances, Mémor, 2006

Les recueils de poésie foi­son­nent. Il n’est guère pos­si­ble de ren­dre compte en détail de cha­cun d’eux – d’au­tant que cer­taines pla­que­ttes sont par­fois très minces. Pour leur don­ner quand même un écho cri­tique, on peut les regrouper par auteur, de manière à cern­er la cohérence d’un par­cours per­son­nel, ou encore par thème ou en fonc­tion d’affinités formelles. Mais on peut aus­si amorcer une balade à tra­vers des livres récents, qui n’ont en com­mun que le fait d’être parus au moment. Dans sa diver­sité, le paysage qui se des­sine alors aura peut-être tout sim­ple­ment les couleurs du temps.
gilman dans la serre poetiquePierre Gilman pub­lie un pre­mier recueil, mais il écrit, nous dit-on, depuis plus de trente ans. De fait, au pre­mier abord, Dans la serre poé­tique sem­ble touf­fu et laisse crain­dre une accu­mu­la­tion de textes qui paraî­traient enfin. À la lec­ture, on est saisi par une den­sité qui demeure impéné­tra­ble, étrangère, d’au­tant plus que les textes sont rassem­blés en sous-ensem­bles qui m’ont paru trop courts et que les poèmes se présen­tent comme une prose découpée quand ils ne sont pas syn­copés d’une manière déroutante qui entrave la musi­cal­ité. Sur le fond, il y a ici une mélan­col­ie, une sorte de douleur à vivre (“dans un présent ouvert comme un gouf­fre / puisque vivre est encore et encore mourir”) qui est aus­si un con­sen­te­ment, accordé comme à regret, et qui se penche vers l’en­fance pour retrou­ver une mobil­ité et un bon­heur au passé (“ajuster ce peu de mots à la ten­dresse de tou­jours”). Le ton est assour­di, porté au silence, intime, on sent que l’au­teur s’adresse à des proches, mais aus­si que la mort et le deuil sont omniprésents – ce qui m’a mis mal à l’aise : il en a dit assez pour provo­quer l’im­pres­sion de dévoil­er son intim­ité, mais trop peu pour nous per­me­t­tre d’en­tr­er en con­nivence. Gilman ne manque pas de souf­fle, mais plutôt d’une vision ou d’une inten­tion plus claire.noullez un crayon pour les acrobates

À l’in­verse, Un cray­on pour des acro­bates, le recueil de Lucien Noullez est léger – aux meilleurs sens du terme. “Et s’il n’y avait rien, / rien qu’un car­il­lon creux / pour que rêvent ici / les feuilles obstinées / et les humains têtus?” Noullez écrit avec déli­catesse et pudeur, il vire­volte, comme ses acro­bates, sur le fil de la vie, sans faire fi du dan­ger et sans oubli­er la grav­ité, mais en évi­tant de s’appe­san­tir. Le monde est tramé de bon­heurs et de mal­heurs dont cha­cun reçoit son lot ; ils ont, tous comptes faits, la même impor­tance et ils passent. Reste donc à s’en accom­mod­er, voire, dans ce cas, à s’en émer­veiller comme “Un enfant seul à la fenêtre / écoute l’oiseau décoif­fé”. Cela offre des poèmes qui com­men­cent ain­si : “Pour débouch­er le ciel, il fal­lait grimper l’escalier”, “Chaque matin, le lait arrivait à cheval” ou “Depuis longtemps on ne peut plus par­ler aux trop petits garçons” ou encore “Lire en chi­nois serait une aven­ture ver­ti­cale et lire le per­san relève de la houle”. Noullez fait pétiller le quo­ti­di­en et lui insuf­fle un enchante­ment ; on voudrait que de tels livres ne finis­sent jamais.

