Parcours d’immigrés

« L’exil, on le balade tou­jours au fond de soi. Quelque­fois, nous croyons le lire dans les yeux des autres. Ce n’est pas  tou­jours du racisme ou de la haine qu’on peut y décel­er, mais une lueur indéfiniss­able, qui sem­ble nous mur­mur­er douce­ment : « non, tu n’es pas d’ici ; tu as l’air gen­til comme ça, et nous aus­si nous voulons paraître gen­tils, polis ; on fait sem­blant de rien, mais dans le fond, même si nous t’acceptons, tu n’es pas d’ici. » » (Yves Cal­dor, Le train des enfants)

Par­ler des écrivains belges d’origine immi­grée est un tra­vail de soci­o­logue plus que de cri­tique lit­téraire. D’où vien­nent-ils, pour quelles raisons sont-ils arrivés en Bel­gique, qu’exercent-ils comme métiers, quels liens ont-ils tis­sés avec nous, les « vrais » Belges, com­ment se sont-ils  inté­grés dans notre société, qu’ont-ils gardé de leurs cou­tumes, de leurs liens avec leurs familles restées là-bas ? Autant de ques­tions intéres­santes, mais aux­quelles cha­cun peut trou­ver des répons­es dans les jour­naux, les mag­a­zines, les col­lo­ques organ­isés sur ce thème des migra­tions. Aus­si, cet arti­cle sera-t-il davan­tage un témoignage, le témoignage d’une lec­trice que ces prob­lé­ma­tiques tien­nent à cœur, enten­dez par là que je vais essay­er de vous démon­tr­er en quoi il est pos­si­ble, par la lec­ture, d’entrer en com­mu­nion avec ces per­son­nes qui ont écrit ces  romans, non pas se met­tre  à leur place, mais être à leurs côtés, réelle­ment, et ressen­tir au plus pro­fond de soi ce qu’ils ont vécu durant de longues années par­fois durant leur vie entière de dérac­inés…

Je me suis attardée à des romans dont il a sans doute déjà été ques­tion dans les pages du Car­net, mais pas en ten­ant compte de la per­spec­tive qui les unit et que je vais essay­er de met­tre en évi­dence dans ces lignes. Il y a une belle tra­di­tion d’auteurs issus de l’immigration dans notre petit pays qui a, en son temps, accueil­li (majori­taire­ment) des Ital­iens puis des Maro­cains, ain­si que des Con­go­lais et des Rwandais. J’ai retenu de manière sub­jec­tive six ouvrages écrits au XXIème siè­cle. Cette sélec­tion est égale­ment basée sur des écrits ayant pour thème prin­ci­pal cette prob­lé­ma­tique de l’immigration, et tout ce qu’elle engen­dre : dif­férence de cul­ture, prob­lème de langue, couleur de peau, sen­ti­ment de rejet, peur de l’expulsion, insécu­rité, etc.

« On ne se sépare pas en deux. On est l’un et l’autre »

