Colette Nys-Mazure, L’âge de vivre

Acquiescer à la vie

Colette NYS-MAZURE, L’âge de vivre, Desclée de Brouw­er, coll. “Lit­téra­ture ouverte”, 2007

nys mazure l'age de vivreL’âge de vivre : n’est-ce pas au temps des ven­dan­ges que nous pou­vons l’aborder le plus lucide­ment, le goûter le plus pro­fondé­ment?

Colette Nys-Mazure le croit et, dans son dernier livre — let­tre à soi-même, à ses lecteurs qu’elle traite en amis -, elle évoque les priv­ilèges et les ver­tus, les beautés et les saveurs de l’arrière-saison.

L’âge de vivre : l’art de vivre, de mûrir, de vieil­lir. («On ne nous a pas appris à vieil­lir.»)

«Je vous écris en avançant.» «Je vous écris de la haute enfance.» «Je vous écris d’un lieu de résis­tance.» «Je vous écris d’amoureuse patience.»… Les chapitres s’enroulent comme les cou­plets d’un chant de vie, qui frôle par­fois le prêche.

Colette Nys-Mazure nous engage à cul­tiv­er l’éveil aux autres, l’attention, la curiosité, l’imagination du cœur. Appren­dre à com­pos­er plutôt qu’à oppos­er : action et con­tem­pla­tion, vie famil­iale et créa­tion per­son­nelle, disponi­bil­ité et retraite en soi. Même si, s’avouant pétrie de con­tra­dic­tions, elle ne se berce pas d’illusions : «Tu n’atteindras jamais l’unité, la réso­lu­tion des con­flits, l’harmonie. Alors, ten­ter d’amadouer les con­traires, jouer au pluriel.»

Des mots revi­en­nent, leit­mo­tive d’une médi­ta­tion chaleureuse, ouverte, sen­si­ble.

Amour. «L’amour fidèle n’est pas une aven­ture tous risques, un con­fort matériel, mais un pari fou, peut-être plus fou que le coup de foudre.»

Enfance. «Remon­ter et non retomber en enfance.(…)Il s’agit moins de revivre l’enfance que de vivre avec l’enfant en soi.»

Accep­ta­tion — qui ne se con­fond pas avec résig­na­tion. Nous libère et nous remet en mou­ve­ment.

Fragilité — qui se révèle féconde.

Résis­tance. À une société de l’apparence, de la per­for­mance. Au con­formisme ambiant. Mais aus­si, surtout, à l’indifférence. Aux démons intérieurs qui, insi­dieuse­ment, rétré­cis­sent notre hori­zon, minent nos forces, taris­sent nos élans : angoiss­es, ran­cunes, frus­tra­tions, amer­tumes, regrets lanci­nants… «Je hais la nos­tal­gie, ses regards lan­goureux par-dessus l’épaule, tournés vers l’arrière en d’infinis adieux», s’emporte-t-elle.

C’est pour­tant un pince­ment à l’âme fort proche de la nos­tal­gie qui nous touche dans une des pages qui son­nent le plus vrai, écho d’une prom­e­nade noc­turne dans la mai­son aux cham­bres désertées. «Fris­son de ce qui n’est plus : les enfants rêvant tout haut ou geignant dans leur som­meil ; leur aban­don, leur odeur. Accepter l’étape nou­velle. C’était «la mai­son», puis «hors» de la mai­son ; c’est «loin» de la mai­son jusqu’au jour où, par télé­phone, ils répon­dront : «À la mai­son, tout va bien», et vous met­trez du temps à com­pren­dre que c’est de leur mai­son qu’ils par­lent et non de la vôtre.»

L’honnêteté m’oblige à dire qu’elle ajoute : «Et c’est bien ain­si. Sans rien retenir frileuse­ment, applaudir la vie qui se déploie et se décu­ple.»

Mais là, à tort ou à rai­son, je crois enten­dre, après l’émotion d’une con­fi­dence sur le vif, le dis­cours apaisant, posi­tif, sain et tonique d’un pro­fesseur de vie décidé à célébr­er le con­sen­te­ment, la com­préhen­sion, l’émerveillement, la com­mu­nion.

Inlass­able­ment, elle invite  à «s’ouvrir quo­ti­di­en­nement au mir­a­cle de la vie». À éprou­ver et partager ce «ravisse­ment per­pétuel» qu’elle nous assure (sans tou­jours nous con­va­in­cre !) «bien éloigné de la naïveté ou de la mièvrerie».

S’il fal­lait ne retenir qu’une exhor­ta­tion de cet Âge de vivre, qui embrasse les couleurs, les sen­teurs d’hier et d’aujourd’hui, les absents et les présents, les fêtes et les deuils, je choisir­ais celle-ci ; «Être à soi-même pour être davan­tage à l’autre.»

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°150 (2008)