Colette Nys-Mazure, L’enfant neuf

Disparitions

Colette NYS-MAZUREL’en­fant neuf, Bayard, 2005
Colette NYS-MAZUREDepuis ce jour, Labor, 2005

nys-mazure l enfant neufL’enfant neuf’ de Colette Nys-Mazure, pub­lié aux édi­tions Bayard, est un petit livre de moins de qua­tre-vingt pages, mais grand par le sujet qu’il abor­de, le tra­vail de deuil d’une petite fille de sept ans dont l’uni­vers heureux s’est effon­dré bru­tale­ment. Ter­ri­ble blessure d’en­fance : à l’âge de sept ans, Colette Nys-Mazure a per­du ses par­ents à quelques semaines d’inter­valle. Un 17 octo­bre, un acci­dent de voiture tue son père, le 11 jan­vi­er sui­vant, sa mère meurt à l’hôpi­tal. La fra­trie est séparée : le petit frère et la pe­tite sœur sont adop­tés dans la famille pater­nelle, l’aînée, elle, a choisi la fa­mille de Tante Jeanne qui l’a accueil­lie pen­dant la mal­adie de sa mère, préser­vant ain­si au milieu de ce désas­tre la com­plic­ité des cousines, le ter­ri­toire déjà bal­isé, l’é­cole apprivoisée. Désas­tre : com­ment sur­vivre à un tel séisme ? Com­ment accepter que les bras chauds et pro­tecteurs de Papa ne soient plus à portée d’en­fant, com­ment suppor­ter qu’il ne reste d’un homme « vif, odo­rant et chaud » qu’une momie, froide et sans odeur ? Com­ment admet­tre qu’une jolie maman aux cheveux auburn qui vous fai­sait tournoy­er en riant, qui était asso­ciée aux odeurs de choco­lat chaud, aux goûts des gâteaux, devi­enne cette sta­tue jaune et émaciée aux mains jointes et glacées sur un lit d’hôpi­tal ? La mai­son de Wavre avec sa vigne vier­ge, ses ter­ri­toires sauvages, sa cabane dans les branch­es, est per­due à jamais. Il faut recon­stru­ire ailleurs, une autre vie sans ceux qui vous ont désirés, qui vous ont portés, qui vous ont mis au monde. Colette Nys-Mazure relate ces événe­ments, dévoile les sen­ti­ments, les peurs de la petite fille de sept ans, dans un pre­mier texte, « L’épreuve », qui se clôt par un poème, « Le for intérieur », tiré du recueil Le dé bleu.

la mort vous a tatoués
elle a tracé autour de vous un cer­cle
mag­ique
il fascine attire et repousse vous venez d’elle la mère noire et cela se col­porte

A l’époque, juste après la Deux­ième Guerre mon­di­ale, être orphe­line, cela se voit. On porte le deuil, et l’u­ni­forme gris au milieu de tous les uni­formes bleus met en évi­dence le mal­heur. La petite fille a mal, se sent un instant coupable de la mort de ses par­ents, n’ar­rive pas à sat­is­faire ceux qui lui dis­ent « Occupe-toi de ton petit frère et de ta petite sœur ». Le rôle des aînées n’est ja­mais facile dans le drame. La rumeur bour­donne aux oreilles des petits, l’anx­iété des adultes génère la frayeur des enfants per­dus dans les chu­chote­ments, les mi-mots, les mi-voix. Cinquante ans plus tard, la petite fille réveille l’écrivaine et arrive enfin à dire ce cha­grin-là. La deux­ième par­tie du livre porte comme titre « Dans sa main ». C’est l’es­say­iste qui analyse l’im­pact que cette épreuve trag­ique a eu sur son exis­tence. Sa ren­con­tre avec une enseignante admi­rable, Mère Marie-Tar­ci­sius, lui a per­mis de sor­tir la tête du mal­heur et de voir plus loin. La foi catholique qui était déjà solide­ment ancrée dans la famille a été viv­i­fiée par cette ren­con­tre et, visi­blement, a per­mis à l’en­fant de sur­vivre et de grandir. L’épreuve l’a donc con­duite « dans la main de Dieu » et c’est cette fil­i­a­tion-là qui émerge des analy­ses de la sec­onde par­tie du livre.

La réflex­ion se nour­rit de beau­coup de références à la lit­téra­ture chré­ti­enne dont on perçoit qu’elle a été néces­saire à la petite fille pour con­tin­uer son chemin. J’avoue ne pas être sen­si­ble à cette argu­mentation mais la respecte for­cé­ment. Il y a aus­si un troisième élé­ment qui per­met au lecteur, plus que l’écrivaine ne le croit peut-être, de mesur­er beau­coup de choses. La cou­ver­ture révèle en fait une pho­to, celle d’une jolie petite fille, souri­ante, cheveux bien coif­fés, joli pull tri­coté à la main comme on les por­tait à l’époque. C’est une pho­to que sa maman a fait faire chez un photo­graphe de renom, une pho­to de maman fière qui en dit long aus­si sur la pre­mière enfance, celle du bon­heur…

Roman­cière, nou­vel­liste, poète, journa­liste, Colette Nys-Mazure a aus­si choisi la voie de l’en­seigne­ment. Faire l’é­cole par jeu en cor­re­spon­dant avec son frère et sa sœur a stim­ulé cette soif de partager, de com­mu­ni­quer, d’éveiller les autres à ce que l’on a soi-même vécu, décou­vert avec douleur ou émer­veille­ment. Voilà qui ex­plique sans doute la paru­tion simul­tanée chez Labor d’un deux­ième livre, des­tiné aux enfants, qui racon­te son expéri­ence. On y décou­vre une petite fille amenée à vivre ailleurs, sans ses par­ents, dans une famille boulever­sée mais qui l’aime et l’aide à tra­vers­er son épreuve. Depuis ce jour asso­cie texte de Colette Nys-Mazure et dessins d’Estelle Meens. L’his­toire se cen­tre sur L’après : pas d’im­ages noires et trag­iques de la dispari­tion mais bien des images ocres, des cou­leurs qui mêleraient celles du soleil, de la vigne vierge de la pre­mière mai­son, de l’au­tomne, avec le sou­venir des cheveux auburn d’une maman tant aimée. La pe­tite fille par­le à d’autres enfants, con­fie ses états d’âme, ses décou­vertes, quelques moments de tristesse qui ponctuent par­fois sa nou­velle vie où pour­tant, dit-elle, elle est heureuse. Com­ment elle retrou­ve son frère et sa sœur en fin de semaine chez les grands-par­ents, leurs ren­dez-vous secrets, leurs bais­ers papil­lons… Les pe­tites cousines, l’é­cole et l’ami­tié, les invi­tations au sein des dif­férentes familles (il y avait onze enfants dans la famille de sa mère !), tout cela mon­tre la diver­sité des façons de vivre et ouvre l’en­fant sur le monde. Les dessins traduisent les senti­ments de la petite fille : écrasée par les adultes qui atten­dent d’elle une déci­sion impor­tante, assurée face aux autres en­fants dont elle refuse qu’ils l’ap­pel­lent « l’or­phe­line », curieuse du monde, triste quelque­fois, le soir au moment de s’en­dormir quand elle mesure l’ab­sence de ceux qui lui ont don­né la vie. Un petit livre qui s’adresse aux enfants à par­tir de six ans et qui pour­rait leur faire com­pren­dre en douceur com­ment sup­porter un tel séisme famil­ial, com­ment accepter la force du des­tin.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°138 (2005)