Voyage en enfances
Colette NYS-MAZURE, À nous deux!, Bayard, 2008
« Ce livre d’images et de mots voudrait ouvrir une voie d’entente, lancer une passerelle entre les enfants d’aujourd’hui et les enfants d’hier devenus adultes ». écrit l’auteur dans le Liminaire. « Il suffit de donner libre cours à ce qui surgit entre les générations d’une image intemporelle (..) », poursuit-elle. Au regard de cette annonce programmatique tout en douceur le titre surprend, pareil à une apostrophe que l’on s’adresse avant d’affronter un adversaire coriace ou une tâche rebutante. Il s’agit pourtant d’offrir à l’autre de son temps — disponibilité et souvenirs. Pourquoi, alors, ce titre aux consonances un rien vindicatives ? Signifie-t-il que les contacts entre adultes et enfants ne se peuvent concevoir autrement que conflictuels ? À moins que ces trois mots exclamatifs définissent le strict espace d’intimité entre la mère et l’enfant, comme l’indiqueraient l’image de couverture et le contenu du livre où la mère règne en majesté, accomplie ou bien en devenir dans la fillette.
Le livre, de bel aspect — couverture pelliculée mate à rabats d’une agréable harmonie chromatique, mise en page équilibrée — comporte vingt-six reproductions d’œuvres peintes, imprimées avec soin mais dont certaines, en double page, pâtissent de la lésion que leur inflige le pli de reliure. Le principe de l’ouvrage est simple: l’auteur a développé, à partir de chaque tableau, un texte où se mêlent descriptifs souples de l’image, projections de romancière prêtant vie et pensée aux êtres peints, souvenirs personnels à peine esquissés d’une écriture pointilliste où abondent phrases elliptiques et infinitives. Une image est montrée, des histoires se profilent. Puis des questions sont adressées aux enfants — en italiques comme si l’on quittait un territoire textuel pour rejoindre le plain-pied de l’ici-et-maintenant. Après L’enfant à la grille, de Pierre Paulus, viennent vingt-cinq tableaux dont la succession suit peu ou prou le cours des premiers âges de la vie: l’on voit des nourrissons, puis des enfants jouant et enfin des adolescents — c’est l’heure d’envisager demain: bientôt l’adulte émergera.
Quand un corpus est présenté, toujours le choix de ce qui le compose prête à discussion. Comment n’être pas frappé, ici, par la couleur bourgeoise de l’iconographie? À peu de chose près, tout n’est que blondeur, peaux pâles et délicates, intérieurs douillets, extérieurs riants et paisibles. L’enfant malade gît sur un couchage blanc et moelleux, les pauvres artisans peints par André Gil vivent dans une pièce claire et propre. Et quand l’auteur évoque la colère, c’est depuis une toile aux tons pastel où n’affleure pas la moindre force destructrice. Pas de crasse ni d’ouvriers peinant au labeur, pas de paysages urbains salis par les fumées ni d’habitats insalubres — quelle réalité que ces jardins et ces enfants roses! Quant aux textes, ils sont d’une indéniable imprégnation chrétienne et versent dans l’idéalisation systématique de la figure maternelle.
Ce serait intenter à ce livre un mauvais procès que de s’arrêter à ces choix puisque, reflétant sans doute le chemin personnel que l’auteur a emprunté pour dialoguer avec ses enfants, il semble moins destiné à servir de point de rencontre entre générations — donc de propagation idéologique — qu’à être lu par les adultes comme modèle d’une méthode d’approche: choisir un livre d’art puis réunir autour de lui les enfants pour regarder les reproductions et les commenter par jeux de questions échangées. Raconter, imaginer, interroger… chacun avec ses mots et son vécu. Appréhendé ainsi, l’ouvrage n’offre plus guère de prise aux reproches d’ordre idéologique. Ce n’est pas nier qu’il véhicule l’idéal d’une certaine bourgeoise occidentale : il s’agit juste de relativiser l’impact de cette empreinte.
On peut être agacé par l’imagerie trop douce de ce livre. Mais on ne saurait lui dénier cette force: il ouvre, à travers l’art, une belle voie de rencontre entre adultes et enfants menant droit au pays que les uns et les autres ont en partage — jardin lointain pour les premiers, expérience vécue au jour le jour par les seconds: l’enfance.
Isabelle Roche
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°154 (2008)