
« L’exil, on le balade toujours au fond de soi. Quelquefois, nous croyons le lire dans les yeux des autres. Ce n’est pas toujours du racisme ou de la haine qu’on peut y déceler, mais une lueur indéfinissable, qui semble nous murmurer doucement : « non, tu n’es pas d’ici ; tu as l’air gentil comme ça, et nous aussi nous voulons paraître gentils, polis ; on fait semblant de rien, mais dans le fond, même si nous t’acceptons, tu n’es pas d’ici. » » (Yves Caldor, Le train des enfants)
Parler des écrivains belges d’origine immigrée est un travail de sociologue plus que de critique littéraire. D’où viennent-ils, pour quelles raisons sont-ils arrivés en Belgique, qu’exercent-ils comme métiers, quels liens ont-ils tissés avec nous, les « vrais » Belges, comment se sont-ils intégrés dans notre société, qu’ont-ils gardé de leurs coutumes, de leurs liens avec leurs familles restées là-bas ? Autant de questions intéressantes, mais auxquelles chacun peut trouver des réponses dans les journaux, les magazines, les colloques organisés sur ce thème des migrations. Aussi, cet article sera-t-il davantage un témoignage, le témoignage d’une lectrice que ces problématiques tiennent à cœur, entendez par là que je vais essayer de vous démontrer en quoi il est possible, par la lecture, d’entrer en communion avec ces personnes qui ont écrit ces romans, non pas se mettre à leur place, mais être à leurs côtés, réellement, et ressentir au plus profond de soi ce qu’ils ont vécu durant de longues années parfois durant leur vie entière de déracinés…
Je me suis attardée à des romans dont il a sans doute déjà été question dans les pages du Carnet, mais pas en tenant compte de la perspective qui les unit et que je vais essayer de mettre en évidence dans ces lignes. Il y a une belle tradition d’auteurs issus de l’immigration dans notre petit pays qui a, en son temps, accueilli (majoritairement) des Italiens puis des Marocains, ainsi que des Congolais et des Rwandais. J’ai retenu de manière subjective six ouvrages écrits au XXIème siècle. Cette sélection est également basée sur des écrits ayant pour thème principal cette problématique de l’immigration, et tout ce qu’elle engendre : différence de culture, problème de langue, couleur de peau, sentiment de rejet, peur de l’expulsion, insécurité, etc.
« On ne se sépare pas en deux. On est l’un et l’autre »
Dans Le train des enfants, le narrateur (que l’on peut sans doute à juste titre confondre avec l’auteur, tant ce livre, qui ne s’intitule d’ailleurs pas « roman » mais « chronique » semble autobiographique) retrace son parcours, depuis sa naissance à Budapest, dans les années 50, jusqu’à ses retrouvailles avec ses racines hongroises, alors qu’il les avait niées pendant près de 40 années… Le petit Nicolas a une maman française et un papa hongrois. Ils vivent à Budapest, et Nicolas parle français avec sa maman, qui lui interdit de parler le hongrois à la maison ; il parle le hongrois avec ses grands-parents, ses copains. « C’est drôle, songe Nicolas-Miklos ce soir-là, maman veut toujours parler autrement que les copains, ici à la maison. C’est pour faire revenir un peu de son pays chez nous, sûrement. Maman doit être un peu malheureuse. » En 1956, suite aux tentatives d’insurrection, la famille quitte subitement le pays, pour se réfugier en France. Nicolas a 5 ans. Au fil des semaines, il perd la pratique du hongrois, et ne comprend plus son père lorsqu’il lui parle dans sa langue. Il ne sait pas encore, à ce moment, que ce renoncement à ses origines va durer 40 ans ! La famille vit d’abord en France, avant de s’exiler une nouvelle fois, vers la Belgique. Le pays de Charleroi lui paraît bien gris, froid et humide, après les belles années passées dans le midi. Ce parcours est intéressant, car il permet de comprendre en quoi les racines d’un homme ne sont pas seulement celles du pays d’où il vient, où il est né : Nicolas n’a vécu en Hongrie que les toutes premières années de son enfance, mais la Hongrie se rappelle à lui le jour où il se rend compte qu’il ressemble à son père, qu’il a besoin de retrouver les lieux d’où il est originaire : « Soudain, c’est le déclic. Oui, bien sûr, Nicolas ressemble à son père – le miroir attentif aux rides et lunules ne l’en prévient-il pas à présent ? Brusquement, cette ressemblance tant annoncée et redoutée ne lui paraît plus une malédiction ; il vient de l’accepter, presque de s’en réjouir. Maintenant, il se sent raccroché à un fil d’Ariane qui le relie à plus loin que lui, qui pourrait le mener au large, s’il avait la patience de le suivre. Nicolas-Miklos se met à penser à la Hongrie. À son exil. »
Et bien sûr, ce n’est qu’après avoir accepté ses origines, les avoir, patiemment, doucement redécouvertes, à l’aide de son père, mais aussi de sa compagne, belge, et de ses enfants, que Nicolas se sentira, enfin, prêt à être accepté, adopté par ce pays dans lequel il s’est si longtemps senti considéré comme un étranger. Etranger, ne l’était-il pas plutôt à lui-même ?