caldor le train des enfantsDans Le train des enfants, le nar­ra­teur (que l’on peut sans doute à juste titre con­fon­dre avec l’auteur, tant ce livre, qui ne s’intitule d’ailleurs pas « roman » mais « chronique » sem­ble auto­bi­ographique) retrace son par­cours, depuis sa nais­sance à Budapest, dans les années 50, jusqu’à ses retrou­vailles avec ses racines hon­grois­es, alors qu’il les avait niées pen­dant près de 40 années… Le petit Nico­las a une maman française et un papa hon­grois. Ils vivent à Budapest, et Nico­las par­le français avec sa maman, qui lui inter­dit de par­ler le hon­grois à la mai­son ; il par­le le hon­grois avec ses grands-par­ents, ses copains. « C’est drôle, songe Nico­las-Mik­los ce soir-là, maman veut tou­jours par­ler autrement que les copains, ici à la mai­son. C’est pour faire revenir un peu de son pays chez nous, sûre­ment. Maman doit être un peu mal­heureuse. » En 1956, suite aux ten­ta­tives d’insurrection, la famille quitte subite­ment le pays, pour se réfugi­er en France. Nico­las a 5 ans. Au fil des semaines, il perd la pra­tique du hon­grois, et ne com­prend plus son père lorsqu’il lui par­le dans sa langue. Il ne sait pas encore, à ce moment, que ce renon­ce­ment à ses orig­ines va dur­er 40 ans ! La famille vit d’abord en France, avant de s’exiler une nou­velle fois, vers la Bel­gique. Le pays de Charleroi lui paraît bien gris, froid et humide, après les belles années passées dans le midi. Ce par­cours est intéres­sant, car il per­met de com­pren­dre en quoi les racines d’un homme ne sont pas seule­ment celles du pays d’où il vient, où il est né : Nico­las n’a vécu en Hon­grie que les toutes pre­mières années de son enfance, mais la Hon­grie se rap­pelle à lui le jour où il se rend compte qu’il ressem­ble à son père, qu’il a besoin de retrou­ver les lieux d’où il est orig­i­naire : « Soudain, c’est le déclic. Oui, bien sûr, Nico­las ressem­ble à son père – le miroir atten­tif aux rides et lunules ne l’en prévient-il pas à présent ? Brusque­ment, cette ressem­blance tant annon­cée et red­outée ne lui paraît plus une malé­dic­tion ; il vient de l’accepter, presque de s’en réjouir. Main­tenant, il se sent rac­croché à un fil d’Ariane qui le relie à plus loin que lui, qui pour­rait le men­er au large, s’il avait la patience de le suiv­re. Nico­las-Mik­los se met à penser à la Hon­grie. À son exil. »

Et bien sûr, ce n’est qu’après avoir accep­té ses orig­ines, les avoir, patiem­ment, douce­ment redé­cou­vertes, à l’aide de son père, mais aus­si de sa com­pagne, belge, et de ses enfants, que Nico­las se sen­ti­ra, enfin, prêt à être accep­té, adop­té par ce pays dans lequel il s’est si longtemps sen­ti con­sid­éré comme un étranger. Etranger, ne l’était-il pas plutôt à lui-même ?

Comme on s’en doute, le proces­sus est dif­fi­cile, voire douloureux, ain­si que nous l’explique Yves Cal­dor :

« Il est impor­tant, lorsqu’on est orig­i­naire d’un pays dont on se sou­vient peu, de se rac­crocher à ses orig­ines, de se sou­venir d’où l’on vient. Les autres, ceux “du pays d’ac­cueil”, ne vous per­me­t­tent pas tou­jours de “vous y retrou­ver” comme on dit famil­ière­ment; car une chose est de sub­sis­ter dans un nou­veau pays, autre chose est de s’y sen­tir “chez soi”. Or, pour y arriv­er, il faut d’abord “tuer” son ancien pays (on lui garde quand même une petite/grande place dans son coeur! Relisez Les iden­tités meur­trières d’Amin Maalouf!), brûler ses vais­seaux en quelque sorte; il faut sup­primer toutes les nos­tal­gies car elles nous empêchent de nous installer com­plète­ment dans notre nou­velle demeure; pour cela, pour se laver de toutes ces scories psy­chologiques et aller de l’a­vant, il faut l’évo­quer le plus com­plète­ment pos­si­ble, son pays d’o­rig­ine: c’est ce que j’ai fait à tra­vers mes deux romans (L’en­fant de la Pusz­ta et Le train des enfants). La dif­fi­culté, par rap­port à cette ques­tion des orig­ines, c’est aus­si de con­cili­er plusieurs strates ; dans mon cas, ça veut dire vivre en étant com­plète­ment Belge — ce que j’ai con­science d’être sur tous les plans (plans citoyen, cul­turel, pro­fes­sion­nel etc.) —  tout en restant par ailleurs, au moins par­tielle­ment, celui que j’é­tais avant, Français d’o­rig­ine hon­groise. Il n’y a pas con­fronta­tion interne, il y a élar­gisse­ment. J’in­siste: on ne se sépare pas en deux, on est l’un et l’autre. Sup­primer l’un, serait s’am­put­er. Aucune hypocrisie là-dedans, mais sim­ple­ment le désir de rester entier! »

