Colette Nys-Mazure et Christian Libens, Piqués des vers!

La poésie au fil des jours

Piqués des vers ! 300 coups de cœur poé­tiques, sous la direc­tion de Colette Nys-Mazure et Chris­t­ian Libens, Espace Nord, 2014

nys mazure libens piqués des vers« Une propo­si­tion d’amour » : c’est par ces mots que Colette Nys-Mazure présente, dans sa pré­face, l’anthologie de notre poésie fran­coph­o­ne Piqués des vers ! 300 coups de cœur poé­tiques, pub­liée en 2010 dans la col­lec­tion Espace Nord dont elle mar­quait le trois cen­tième numéro, et qui reparaît ce print­emps, revue et cor­rigée.

Trois cents « coups de cœur » d’un groupe de lecteurs pas­sion­nés, se récla­mant d’un dou­ble critère, la qual­ité et l’accessibilité. Ani­més par le désir de faire chanter, pal­piter la poésie au cœur de la vie quo­ti­di­enne, de partager leurs goûts, leurs émo­tions avec un large pub­lic, par­fois réti­cent, enclin à penser la poésie dis­tante, voire her­mé­tique, con­finée dans une tour d’ivoire.

Colette Nys-Mazure a l’heureuse idée d’évoquer l’attachant film ital­ien Le fac­teur, qui con­tait la décou­verte boulever­sante de la poésie par le jeune Mario, chargé d’apporter son cour­ri­er à Pablo Neru­da, qui, à tra­vers l’amitié nouée entre eux, s’ouvrait à un monde dont il ne soupçon­nait pas la présence, à portée de regard, d’attention, de sen­si­bil­ité. Une his­toire vraie, vari­a­tion du « tout est pos­si­ble », qui défie intrépi­de­ment le scep­ti­cisme frileux.

Point d’anthologie qui fasse l’unanimité. Un bref préam­bule devance cer­taines cri­tiques. Pour faire enten­dre des voix récentes, cette réédi­tion a été du même coup – chiffre de 300 oblige ! – quelque peu élaguée. Par ailleurs, en rai­son de « la charge des droits d’édition », des fig­ures majeures n’ont pas l’importance req­uise.

On sera plus ou moins con­va­in­cu par le pre­mier argu­ment, d’autant que le choix par­mi les poètes con­tem­po­rains laisse per­plexe, cer­tains noms, pour­tant recon­nus, man­quant à l’appel.

D’un autre côté, on perçoit mal ce qu’apportent à l’aura de beaux écrivains, aimés et admirés, telle Marie Gev­ers, des vers sim­ple­ment char­mants.

Reste que les « coups de cœur »  échap­pent par essence à la logique et se passent allé­gre­ment de jus­ti­fi­ca­tion ! Au demeu­rant, il ne s’agit pas ici d’un pal­marès. Et cha­cun cueillera, au détour des pages, plaisir, sur­prise, émoi ; retrou­vera des musiques, des images qui n’attendaient que d’être réveil­lées.

En avant-goût de ce vaste panora­ma, qui s’étend de Ver­haeren (1855) à Maxime Coton (1986), nous pro­posons, à notre tour, un petit flo­rilège.

« Et puis, enfin, un midi et à jeun,
La pen­sée se fend et s’ouvre »
(Jean de Boschère)

« Ma sœur aînée, Mélan­col­ie,
Pourquoi m’avez-vous tant aimé ?
Somme faite de notre vie,
J’ai songé trop, et vous pleuré »
(Max Elskamp)

« Si je meurs, dites-vous que c’est par habi­tude…
Prise dans chaque mort que je n’ai pu garder.
Si je meurs, dites-vous que c’est par las­si­tude…
Le feu se couche ain­si sur ce qu’il a brûlé. »
(Andrée Sodenkamp)

« Voulez-vous bien me recueil­lir
pour une nuit
le temps de recharg­er 
soigneuse­ment
mes armes
celles de la colère de la révolte et de l’amour »
(Achille Chavée)

« La poésie, elle la pas­sante inouïe
que je prie en silence de réchauf­fer ma vie. »
(André Schmitz)

« Tu ne me con­nais pas encor. Je suis capa­ble
D’ouvrir des portes ver­rouil­lées depuis mille ans,
De ral­lumer les feux d’étoiles presque mortes. »
(Lil­iane Wouters)

« Brûler l’arrière-pays du poème. À feu vif. Qu’il ne reste qu’un tracé net déjà rétrac­té vers une autre sai­son. »
(Jean-Marie Cor­busier)

« Je vis très en dessous
du seuil de poésie,
je fais le tour du vide
en me don­nant la main,
je n’arrive nulle part
pour n’être pas par­ti »
(Karel Logist)

« On a com­mencé de mourir
au com­mence­ment d’aimer
ce qui nous fonde nous achève »
(Véronique Daine)

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°181 (2014)