rotschild le reve de la huppeAnne Roth­schild for­mule, par le biais de la huppe, fig­ure com­mune au Midrash et au Coran, un rêve pour le Moyen Ori­ent. “La voie de l’en­cre crie comme la voix du sang”, l’e­spoir cherche un chemin entre douleurs et souf­frances (“l’amour est fort comme le vin / éter­nel comme le cha­grin des mères pour leurs fils égorgés”), con­naît l’his­toire (“l’aigu­ille de mon rêve brode une étoile”), mais s’ob­s­tine “Sans autre garantie / Que d’avoir approché le vis­age de l’en­ne­mi”. On com­prend com­bi­en un tel pro­jet relève de l’in­can­ta­tion (qu’une actu­al­ité postérieure à la paru­tion ne fait, hélas, que con­firmer); Anne Roth­schild le mène avec une douceur per­sua­sive (“Refer­ons-nous jamais ensem­ble / Ce chemin dont l’héritage nous égare?”), en con­sid­érant, au-delà du fait religieux, la richesse d’an­ci­ennes cul­tures (“nous sommes sans nou­velles des prophètes”), sans illu­sion, peut-être (“L’âme est étrangère partout”), mais en main­tenant vive et émou­vante une promesse frag­ile. Chanter sous les bombes n’est certes pas suff­isant, mais ne pas chanter risque d’être pire.

coppé apparencesAvec Apparences, Car­o­line Cop­pé pub­lie, cinq ans après le précé­dent, un deux­ième recueil qui retient l’at­ten­tion. L’au­teure n’a pas l’air par­ti­c­ulière­ment pro­lixe, mais elle témoigne d’un regard qui s’ex­prime par une con­ci­sion imagée, jamais obscure. “Mèch­es de rire, / odeurs d’a­verse encore frémis­sante, / j’aimerais ten­dre ma hutte par­mi vos déploiements.” Der­rière les Apparences du titre, Cop­pé creuse une méta­physique du vivant sur une Terre où tout dépasse la mesure de l’homme qui ne maîtrise, par ailleurs, et par­fois douloureuse­ment, qu’une par­tie de ses actes. Ce faisant, les poèmes ne dénon­cent rien, mais con­sta­tent (“Les comètes fuient la rota­tion”) ou par­tent en quête d’un lieu d’ac­cor­dailles : “Prévenir le blé de son des­tin de chute / à voix haute pour que l’homme com­prenne / les mur­mures d’un lan­gage uni­versel” – un lan­gage que la poésie cherche à décrypter et à exprimer (“Le monde est flu­ide et sans rancœurs”). Bien sûr, il faut d’abord “pren­dre appui sur l’hy­pothèse du quo­ti­di­en”, même si ce n’est que pour “déploy­er une enver­gure trébuchante” ; peu importe car, au fond, ce que Cop­pé nous dit c’est que le respect grandit dans la juste mesure des per­cep­tions.de rijcke gouttes lacets