Et d’ajouter : « Il faudrait aus­si par­ler du mécan­isme qui nous per­met cette gym­nas­tique: à bien y regarder, il me sem­ble qu’il s’ag­it d’un mécan­isme fan­tas­ma­tique; fan­tas­mer sur ses orig­ines per­met de mieux les cern­er, voire, éventuelle­ment (par exem­ple si la souf­france est trop aiguë) s’en détach­er. Il me sem­ble dou­teux qu’on puisse s’en détach­er tout à fait! »

Quant à l’écriture, elle l’a aidé à faire le rap­proche­ment entre deux cul­tures. C’est elle qui  a per­mis l’anam­nèse, l’évo­ca­tion, la com­para­i­son aus­si. « Car, explique Cal­dor, la dou­ble appar­te­nance enri­chit si elle ne nous étouffe pas; si on peut l’as­sumer et se l’as­sim­i­l­er. Et comme j’ai oublié ma langue “pater­nelle” (le hon­grois), j’ai dû me rac­crocher à ma langue mater­nelle, le français. C’est donc en français que j’ai purgé mon passé. Petit clin d’œil : L’en­fant de la Pusz­ta a été traduit – pas par moi! –… en hon­grois en 2001. »

Le pays étranger

nicole malinconi

Nicole Mal­in­coni

Voici un autre enfant bal­lot­té par les cir­con­stances : Nicole Mal­in­coni, dans À l’étranger, nous relate les quelques années passées par une petite fille, en Ital­ie, à la suite de son père, ital­ien d’origine, qui avait voulu se réin­staller au pays pour y mon­ter une fab­rique de chaus­sures. En Ital­ie, le père est chez lui, mais sa femme et sa fille sont « à l’étranger ». La petite est la nar­ra­trice, le « je » du livre, et elle perçoit le monde qui l’entoure avec les yeux de sa mère autant qu’avec les siens : « Avec leur men­tal­ité d’arriérés, elle dis­ait, et leur façon de ne même pas pou­voir se chauf­fer con­ven­able­ment et de ne même pas savoir qu’ailleurs on vit mieux qu’eux. »

Ce qui frappe l’enfant, d’emblée, c’est le fait qu’elle ne com­prend pas la langue par­lée autour d’elle : « La langue étrangère vous ignore. Elle cir­cule autour de vous à toute vitesse, elle va sans vous, elle n’est qu’un bruit étranger vous cog­nant aux oreilles, présent partout, comme sans issue ; (…). À cause de la langue que vous ne par­lez pas, c’est vous qui devenez étranger ; vous êtes quelqu’un qui ne com­prend pas ce qu’on dit. » Peu à peu cepen­dant, la langue devient famil­ière, d’autant plus facile­ment sans doute qu’elle est apprise par une enfant : « J’ai oublié com­ment j’apprenais l’italien, je veux dire com­ment le bruit étranger avait fini par devenir autre chose qu’un bruit. » « Cette langue-là était dev­enue comme une langue pre­mière. C’était comme s’il fal­lait oubli­er l’une pour l’autre. »

La fil­lette ne ressent pas le mal du pays. Du moins la nar­ra­trice ne sem­ble pas s’en sou­venir. De temps en temps elle se sent oblig­ée de défendre  le pays où elle est née, où elle a passé les pre­mières années de sa vie. Mais « lorsqu’on est de deux pays, on ne renie pas l’un pour l’autre, c’est con­tre nature. Ou alors, on rede­vient étranger. » On rede­vient : preuve qu’elle ne se sen­tait plus comme une étrangère, bien inté­grée à l’école, et dans la ville où la famille s’est instal­lée. On l’a dit, les récrim­i­na­tions vien­nent de la mère, qui con­sid­ère les Ital­iens avec mépris, les juge pau­vres, vivant de peu. Machistes aus­si : « Elle dis­ait que devant les gens d’ici il (son mari) la traitait comme les gens trait­ent les femmes, mais qu’elle, elle n’avait rien à voir avec ici, elle n’avait pas demandé à venir. »

Pen­dant six ans la famille va vivre dans ce pays, comme s’ils étaient là pour tou­jours. Pour­tant, le père doit reven­dre sa fab­rique de chaus­sures, au  bord de la fail­lite, et ils n’ont plus d’autre solu­tion que de ren­tr­er en Bel­gique. « Je regar­dais la mai­son et l’arrangement de toutes nos choses et le dehors aus­si, tout ce qu’on voy­ait autour de nous, qui était notre endroit de vie et qui subite­ment deve­nait pas­sager, qui avait déjà comme per­du sa place, dès qu’on savait que l’on n’était plus là pour tou­jours, comme on l’avait cru. »

Con­traire­ment au Train des enfants, ce roman ne retrace pas les étapes de toute une vie, mais une étape par­ti­c­ulière, ces six années passées en Ital­ie, qui restera tou­jours le pays « étranger ».

