Colette Nys-Mazure et Lucien Noullez, Traces et ferment

Un feu, un vrai

Colette NYS-MAZURE et Lucien NOULLEZ, Traces et fer­ment, L’Ar­bre à paroles, 1998
Colette NYS-MAZURE et Françoise LISON-LEROY, Let­tres d’ap­pel, Tétras Lyre, 1998
Colette NYS-MAZURE et Françoise LISON-LEROY, Pas si sages ?, Buis­son ardent, 1999
Colette NYS-MAZURE, Chant de feu, illus­trations d’Anne Leloup, Tétras Lyre, 1999
Colette NYS-MAZURE et Pierre DHAINAUT, Voix de l’en­tente, L’Ar­bre à paroles, 1999
Colette NYS-MAZURE, Palettes, illus­tra­tions d’Alain Winance, Esper­luète, 1999
Colette NYS-MAZURE, Les ombres et les jours, entre­tiens avec Edmond Blattchen, Alice édi­tions, 1999

nys mazure noullez trace et fermentIl y a, chez Colette Nys-Mazure, un en­thousiasme et une ouver­ture aux autres qui sont un bon­heur rare, qu’on re­trouve avec plaisir. Mais si cet enthou­siasme se lit dans cha­cune de ses lignes, il se man­i­feste aus­si dans la mul­ti­pli­ca­tion de ses pro­jets et de ses col­lab­o­ra­tions, avec des pein­tres quand ce n’est pas avec d’autres poètes. Au point que le cri­tique, au mo­ment d’en faire état, éprou­ve un peu de mal à rassem­bler le tout. Et même si les paru­tions récentes ne sont pas que d’écri­t­ure ré­cente, ni par­fois très volu­mineuses, le re­censement donne le tour­nis. Com­mençons par Traces et fer­mentce dia­logue à Bible ouverte qu’elle pra­tique avec Lucien Noullez. Les deux auteurs y dis­ent leur foi et l’écrivent en s’in­spi­rant de ver­sets. Pas de bondieuseries dans ceci mais bien les expres­sions d’une fer­veur. «L’éblouisse­ment de ce qui est / nous le pressen­tions ». Ou, de cir­con­stance, « Verbe épars / à se partager, / à propager ».

Let­tres d’ap­pelavec Françoise Lison-Leroy, a été écrit alors qu’elle était immo­bil­isée. « Je cherche un écho, je tâtonne et bal­bu­tie, je béquille vers vous ». Toutes ces let­tres sont de petits poèmes en prose dont les pre­miers mots, « Je vous écris », étaient impo­sés, par jeu. « Je vous écris d’une nuit d’en­cre vio­lette, quand l’ami­tié rameute ses étoiles ».

Pas si sages ? est des­tiné aux enfants ou aux jeunes ado­les­centes. C’est une galerie de por­traits de jeunes filles pleins de ten­dresse. Ain­si, la charmeuse devant des bas résille : « Tro­quera-t-elle un jour / les soc­quettes de coton blanc / con­tre une séduc­tion prête à fil­er ? » Ou la pas­sion­née : « Elle voudrait saisir et garder / l’u­nivers dans ses bras ».

Dans cette série de livres, Chant de feu est pour moi le plus beau, tant par la qual­ité du texte que par celle de sa présen­ta­tion. Écrit pour le cat­a­logue d’une expo­si­tion con­sacrée au Can­tique des can­tiques, ce Chant est porté par la puis­sance du Can­tique qui « s’élève dans l’al­lé­gresse / des espérances ras­sasiées ». L’in­quié­tude et la douceur d’amour « courant se hâtant vers le corps de l’autre » ou la pléni­tude qu’on con­naît dans le texte orig­inel trou­vent un mer­veilleux écho dans ces poèmes. « pressen­ti­ment présage pro­messe / un pan d’é­den entrap­erçu / dans l’embrasure du ciel ». Une belle sérénité. Voix de l’en­tente est né très sim­ple­ment d’un petit car­net aperçu dans une vit­rine. Il n’en fal­lait pas plus pour que le désir d’écrire s’in­stalle et qu’elle le partage avec Pierre Dhain­aut puisqu’il est si facile de faire voy­ager le petit car­net par la poste entre Froyennes et Dunkerque ! Ain­si com­mence « poème de rien / mots nuls / s’ils ne sont avivés / par nos souf­fles con­jugués » et le car­net va et vient, de l’un à l’autre, pen­dant 20 pages où deux voix s’écrivent et se ré­pondent.

Dans Palettesavec des images d’Alain Winance, elle retrou­ve un quo­ti­di­en qu’elle a déjà célébré. Ici, à petites touch­es (puis­qu’elle tra­vaille avec un pein­tre !), elle dit les couleurs et les odeurs, de celles qui se créent ou se décou­vrent au jardin, en toutes saisons, ou d’autres qui s’in­ven­tent en per­manence à la cui­sine. « La clarté pénètre dans la cui­sine comme chez elle » et se prend au prisme des biseaux d’une carafe. Ailleurs, « La poire aux bruns incer­tains dresse son éten­dard au milieu des pommes replètes » ou encore les raisins bleus sur l’as­siette en faïence et le bol rouge qui a gardé, grâce aux mains du poti­er, une forme vi­vante.

Le plus épais des livres de la série n’est pas un ouvrage de créa­tion. Il s’ag­it de la trans­cription de son entre­tien avec Edmond Blattchen pour l’émis­sion Noms de Dieux. Le bol rouge de la cui­sine est tou­jours pré­sent, à tra­vers cette atten­tion aux choses et aux rêves des enfants sur lesquels elle s’ex­plique longue­ment. De Dieu aux fées, du grand méchant loup aux œufs de Pâques, de l’amour au mariage, de son enfance à ses lec­tures, Colette Nys-Mazure se racon­te avec spon­tanéité, vivac­ité même, naturelle­ment. On pou­vait la devin­er à tra­vers ses écrits et ses poèmes ; désor­mais, le por­trait est fam­i­li­er et l’it­inéraire con­nu. Ne reste plus qu’à retourn­er au poème. « La vie comme un raz-de-marée / sa poussée fer­tile » (Voix de l’en­tente).

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°111 (2000)