Adolphe Nysenholc (dir.), André Delvaux

L’odeur de l’orange…

Adolphe NYSENHOLC (sous la dir. de), André Del­vaux, Édi­tions de l’Université libre de Brux­elles, coll. « le sens de l’image », 1993

nysenholc dir andré delvauxAndré Del­vaux, pub­lié sous la direc­tion d’Adolphe Nysen­holc aux édi­tions de l’U­ni­ver­sité de Brux­elles, pro­pose à la fois des images d’archives, des doc­u­ments de tra­vail (scé­nario, syn­op­sis, bribes de découpage, affich­es), des témoi­gnages, des inter­views et une série d’ap­proches cri­tiques qui cherchent à cern­er l’i­den­tité du cinéaste, les thèmes qu’il privi­légie, un cer­tain regard sur sa fil­mo­gra­phie.

L’odeur de l’o­r­ange où l’on enfonce un sucre à sucer, la brume qui enveloppe le Trou du noir Flo­hay, les trains qui « cra­chent des bouil­lons suf­fo­cants de fumée blanche », ce dilemme entre ger­man­ité et roman­ité qui en déchire trop mais qui, ici, se fait source d’his­toires : le ciné­ma d’An­dré Del­vaux est bien de chez nous. De ces ter­res qua­si­ment irréelles entre Fagnes et mer grise, de ces ter­res entre deux langues. Et c’est une bonne chose que de temps à autre le ciné­ma d’i­ci se lise, se décrypte au­trement. Que l’on oublie les lec­tures clin­quantes où la liste des stars rem­place l’ap­proche du tal­ent pour dard­er les pro­jecteurs sur les mul­ti­ples facettes du tra­vail du ci­néma.

Certes, ce n’est pas inutile de se remé­mor­er Fan­ny Ardant dans Ben­venu­ta, Yves Mon­tand dans Un soir, un train, Math­ieu Car­rière, Anna Kari­na dans Ren­dez-vous à Bray, Marie-Hélène Bar­rault dans Femme entre chien et loup, Gian Maria Volon­té dans L’Œu­vre au noir...

Au-delà de la liste, ce qui frappe, c’est une com­mu­nauté de regards, c’est le sourire énig­ma­tique de ces per­son­nages, leurs des­tins qui se croisent au fil des ren­con­tres de l’au­teur de film avec les écrivains. Un cer­tain sou­venir, une cer­taine écri­t­ure, la beauté évanes­cente de cer­taines images en écho de notre tra­di­tion pic­turale.

Grâce à ce jeu d’en­tre­croise­ments, ces mi­roirs flous, ces ric­o­chets, on par­court une œuvre, en en retrou­vant la richesse et la pro­fondeur.

Pour le béo­tien, c’est l’oc­ca­sion de voir le tra­vail du cinéaste dans ses aspects mécon­nus. Les doc­u­ments mis à dis­po­si­tion reflè­tent mieux encore les par­cours d’An­dré Del­vaux, révè­lent les indices du tra­vail d’imag­i­naire qui nous appar­tient subite­ment aus­si.

Dom­mage qu’une édi­tion uni­ver­si­taire reste uni­ver­si­taire et priv­ilégie le sens et le con­tenu au détri­ment de l’im­age et du plai­sir glob­al de la ren­con­tre. Car il faut sauter au-delà de l’aspect rébar­batif d’une mise en œuvre peu amène — car­ac­tères typogra­phiques dif­férents selon les sujets (un cata­logue ?), images d’archives don­nées sans vé­ritable com­po­si­tion en rap­port avec le con­tenu — pour trou­ver, dans le témoi­gnage de Suzanne Lilar, dans les entre­tiens accordés par André Del­vaux lui-même, la sub­stan­tifique moelle qui per­met réelle­ment une approche sincère et pro­fonde de l’œu­vre du cinéaste, celle que sem­blait pro­mettre la très belle pho­to de cou­ver­ture. Alors que l’ensem­ble des élé­ments ici ras­semblés con­stitue un puz­zle bien intéres­sant pour qui s’in­téresse à notre ciné­ma et à l’un de ses plus grands défenseurs. La dernière image per­son­nelle que j’ai à ce jour du cinéaste, c’est celle d’An­dré Del­vaux en par­ka gris dans les couloirs de La Mon­naie lorsqu’il espérait encore tir­er un film de La Ronde mise en scène par Luc Bondy sur la musique de Philippe Boes­mans. Et je suis évidem­ment très ten­tée de rap­procher cette pro­duc­tion qui n’ar­ri­va pas à terme des pa­roles du cinéaste sur la dif­fi­culté d’être de notre ciné­ma aujour­d’hui. Celui qui vint au ciné­ma à près de quar­ante ans et a, sans ta­page médi­a­tique, tracé sur la pel­licule les con­tours de ses rêves pour les partager avec nous n’a plus guère d’il­lu­sions sur le des­tin de notre sep­tième art… Com­bi­en de temps faut-il aujour­d’hui à un cinéaste belge (re)connu pour mon­ter la pro­duc­tion de son film suiv­ant ? Com­bi­en ?

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°91 (1996)