Colette Nys-Mazure, Célébration du quotidien

Quelques pages

Colette NYS-MAZURE, Célébra­tion du quo­ti­di­en, Desclée de Brouw­er, coll. « Lit­téra­ture ouverte», 1997
Colette NYS-MAZURE, Enfance por­ta­tive, Luce Wilquin, coll. « Zobéide », 1997
Colette NYS-MAZURE, Le for intérieur, Le dé bleu, 1996

nys-mazure celebration du quotidienFaut-il con­fi­er aux autres ce que l’on ressent comme une sagesse, comme une expéri­ence bonne à dire ? Faut-il se ris­quer à énon­cer une vérité, même très sim­ple, même mod­este ? Colette Nys-Mazure en assume la gageure dans une Célébra­tion du quo­ti­di­en qui épouse les rythmes de la vie, ses mor­celle­ments, ses sur­sauts et ses plages de paix, de calme con­quis. Le développe­ment de l’es­sai se partage entre lieux d’écri­t­ure et thèmes de réflex­ion, qu’en­tre­coupe le vrai fil con­duc­teur du livre : la ma­ladie d’Elis­a­beth, l’amie fidèle, son courage et sa lutte sere­ine con­tre la mort. Dans un ouvrage qui met en exer­gue le secret héroïsme de tous les jours, vécu par une femme qui lit, écrit, voy­age, mais aus­si cui­sine, jar­dine, élève et veille enfants et petits-enfants, cha­cun prend son bien où il le trou­ve, et quelques pages suff­isent pour peu qu’elles par­lent au cœur. Quand elle écrit « du silence » ou « de la patrie des livres », l’es­say­iste trou­ve le ton et les mots qui tou­chent : « (…) réc­its d’au­jour­d’hui, dans le train, à la petite ramassée sur mes genoux, aux fri­mouss­es étagées des lits super­posés ou à l’oi­seau du lit cage. Les yeux luisent dans la pé­nom­bre, le souf­fle reste sus­pendu ».

nys-mazure enfance portativePar ailleurs se donne à lire, en fil­igrane, une philoso­phie morale que guide la foi chré­ti­enne et à la­quelle il est per­mis de ne pas adhér­er. L’heure sem­ble en effet à l’op­ti­misme si Dieu existe, si je crois à sa présence conso­lante, si je crois à la résur­rec­tion des proches qui ont souf­fert et rejoint la mort. Une lu­mière sin­gulière irradie chaque aube nou­velle, un bon­heur intense peut suiv­re le geste le plus hum­ble. L’écrivaine exalte la grandeur du banal et s’en jus­ti­fie : « Serait-il plus noble de se pas­sion­ner, par écran inter­posé, pour les prob­lèmes mon­di­aux plutôt que pour la vie ordi­naire, sous le toit d’une mai­son ? Toute à ma déplo­ration du mal­heur de l’u­nivers, est-ce que je ne risque pas de ra­brouer l’en­fant qui suce son cray­on à mes côtés, de nég­liger sa ques­tion ? » La cueil­lette gour­mande des joies famil­iales et le priv­ilège accordé aux événe­ments de la sphère privée con­fèrent à l’ici et main­tenant de Colette Nys-Mazure une image d’e­space préservé, à l’é­cart du monde, comme une anticham­bre de l’E­den.

nys-mazure le for interieurTel qu’il est célébré, le quo­ti­di­en n’a pas seule­ment apprivoisé l’inéluctable de la mort : il s’est encore pro­tégé d’une agita­tion poli­tique et sociale à laque­lle pour­tant nul n’échappe et qui, naturelle­ment, peut s’avér­er aus­si bien locale que mon­di­ale. Alliant réflex­ions et réc­its per­son­nels, Célé­bra­tion du quo­ti­di­en com­porte égale­ment plusieurs cita­tions de poèmes de l’au­teure de Haute enfance. Pour celle qui affirme que « écrire, c’est respir­er mieux, garder souf­fle ou repren­dre haleine », la poésie demeure le lan­gage d’élec­tion, seul à même, sans doute, de libér­er l’imag­i­naire de ses pudeurs, de ses non-dits. Deux recueils le con­fir­ment au­jour­d’hui. Le dernier paru, Enfance por­ta­tive, met juste­ment les enfants dans la con­fi­dence et leur en apprend sur eux-mêmes. C’est moins sou­vent grave que léger, par­fois iro­nique, tou­jours ten­dre : « Tu tra­verseras ta vie/ avec l’ai­sance grave de tes dix ans/ la peur en laisse et la voix chaude ». Couron­né l’an passé du Prix Max-Pol Fouchet, Le for intérieur recèle une autre dimen­sion, en par­ti­c­uli­er dans les deux pre­mières par­ties, qui pro­posent autant d’in­stan­ta­nés en prose pour ren­con­tr­er l’autre, lui offrir un chant nup­tial et tuer les soli­tudes. Des saynètes se déploient, dont on est le témoin. Au besoin des métaphores con­crètes vien­nent atténuer l’ab­strait des sen­ti­ments, ren­dre leur part à l’herbe ou à l’éc­ume : « Une odeur de paille anci­enne prend les amants à la gorge. / Dans la nudité du jour, un corps à l’autre se noue et les murs s’embra­sent, les mains s’é­ton­nent. (…) Après les som­meils de farine, se rompra volon­tiers le pain de l’aube. » Qu’il s’agisse d’amour ou d’en­fance, les textes évi­tent le miel et les sen­tences lénifi­antes, car l’in­quié­tude sourd dans une na­ture trop belle, dans la net­teté trop par­faite d’un jardin. La mort n’est jamais loin, qui « apposa les scel­lés sur l’en­fance » et « cade­nas­sa l’avenir », mais le dés­espoir n’a pas sa place dans ces pages : c’est le renou­velle­ment et la fécon­dité qui ponctuent un ensem­ble poé­tique très maîtrisé.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°97 (1997)