Comme on s’en doute, le processus est difficile, voire douloureux, ainsi que nous l’explique Yves Caldor :
« Il est important, lorsqu’on est originaire d’un pays dont on se souvient peu, de se raccrocher à ses origines, de se souvenir d’où l’on vient. Les autres, ceux “du pays d’accueil”, ne vous permettent pas toujours de “vous y retrouver” comme on dit familièrement; car une chose est de subsister dans un nouveau pays, autre chose est de s’y sentir “chez soi”. Or, pour y arriver, il faut d’abord “tuer” son ancien pays (on lui garde quand même une petite/grande place dans son coeur! Relisez Les identités meurtrières d’Amin Maalouf!), brûler ses vaisseaux en quelque sorte; il faut supprimer toutes les nostalgies car elles nous empêchent de nous installer complètement dans notre nouvelle demeure; pour cela, pour se laver de toutes ces scories psychologiques et aller de l’avant, il faut l’évoquer le plus complètement possible, son pays d’origine: c’est ce que j’ai fait à travers mes deux romans (L’enfant de la Puszta et Le train des enfants). La difficulté, par rapport à cette question des origines, c’est aussi de concilier plusieurs strates ; dans mon cas, ça veut dire vivre en étant complètement Belge — ce que j’ai conscience d’être sur tous les plans (plans citoyen, culturel, professionnel etc.) — tout en restant par ailleurs, au moins partiellement, celui que j’étais avant, Français d’origine hongroise. Il n’y a pas confrontation interne, il y a élargissement. J’insiste: on ne se sépare pas en deux, on est l’un et l’autre. Supprimer l’un, serait s’amputer. Aucune hypocrisie là-dedans, mais simplement le désir de rester entier! »
Et d’ajouter : « Il faudrait aussi parler du mécanisme qui nous permet cette gymnastique: à bien y regarder, il me semble qu’il s’agit d’un mécanisme fantasmatique; fantasmer sur ses origines permet de mieux les cerner, voire, éventuellement (par exemple si la souffrance est trop aiguë) s’en détacher. Il me semble douteux qu’on puisse s’en détacher tout à fait! »
Quant à l’écriture, elle l’a aidé à faire le rapprochement entre deux cultures. C’est elle qui a permis l’anamnèse, l’évocation, la comparaison aussi. « Car, explique Caldor, la double appartenance enrichit si elle ne nous étouffe pas; si on peut l’assumer et se l’assimiler. Et comme j’ai oublié ma langue “paternelle” (le hongrois), j’ai dû me raccrocher à ma langue maternelle, le français. C’est donc en français que j’ai purgé mon passé. Petit clin d’œil : L’enfant de la Puszta a été traduit – pas par moi! –… en hongrois en 2001. »
Le pays étranger

Nicole Malinconi
Voici un autre enfant ballotté par les circonstances : Nicole Malinconi, dans À l’étranger, nous relate les quelques années passées par une petite fille, en Italie, à la suite de son père, italien d’origine, qui avait voulu se réinstaller au pays pour y monter une fabrique de chaussures. En Italie, le père est chez lui, mais sa femme et sa fille sont « à l’étranger ». La petite est la narratrice, le « je » du livre, et elle perçoit le monde qui l’entoure avec les yeux de sa mère autant qu’avec les siens : « Avec leur mentalité d’arriérés, elle disait, et leur façon de ne même pas pouvoir se chauffer convenablement et de ne même pas savoir qu’ailleurs on vit mieux qu’eux. »
Ce qui frappe l’enfant, d’emblée, c’est le fait qu’elle ne comprend pas la langue parlée autour d’elle : « La langue étrangère vous ignore. Elle circule autour de vous à toute vitesse, elle va sans vous, elle n’est qu’un bruit étranger vous cognant aux oreilles, présent partout, comme sans issue ; (…). À cause de la langue que vous ne parlez pas, c’est vous qui devenez étranger ; vous êtes quelqu’un qui ne comprend pas ce qu’on dit. » Peu à peu cependant, la langue devient familière, d’autant plus facilement sans doute qu’elle est apprise par une enfant : « J’ai oublié comment j’apprenais l’italien, je veux dire comment le bruit étranger avait fini par devenir autre chose qu’un bruit. » « Cette langue-là était devenue comme une langue première. C’était comme s’il fallait oublier l’une pour l’autre. »