Dans ce par­cours de lec­tures, il vient un moment pour l’é­ton­nante décou­verte, en l’oc­cur­rence, celle d’Elke De Rijcke et via un tome deux – le pre­mier nous a échap­pé, il fau­dra faire du rat­tra­page… Sur­prenante poésie qui don­nera cer­taine­ment du grain à moudre à ceux qui la jugeront trop her­mé­tique, mais qui apportera un grand plaisir de lec­ture à ceux qui s’ef­forceront de la décoder. Et ce ne sera pas bien dif­fi­cile : il n’y a pas d’ob­sta­cle ici, mais une auteure qui prend en charge toutes les pos­si­bil­ités de la mise en page et de la typogra­phie, qui joue d’un reg­istre large, d’une vaste tes­si­ture pour gér­er son économie de paroles, tan­tôt qua­si bavarde, tan­tôt épurée par con­trac­tion, en par­fait accord avec l’humeur ou les cir­con­stances. Ce qui sur­prend ici, c’est cette manière d’in­scrire le corps par une sim­ple ondu­la­tion des cheveux, une posi­tion du talon ou l’in­ci­dence d’une lumière dans un rap­port au monde, ou aux autres corps, qui en dévoile tout le ressen­ti et les sen­ti­ments induits (“com­bi­en étroite sur la peau, noc­turne / la robe l’âme érein­tée con­tre moi” ou “je suis repliée, tes vertèbres sont / dans ma cour­bu­re”). Nom­breux sont ceux qui s’ex­tasient devant des sculp­tures antiques pour des raisons moins pré­cis­es. De Rijcke donne à lire une espèce de jour­nal exces­sive­ment intime (peut-être inven­té, d’ailleurs), par­fois solaire, par­fois som­bre, mais sans exhi­bi­tion, avec une manière de dire qui se coule dans la manière de faire et appelle une forme d’ad­hé­sion; le lecteur partage ain­si ce qui pré­side au choix d’un chicon dans un super­marché ou éprou­ve les gestes posés pour les soins d’un nour­ris­son. Si quelque­fois la forme flâne, elle peut s’at­tarder aux détails, mais lorsqu’elle se con­tracte, elle sig­nale une urgence, épou­sant des rythmes qui ne sont pas équiv­a­lents tout au long du jour. “Un quelque chose apparem­ment te tire vers l’in­térieur” et la lit­téra­ture prend tout son sens d’ex­pres­sion quand elle tire aus­si fine­ment les mou­ve­ments de l’âme des man­i­fes­ta­tions du corps.hons promenade a rorschach

Il vien­dra bien­tôt un moment où, dans l’œu­vre abon­dante de Gas­pard Hons, on fera un choix et, quant à moi, je plac­erai sa Prom­e­nade à Rorschach au pre­mier rang. Je trou­ve ici apaisé un auteur dont j’ai par­fois jugé le ques­tion­nement alam­biqué et les inter­ro­ga­tions encom­brantes dans la forme des poèmes. Ce n’est pas qu’il ne doive y avoir que des répons­es ou des cer­ti­tudes, mais il y a des auteurs qui, à force de con­fi­er leurs recherch­es, trou­blent plus qu’ils n’en­richissent leurs lecteurs. Comme je ne prise pas cette approche, je me réjouis de ce recueil dans lequel Hons épargne – mais il les a dépassés – ses points d’in­ter­ro­ga­tion, réus­sit à con­juguer de manière sere­ine ses dilec­tions pour les mots, les paysages, la pein­ture et à méta­mor­phoser son ques­tion­nement en une ten­sion sous-jacente. Et à dire vrai, chaque page sonne ici comme ter­ri­ble­ment défini­tive, implaca­ble­ment ciselée et nour­rie de toutes les richess­es d’une longue réflex­ion et d’un tal­ent sûr à con­stru­ire les images. Oui, “les mots broutent leur orig­ine”, le soleil s’ac­coude au potager et le rouge dans la pein­ture, c’est de la con­fi­ture de gro­seilles ; désor­mais, le proche, l’hy­pothé­tique ou l’ab­sent, la ques­tion ou la limpi­de évi­dence, l’é­mo­tion et son ren­du, sem­blent à portée de poème, s’a­jus­tent à la neige ou s’épi­cent de corian­dre – les mots vibrent comme la lumière dans un tableau de maître.

Dans cette prom­e­nade chez les poètes, il faut encore sig­naler l’an­tholo­gie que pub­lie le Cer­cle de la Rotonde à l’oc­ca­sion de ses quinze ans. Les poètes réu­nis y vien­nent aus­si d’outre-fron­tières (cela dynamise les échanges) et si cha­cun n’a qu’un espace lim­ité, l’an­tholo­gie per­met de retrou­ver quelques grands noms (E. Brog­ni­et, M. Dugardin, S. Meu­rant, C. Nys-Mazure…) ou de ren­con­tr­er quelques voix qui s’af­fir­ment (j’épin­glerai Olivi­er Coyette et Gwe­naëlle Stubbe). Une manière de faire des ren­con­tres, comme le souhaite ce Cer­cle, et aus­si de main­tenir ouverte une porte lumineuse par laque­lle arrivent de nou­velles voix.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°144 (2006)