Retour au Pays des Mille Collines

ndwaniye la promesse faite a ma soeur impressions nouvellesDans le cas de Joseph Ndwaniye (La promesse faite à ma sœur), l’exil est d’autant plus douloureux qu’il s’est accom­pa­g­né d’une guerre frat­ri­cide et d’une impos­si­bil­ité de revenir au pays pour saluer ceux que l’on aime, durant de longues années d’incertitude.

Le nar­ra­teur a quit­té son Rwan­da natal pour étudi­er en Bel­gique. Le géno­cide éclate huit ans plus tard ; peu à peu, il apprend ce qui s’est passé : il sait que sa sœur est morte, que son frère est en prison ; son père est mort lui aus­si, et ses grands-par­ents. Pour lui cepen­dant, exilé en Bel­gique, la vie suit son cours : études, puis ren­con­tre d’une jeune femme belge, avec qui il aura deux enfants, tra­vail…

Un jour pour­tant, il ren­tre au pays, pour quelques semaines, pour retrou­ver un peu de ce qui a avait été son univers avant de s’envoler pour l’Europe, quelque 16 années aupar­a­vant. Ses pre­mières retrou­vailles ont lieu dans la mai­son prêtée par des amis : il « voit » et « con­verse » avec ses ancêtres morts, ce qui ne lui était jamais arrivé alors qu’il vivait en Bel­gique. Durant tout son séjour au Rwan­da, le nar­ra­teur tente de recon­stituer des bribes de son passé. Mais tout a changé : il ne retrou­ve per­son­ne qu’il con­nût, plus aucun vis­age ne lui est fam­i­li­er dans ces lieux de la ville où il con­nais­sait tant de monde du temps de sa jeunesse. Il apprend que l’un est mort, assas­s­iné, l’autre a eu le sida, un troisième a per­du toute sa famille… Il retrou­ve tout de même cer­tains de ses com­pagnons d’enfance, mais si peu. Le pays lui-même a com­plète­ment changé à cause de la guerre. Cer­tains lieux sont recon­naiss­ables, mais d’autres, comme cer­tains quartiers de la ville, ont été entière­ment détru­its, ou rem­placés par des bâti­ments mod­ernes. Si la mai­son de son enfance a dis­paru, il retrou­ve celle de sa grand-mère, chez qui il avait été envoyé pour y vivre quelque temps, ain­si que le veut une tra­di­tion africaine. Il retrou­ve égale­ment son frère jumeau, en prison, mais l’entretien qu’il peut avoir avec lui le laisse per­plexe.

L’auteur évoque donc un retour au pays, mais aus­si son exil vers l’Europe, plein de promess­es, et pour­tant plein de décep­tions aus­si à ses débuts : «  En tra­ver­sant le quarti­er nord, j’avais été accueil­li par la gri­saille des immeubles et le mythe de l’Europe où tous les murs des maisons étaient blancs s’était envolé dans le brouil­lard. » « Ces sou­venirs m’aidèrent à tenir le coup dans la soli­tude de mes débuts en Bel­gique. » Tous les sou­venirs qu’il évoque aident égale­ment le lecteur à cern­er le Rwan­da d’avant le géno­cide, comme celui d’après. Finale­ment, il s’est attaché au pays qui l’a accueil­li, la Bel­gique, grâce à ceux qui l’ont aidé à s’intégrer. Son retour au Rwan­da lui a fait pren­dre con­science qu’il est de deux cul­tures, de deux pays, et que cela n’est pas si inc­on­cil­i­able, comme il l’explique lui-même :

« Mon retour au pays s’est effec­tué avec beau­coup de tristesse, puisque cela s’est passé après le géno­cide. Finale­ment, mon pays, aujour­d’hui, c’est la Bel­gique où je vis depuis 22 ans. Je me sens Belge aujour­d’hui non seule­ment au niveau civique mais aus­si sen­ti­men­tal. Bien sûr mon coeur est aus­si au Rwan­da, mon pays natal, même si après le géno­cide plus rien n’y est comme avant. »

En quoi l’écri­t­ure de La promesse faite à ma sœur lui a‑t-elle été salu­taire?

