Colette Nys-Mazure, Tu n’es pas seul

Ombre portée

Colette NYS-MAZURE, Tu n’es pas seul, Albin Michel, 2006

nys-mazure tu n'es pas seulLa soli­tude se présente de divers­es manières, qu’elle soit choix volon­taire ou con­trainte sociale. Et cha­cun peut se vivre libre d’être unique ou per­du par­mi ses sem­blables. En croisant ces dif­férentes pos­si­bil­ités – lesquelles ne sont jamais des con­stantes val­ables pour toute la vie, mais des vari­ables au gré de l’âge ou des cir­con­stances –, Colette Nys-Mazure éla­bore une série de nou­velles qui mon­trent l’é­ten­due de sa sen­si­bil­ité et la qual­ité de sa com­pas­sion. Tan­tôt elle racon­te le déroule­ment d’une his­toire, tan­tôt elle laisse la parole à une voix intérieure qui médite sur sa con­di­tion, trou­vant autant d’oc­ca­sions de «retour sur soi dans l’in­térêt porté à autrui».
Les his­toires racon­tent la réac­tion d’une petite fille déçue de voir que son papa ne porte pas la cra­vate qu’elle lui a con­fec­tion­née; le petit mou­ve­ment de main d’une vieille dame qui, sur un quai de métro, empêche le geste fatal d’une jeune femme; le malaise de deux anci­ennes amies, désor­mais indif­férentes l’une à l’autre, face à face lors d’un voy­age en train… Mais aus­si des cousins tout à leur joie de se retrou­ver au bord de la mer pour les vacances annuelles chez des grands-par­ents désor­mais trop âgés, et qui ne perçoivent pas qu’il n’y aura pas d’an­née prochaine, ou la tristesse d’une femme devant une mai­son où elle a aimé un homme par­ti sans rien dire; une veuve à qui ses enfants ne télé­pho­nent même plus; la mal­adie qui rive au lit ou le grand âge qui échoue dans un home; la jeune mère débor­dée par les tâch­es domes­tiques et son mari épuisé par le tra­vail… Autant de sit­u­a­tions des plus quo­ti­di­ennes, mais qui se vivent pour­tant comme des ratés, des écarts aux rêves jusque-là entretenus. Dans un monde qui n’a pas le temps, cha­cun manque trop sou­vent – est-ce vrai­ment par dis­trac­tion? – d’at­ten­tion aux autres, aux fragilités, à moins que l’un ne se dévoue, au risque de se per­dre lui-même, à ten­ter vaine­ment d’aider l’a­mant, ou l’amie, qui préfère som­br­er. Colette Nys-Mazure n’est pas dupe, elle sait qu’«on vit sous le même toit, les uns près des autres, sans se con­naître ni partager le meilleur» et qu’il pour­rait dif­fi­cile­ment en aller autrement car les plaisirs, comme les douleurs, sont le plus sou­vent muets, secrets. Aus­si ne fait-elle pas de grande théorie sur la manière de vivre, mais elle plaide pour une meilleure écoute de son prochain, pour une empathie plutôt que pour un respect, pour une présence baignée d’amour – ami­cal, sen­suel, spir­ituel – qui con­naît alors le petit geste qui ras­sure, con­sole ou émeut.

Ce n’est pas d’au­jour­d’hui que l’on sait que ce que Colette Nys-Mazure écrit sonne par­faite­ment juste. Mais il ne faut pas s’y tromper, si elle observe bien et racon­te adroite­ment, elle trans­met sur-tout des valeurs bour­geois­es, religieuses et famil­iales qui sont autant de par­tis pris. J’ai appelé «nou­velles» des his­toires qui tien­nent plutôt de l’apo­logue dont la douceur ras­sur­ante n’est uni­verselle qu’en apparence. Ce n’est pas une image exacte du monde que donne Colette Nys-Mazure, c’est seule­ment la vision très pré­cise du sien.

Jack Keguenne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)