La fillette ne ressent pas le mal du pays. Du moins la narratrice ne semble pas s’en souvenir. De temps en temps elle se sent obligée de défendre le pays où elle est née, où elle a passé les premières années de sa vie. Mais « lorsqu’on est de deux pays, on ne renie pas l’un pour l’autre, c’est contre nature. Ou alors, on redevient étranger. » On redevient : preuve qu’elle ne se sentait plus comme une étrangère, bien intégrée à l’école, et dans la ville où la famille s’est installée. On l’a dit, les récriminations viennent de la mère, qui considère les Italiens avec mépris, les juge pauvres, vivant de peu. Machistes aussi : « Elle disait que devant les gens d’ici il (son mari) la traitait comme les gens traitent les femmes, mais qu’elle, elle n’avait rien à voir avec ici, elle n’avait pas demandé à venir. »
Pendant six ans la famille va vivre dans ce pays, comme s’ils étaient là pour toujours. Pourtant, le père doit revendre sa fabrique de chaussures, au bord de la faillite, et ils n’ont plus d’autre solution que de rentrer en Belgique. « Je regardais la maison et l’arrangement de toutes nos choses et le dehors aussi, tout ce qu’on voyait autour de nous, qui était notre endroit de vie et qui subitement devenait passager, qui avait déjà comme perdu sa place, dès qu’on savait que l’on n’était plus là pour toujours, comme on l’avait cru. »
Contrairement au Train des enfants, ce roman ne retrace pas les étapes de toute une vie, mais une étape particulière, ces six années passées en Italie, qui restera toujours le pays « étranger ».
Retour au Pays des Mille Collines
Dans le cas de Joseph Ndwaniye (La promesse faite à ma sœur), l’exil est d’autant plus douloureux qu’il s’est accompagné d’une guerre fratricide et d’une impossibilité de revenir au pays pour saluer ceux que l’on aime, durant de longues années d’incertitude.
Le narrateur a quitté son Rwanda natal pour étudier en Belgique. Le génocide éclate huit ans plus tard ; peu à peu, il apprend ce qui s’est passé : il sait que sa sœur est morte, que son frère est en prison ; son père est mort lui aussi, et ses grands-parents. Pour lui cependant, exilé en Belgique, la vie suit son cours : études, puis rencontre d’une jeune femme belge, avec qui il aura deux enfants, travail…
Un jour pourtant, il rentre au pays, pour quelques semaines, pour retrouver un peu de ce qui a avait été son univers avant de s’envoler pour l’Europe, quelque 16 années auparavant. Ses premières retrouvailles ont lieu dans la maison prêtée par des amis : il « voit » et « converse » avec ses ancêtres morts, ce qui ne lui était jamais arrivé alors qu’il vivait en Belgique. Durant tout son séjour au Rwanda, le narrateur tente de reconstituer des bribes de son passé. Mais tout a changé : il ne retrouve personne qu’il connût, plus aucun visage ne lui est familier dans ces lieux de la ville où il connaissait tant de monde du temps de sa jeunesse. Il apprend que l’un est mort, assassiné, l’autre a eu le sida, un troisième a perdu toute sa famille… Il retrouve tout de même certains de ses compagnons d’enfance, mais si peu. Le pays lui-même a complètement changé à cause de la guerre. Certains lieux sont reconnaissables, mais d’autres, comme certains quartiers de la ville, ont été entièrement détruits, ou remplacés par des bâtiments modernes. Si la maison de son enfance a disparu, il retrouve celle de sa grand-mère, chez qui il avait été envoyé pour y vivre quelque temps, ainsi que le veut une tradition africaine. Il retrouve également son frère jumeau, en prison, mais l’entretien qu’il peut avoir avec lui le laisse perplexe.