« Ce que je peux dire, c’est qu’écrire ce livre a per­mis à mes sen­ti­ments de s’ex­primer. En effet l’his­toire de Jean, mon per­son­nage prin­ci­pal, a été la meilleure façon d’en­tr­er dans l’écri­t­ure car elle ressem­ble à la mienne à plusieurs égards. Elle croise égale­ment les tra­jec­toires de vies de plusieurs Rwandais qui ont pu se retrou­ver dans le livre et qui me l’ont témoigné. » 

On pour­rait raisonnable­ment penser que dans ce livre où l’auteur joue la carte de l’honnêteté, cer­tains chapitres aient été dif­fi­ciles à écrire. Il fal­lait peser ses mots, afin d’être fidèle à la réal­ité. Joseph Dwaniye rel­a­tivise :

« En réal­ité l’écri­t­ure de mon roman n’a pas été dif­fi­cile, du moins le pre­mier jet, car elle a été spon­tanée, sans sché­ma préétabli. Bien sûr les ques­tions que Jean se pose par rap­port à son frère qu’il retrou­ve en prison ou par rap­port à l’au­torité mon­di­ale, je me les pose aus­si en tant que citoyen, même si je n’ai pas l’ob­jec­tif ni la pré­ten­tion d’ex­pli­quer notre tragédie col­lec­tive qui s’est déroulée en 1994 au “Pays des Milles Collines”. »

Quand l’instruction fait basculer une destinée…

aguessy l oracle du hibouLe but de Dominique Aguessy, en écrivant L’oracle du hibou, est de nous faire décou­vrir un cer­tain nom­bre de con­tes et légen­des du Bénin, tra­di­tion­nelle­ment racon­tés de manière orale, et entretenus par la mémoire col­lec­tive. Il nous est mon­tré un Homme en com­mu­nion pro­fonde avec la nature, dont chaque phénomène peut être inter­prété. Et cela nous désta­bilise plus d’une fois en même temps que cela nous ouvre des per­spec­tives vers des univers dont nous ne soupçon­nions même pas l’existence !

Cer­tains de ces réc­its, a con­trario, nous font voir ce que la des­tinée d’un être humain peut avoir d’universel. Ain­si, ce con­te inti­t­ulé « Kok­ou, vi domegon ». Kok­ou est un enfant vif et malin, qui vit avec sa famille (son père, sa mère, ses tantes, c’est-à-dire les deux autres femmes de son père, et ses 24 frères et sœurs). Comme il est malin, il est envoyé chez un des cousins de son père, dans un vil­lage où il lui est pos­si­ble d’aller à l’école. Il devient donc vi domegon ce qui veut dire « enfant con­fié à une autre famille », (comme l’a été le nar­ra­teur de La promesse faite à ma sœur). Après avoir réus­si ses études pri­maires sans encom­bre, il peut désor­mais entr­er au lycée, mais pour cela il doit encore chang­er de famille. Il sera cette fois con­fié à un autre cousin qui habite la cap­i­tale. Le change­ment est énorme pour lui, mais il le prend avec philoso­phie : « Je suis devenu un nomade. Je me suis adap­té à ma sit­u­a­tion de vi domegon. » S’il a été heureux de revoir sa famille durant la tran­si­tion entre ses études pri­maires et sec­ondaires, nous con­sta­tons que Kok­ou a pro­fondé­ment changé grâce à l’instruction qu’il a reçue. Aus­si, lorsque des émis­saires de son père vien­nent l’arracher à sa con­di­tion d’écolier sous pré­texte que son départ pour la ville est respon­s­able des mal­heurs qui s’abattent subite­ment sur sa famille, il ne peut se résoudre à accepter ces croy­ances. Il suit les émis­saires, ren­tre chez lui, mais c’est pour s’enfuir à la nuit tombée, et dis­paraître à jamais. Le con­te ne dit pas ce qu’est devenu cet enfant ; l’enseignement que l’on peut en tir­er est celui qui con­clut l’histoire : « Un jour, plus tard, qui sait, devenu adulte riche et puis­sant, Kok­ou sous un autre nom reviendrait au pays qui l’a vu naître pour racon­ter son his­toire et empêch­er que d’autres jeunes soient broyés sous le joug des tra­di­tions. »

