Colette Nys-Mazure, Feux dans la nuit

Transcender au quotidien

Colette NYS-MAZURE, Feux dans la nuit, Poésie 1969–2002, La Renais­sance du livre, 2003
Colette NYS-MAZURE, Seuils de Loire, Le Dé bleu et Écrits des Forges, 2003

«Je sais la mort, le vide, l’an­goisse suante. Je pour­rais hurler au mal, à la nuit.
(…)
Je dis la beauté du monde tou­jours offerte, Là sous mes doigts, sous mes yeux. »

nys-mazure feux dans la nuitLa pub­li­ca­tion de Feux dans la nuit, copieuse antholo­gie per­son­nelle qui vient de paraître à La Renais­sance du Livre, four­nit une bonne occa­sion d’appré­cier la cohérence du pro­jet poé­tique de Co­lette Nys-Mazure com­mencé il y a un peu plus de trente ans. La clé de voûte de ce pro­jet peut se résumer par trois vers extraits de « Par­ti pris », le poème qui inau­gure le vol­ume :

L’e­spérance apprise,
la sève obstinée,
la chan­son patiente.

On y trou­ve l’op­ti­misme qui ne va pas de soi. A l’âge de sept ans, l’au­teur a per­du, en l’e­space de trois mois, son père et sa mère. Ce drame fon­da­teur explique l’im­por­tance de l’en­fance dans l’œu­vre à la fois comme par­adis per­du et ter­reau d’an­goisse. On y trou­ve aus­si la pul­sion de vie qui l’emporte tou­jours et le tra­vail de décan­ta­tion qui s’opère avec le poème.

philosophique de cette poésie par une pirou­ette : ce n’est peut-être pas (…) le verbe qui s’est fait chair, mais la chair qui, con­tinû­ment, se fait verbe — qui refor­mule la célèbre phrase de Rilke : les vers ne sont pas, comme cer­tains croient, des sen­ti­ments (on les a tou­jours assez tôt), ce sont des expé­riences.

nys-mazure seuils de loireColette Nys-Mazure ancre sa poésie dans le quo­ti­di­en, mais son œuvre n’est pas pour autant assim­i­l­able au courant min­i­mal­iste qui revendique son insignifi­ance et nous sert un brou­et indi­gent et triv­ial sous cou­vert de dépouille­ment et de sim­plic­ité. Il y a au con­traire chez Nys-Mazure une re­cherche de la quin­tes­sence insai­siss­able : Rien ne demeure tel que don­né au pre­mier re­gard. Per­for­er l’ap­parence. Méta­mor­phoses, inces­santes, exténu­antes. L’an­tholo­gie se ter­mine par Demeure No­made, un recueil inédit qui paraît en même temps que Seuils de Loire. Ces textes ont été écrits à l’oc­ca­sion de deux rési­dences d’écri­vain, la pre­mière à la vil­la Mont-Noir, la se­conde à Rochefort-sur-Loire. Colette Nys-Mazure tient non seule­ment à ces moment d’éloigne­ment (elle estime que si elle ne se tenait pas, à inter­valles réguliers, tel un mé­tronome opiniâtre, sur cette avancée, elle per­drait une chance d’en­ten­dre les voix du monde, d’y mêler la sienne) mais elle s’en sert comme de véri­ta­bles généra­teurs d’écri­ture là où tant d’autres les con­sid­èrent comme de sim­ples vacances. Eric Brog­ni­et con­sid­ère que les textes en prose sont com­plé­men­taires de son tra­vail poé­tique sur le plan de la démarche intérieure : la prose comme un geste d’ou­ver­ture vers l’autre, un don apaisant, le poème comme creuse­ment de l’in­téri­or­ité et des obscu­rités mais aus­si des éblouisse­ments de l’au­teur. Avec ces deux nou­veaux recueils, il est pos­sible d’ap­préhen­der en une fois toutes les facettes de l’écri­t­ure de Colette Nys-Mazure puisqu’ils sont com­posés comme des jour­naux où se côtoient des poèmes en vers, des petits textes intro­spec­tifs en prose qui ré­agissent à la fois au lieu, aux gens qui s’y trou­vent et aux œuvres de ceux qui y s’en sont nour­ris.

Dans Demeure Nomade, Colette Nys-Ma­zure dia­logue prin­ci­pale­ment avec Margue­rite Yource­nar, qui habi­ta la vil­la Mont-Noir et dont elle repro­duit des frag­ments. Elle renoue aus­si tout naturelle­ment avec sa veine fémin­iste. Dans Seuils de Loire, elle com­pare avant tout la région qui l’ac­cueille avec les paysages fam­i­liers et tou­jours inspi­rants de l’Escaut et dia­logue avec les poètes de l’é­cole de Rochefort qui lui sont chers, René Guy Cadou en par­ti­c­uli­er. Gageons que le lecteur, comme Wern­er Lam­ber­sy qui pré­face Seuils de Loire, ne boud­era pas son plaisir en retrou­vant ce chant dis­cret, cet hymne à la vie frag­ile, cette joie un peu fébrile et même inquiète et ces bon­heurs d’écri­t­ure sans pose ni façons.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)