L’exil ici prend divers­es formes : Kok­ou quitte sa famille où il est si bien, pour s’instruire, con­tre sa volon­té. Mais cette instruc­tion va devenir son alliée pour la suite de son his­toire, puisqu’elle lui donne du sens cri­tique, et du recul par rap­port aux croy­ances de ceux de son vil­lage. A par­tir du moment où il s’instruit, Kok­ou devient un étranger pour les siens. « Sa vie avait bas­culé après cette fuite. Une autre vie com­mençait pour lui. Il ne s’agissait pas de regarder en arrière. »

Avec ces deux auteurs d’origine africaine, on est plongé dans le mys­tère d’un con­ti­nent dont nous ignorons beau­coup de choses. En lev­ant le voile sur cer­taines croy­ances, cer­taines pra­tiques, ces auteurs nous démon­trent qu’il est pos­si­ble de vivre écartelé entre deux cul­tures, deux civil­i­sa­tions, deux con­ti­nents ; qu’il est pos­si­ble aus­si de con­cili­er tra­di­tions ances­trales et moder­nité, ou à tout le moins de s’accommoder des unes comme de l’autre.

Une génération sacrifiée ?

madi nuit d encre pour farah

Pour Farah par con­tre, les tra­di­tions sont un réel obsta­cle : cette jeune fille d’origine algéri­enne a un rêve, étudi­er la lit­téra­ture française. C’est sans compter sur les pro­jets que ses par­ents et ses sœurs ont élaborés pour elle, autour d’elle – sans elle ! L’histoire de Farah est trag­ique, pour­tant elle n’est pas celle d’une immi­grée, d’une arraché à son pays : ce sont ses par­ents qui furent des exilés ; son père est venu en Bel­gique pour tra­vailler dans la mine ; sa mère a élevé ses trois filles, belges, comme des filles de là-bas, des musul­manes pieuses, bonnes ménagères, respectueuses des tra­di­tions kabyles. Ils ne veu­lent pas com­pren­dre que leurs filles n’aspirent qu’à vivre comme les gens du pays où elles sont nées. «  Nous sommes la généra­tion sac­ri­fiée. (…) C’est nous, et nous seules qui sommes la « tran­si­tion », qui sommes ce cordage tiré d’une part et d’autre au-dessus du vide. » Farah, mar­iée de force à un Algérien, se retrou­ve femme au foy­er dans le pays d’où vien­nent les siens, mais où elle est étrangère (au début, elle ne con­naît même pas l’arabe !). Son pays, c’est la Bel­gique, envers et con­tre tout, et c’est là qu’elle veut vivre. « Aujourd’hui il me manque sim­ple­ment le fait d’être là-bas. Être giflée à 6h30 du matin, en atten­dant le bus pour l’école, par le vent glacial du mois de jan­vi­er, faire le marché aux puces… » « Bien­tôt je serais chez moi, sous cette si mer­veilleuse pluie et si déli­cieuse brume du nord. » Elle som­bre peu à peu dans la folie.

Inter­rogée sur son roman, Mali­ka Madi donne un point de vue per­son­nel sur son rap­port à l’écriture, et un point de vue plus soci­ologique sur les divers prob­lèmes ren­con­trés par les dif­férentes généra­tions suc­ces­sives d’immigrés musul­mans.

« Nos par­ents (la pre­mière généra­tion) venaient en général de con­trées pau­vres, ils étaient sou­vent illet­trés, et n’avaient pour toute cul­ture que leurs tra­di­tions, leurs cou­tumes. C’était la seule chose qu’ils pou­vaient nous don­ner… Ces tra­di­tions étaient en con­tra­dic­tion avec les habi­tudes occi­den­tales. Pour ma généra­tion, la dif­fi­culté a été, dans le années 80, de revendi­quer notre bel­gi­tude. Dire à nos par­ents, il y a une part de nous qui est occi­den­tale. Se bat­tre pour impos­er cette bel­gi­tude. Tan­dis que nos enfants doivent davan­tage revendi­quer leurs orig­ines, dire à leurs cama­rades belges, nous sommes d’origine étrangère, et vous devez l’accepter. Il y a aus­si le prob­lème lié au regard négatif porté sur l’Islam, que doivent aus­si affron­ter les musul­mans aujourd’hui. »

Dans ces con­di­tions, l’écri­t­ure l’a‑t-elle aidée face à la force des tra­di­tions?

« L’envie d’écrire est en moi depuis l’enfance. L’écriture me révèle à moi-même, elle me per­met d’être à 100% moi-même. Aujourd’hui, beau­coup  de livres sont pub­liés parce qu’on a besoin de racon­ter une his­toire, moi c’est parce que j’ai besoin d’abord d’écrire, ensuite l’histoire est là. C’est pour ça que je me défi­nis d’abord comme une roman­cière. Nuit d’encre  est d’abord une his­toire, un roman, l’envie de trans­met­tre l’émotion par le biais de l’écriture. »

Pour la pre­mière généra­tion, quelles étaient, selon Mali­ka Madi, les prin­ci­pales dif­fi­cultés ?

« Elles étaient liées à l’idée que l’exil en Bel­gique était pro­vi­soire. Nos par­ents ont quit­té leur pays avec l’idée d’y retourn­er un jour. C’est pourquoi ils sont restés entre com­pa­tri­otes, en com­mu­nauté, ils ont éduqué leurs enfants dans le but qu’ils s’adaptent une fois ren­trés au pays. Très tard dans leur vie ils ont réal­isé qu’ils ne ren­tr­eraient pas. D’autres dif­fi­cultés étaient liées au froid, à la langue. »

Mali­ka Madi par­le de la “généra­tion sac­ri­fiée”. Il serait donc plus dif­fi­cile, pour les immi­grés de la deux­ième généra­tion, de s’in­té­gr­er dans leur pays d’ac­cueil, que pour leurs par­ents, qui se sont peut-être posé moins de ques­tions?

« Oui et non : on a tous fini par trou­ver un équili­bre. Notre ado­les­cence a sans doute été sac­ri­fiée. On a eu une dif­fi­culté en plus : la cul­ture et les tra­di­tions, une manière de vivre dif­férente. Mais on a tous trou­vé un équili­bre,  finale­ment, il n’y a pas de gros prob­lème avec ma généra­tion. Par con­tre, actuelle­ment, il y a une ten­dance à pub­li­er des ouvrages qui se focalisent sur les prob­lèmes liés à l’immigration. C’est un peu du voyeurisme, ça  arrange les gens de lire ce genre de choses ; ça les con­forte dans l’opinion qu’ils ont par rap­port à une com­mu­nauté qu’ils ne con­nais­sent pas, ou très mal. Ce besoin de drama­tis­er nous dessert. Il faut inciter les gens à plus d’esprit cri­tique. Dans ce but, nous essayons de touch­er les jeunes, à l’école¹. »

La personne étrangère et la personne marginale

baran de ce cote du murEvrahim Baran donne un point de vue encore dif­férent sur la prob­lé­ma­tique de l’immigration. Le per­son­nage prin­ci­pal de son roman, De ce côté du mur, est une vieille dame acar­iâtre, désagréable avec ses voisins, et au tem­péra­ment plus que sus­pect puisqu’elle a déjà mis dans la tombe pas moins de cinq maris ! Elle rêve à présent d’épouser un Chi­nois, mais lorsqu’elle ren­con­tre Ali, iranien, 25 print­emps, elle tombe immé­di­ate­ment amoureuse de lui. Belle aubaine pour le jeune homme qui n’a aucune attache en Bel­gique. Cette his­toire d’amour entre un jeune homme et une vieille femme peut déranger par cer­tains côtés, mais par cette sorte de fable, l’auteur est par­venu à con­cili­er la ren­con­tre de deux soli­tudes, celle de l’étranger qui ne con­naît rien ni per­son­ne dans le pays où il débar­que, et celle de la per­son­ne mar­ginale, dont on rit ou dont on se méfie, parce qu’elle n’est pas comme tout le monde, étrangère elle aus­si finale­ment, et seule, dans sa pro­pre ville (Brux­elles, que l’on recon­naît par bien des aspects). Ali est au cen­tre du roman, tout tourne autour  de lui, de ses habi­tudes, et lorsqu’il dis­paraît, Madame Faux va retourn­er toute la ville pour le retrou­ver. On ne sait cepen­dant pas grand-chose de lui, car s’il aime racon­ter des his­toires à madame Faux, elle se doute qu’il s’agit d’histoires inven­tées, et non de la sienne. Cet aspect est intéres­sant aus­si, car on se doute que ces con­tes nar­rés par Ali à madame Faux sont une mise en abyme de ce que l’auteur fait avec nous, lecteurs. On apprend tout de même, par bribes, qu’il s’est enfui après avoir fait de la prison, et subi des per­sé­cu­tions dans un pays tombé aux mains des inté­gristes, et où tout « débor­de­ment » est désor­mais sévère­ment puni ! Pour­tant, Ali doute à présent avoir fait le bon choix : « Les raisons de son exil deve­naient de plus en plus floues pour lui. Il avait vécu la per­sé­cu­tion, certes, mais rien ne l’obligeait à quit­ter son pays si ce n’était que pour fuir devant lui-même. » On est pris de com­pas­sion pour ces per­son­nages que l’on croise sans doute tous les jours dans nos rues sans les voir, à l’instar de Madame Faux qui se rend compte qu’ « il suf­fit d’avoir un réfugié poli­tique comme locataire pour savoir que nous avons un sort bien plus lam­en­ta­ble que les vach­es. »

Finale­ment, le lien entre tous ces romans, c’est l’exil ; l’exil vécu, il suf­fit de con­stater que chaque auteur a choisi un nar­ra­teur ou un per­son­nage prin­ci­pal issu des mêmes con­trées que lui. L’exil le plus sou­vent racon­té par des enfants ou des nar­ra­teurs encore jeunes. Ces « enfants » sem­blent vivre cet exil sans que cela leur pose trop de prob­lèmes ; pour­tant, un jour, il leur faut par­ler, racon­ter, écrire. Par­ler de ce qu’ils ont ressen­ti à l’époque où ils sont suivi leurs par­ents, par­ler des promess­es d’une vie meilleure, moins dure, plus heureuse ; racon­ter les doutes qu’ils ont enten­du mur­mur­er, par­fois dans une langue qui leur était étrangère, racon­ter la vie « d’avant », la coupure, le passé qui s’enfuit sans espoir de revenir en arrière ; écrire enfin, quand le recul est suff­isam­ment grand, quand, devenu adulte, on se rend compte que finale­ment, la vie s’est déroulée, et pas si mal que cela, dans cet exil que l’on a si longtemps cru pro­vi­soire. Écrire à pro­pos de ce qui est resté, faire émerg­er les sou­venirs, faire remon­ter ce passé, afin de démon­tr­er à tous, aux lecteurs, que tout en étant belge, on est aus­si d’ailleurs, et qu’il reste, qu’on le veuille ou non, des traces indélé­biles de notre passé.

Marie-Pierre Jadin

Bibliographie :

  • Dominique AGUESSY, L’oracle du hibou, Paris, Maison­neuve et Larose, 2004
  • Evrahim BARAN, De ce côté du mur, Brux­elles, Mael­ström, 2003
  • Yves CALDOR, Le train des enfants, Brux­elles, Bernard Gilson, 2001
  • Mali­ka MADI, Nuit d’encre pour Farah, Le Cerisi­er, 2005
  • Nicole MALINCONI, À  l’étranger, Brux­elles, Labor, 2005 (1ère édi­tion : Le grand miroir, 2003)
  • Joseph NDWANIYE, La promesse faite à ma sœur, Brux­elles, Les impres­sions nou­velles, 2006

Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)