L’auteur évoque donc un retour au pays, mais aussi son exil vers l’Europe, plein de promesses, et pourtant plein de déceptions aussi à ses débuts : « En traversant le quartier nord, j’avais été accueilli par la grisaille des immeubles et le mythe de l’Europe où tous les murs des maisons étaient blancs s’était envolé dans le brouillard. » « Ces souvenirs m’aidèrent à tenir le coup dans la solitude de mes débuts en Belgique. » Tous les souvenirs qu’il évoque aident également le lecteur à cerner le Rwanda d’avant le génocide, comme celui d’après. Finalement, il s’est attaché au pays qui l’a accueilli, la Belgique, grâce à ceux qui l’ont aidé à s’intégrer. Son retour au Rwanda lui a fait prendre conscience qu’il est de deux cultures, de deux pays, et que cela n’est pas si inconciliable, comme il l’explique lui-même :
« Mon retour au pays s’est effectué avec beaucoup de tristesse, puisque cela s’est passé après le génocide. Finalement, mon pays, aujourd’hui, c’est la Belgique où je vis depuis 22 ans. Je me sens Belge aujourd’hui non seulement au niveau civique mais aussi sentimental. Bien sûr mon coeur est aussi au Rwanda, mon pays natal, même si après le génocide plus rien n’y est comme avant. »
En quoi l’écriture de La promesse faite à ma sœur lui a‑t-elle été salutaire?
« Ce que je peux dire, c’est qu’écrire ce livre a permis à mes sentiments de s’exprimer. En effet l’histoire de Jean, mon personnage principal, a été la meilleure façon d’entrer dans l’écriture car elle ressemble à la mienne à plusieurs égards. Elle croise également les trajectoires de vies de plusieurs Rwandais qui ont pu se retrouver dans le livre et qui me l’ont témoigné. »
On pourrait raisonnablement penser que dans ce livre où l’auteur joue la carte de l’honnêteté, certains chapitres aient été difficiles à écrire. Il fallait peser ses mots, afin d’être fidèle à la réalité. Joseph Dwaniye relativise :
« En réalité l’écriture de mon roman n’a pas été difficile, du moins le premier jet, car elle a été spontanée, sans schéma préétabli. Bien sûr les questions que Jean se pose par rapport à son frère qu’il retrouve en prison ou par rapport à l’autorité mondiale, je me les pose aussi en tant que citoyen, même si je n’ai pas l’objectif ni la prétention d’expliquer notre tragédie collective qui s’est déroulée en 1994 au “Pays des Milles Collines”. »
Quand l’instruction fait basculer une destinée…
Le but de Dominique Aguessy, en écrivant L’oracle du hibou, est de nous faire découvrir un certain nombre de contes et légendes du Bénin, traditionnellement racontés de manière orale, et entretenus par la mémoire collective. Il nous est montré un Homme en communion profonde avec la nature, dont chaque phénomène peut être interprété. Et cela nous déstabilise plus d’une fois en même temps que cela nous ouvre des perspectives vers des univers dont nous ne soupçonnions même pas l’existence !
Certains de ces récits, a contrario, nous font voir ce que la destinée d’un être humain peut avoir d’universel. Ainsi, ce conte intitulé « Kokou, vi domegon ». Kokou est un enfant vif et malin, qui vit avec sa famille (son père, sa mère, ses tantes, c’est-à-dire les deux autres femmes de son père, et ses 24 frères et sœurs). Comme il est malin, il est envoyé chez un des cousins de son père, dans un village où il lui est possible d’aller à l’école. Il devient donc vi domegon ce qui veut dire « enfant confié à une autre famille », (comme l’a été le narrateur de La promesse faite à ma sœur). Après avoir réussi ses études primaires sans encombre, il peut désormais entrer au lycée, mais pour cela il doit encore changer de famille. Il sera cette fois confié à un autre cousin qui habite la capitale. Le changement est énorme pour lui, mais il le prend avec philosophie : « Je suis devenu un nomade. Je me suis adapté à ma situation de vi domegon. » S’il a été heureux de revoir sa famille durant la transition entre ses études primaires et secondaires, nous constatons que Kokou a profondément changé grâce à l’instruction qu’il a reçue. Aussi, lorsque des émissaires de son père viennent l’arracher à sa condition d’écolier sous prétexte que son départ pour la ville est responsable des malheurs qui s’abattent subitement sur sa famille, il ne peut se résoudre à accepter ces croyances. Il suit les émissaires, rentre chez lui, mais c’est pour s’enfuir à la nuit tombée, et disparaître à jamais. Le conte ne dit pas ce qu’est devenu cet enfant ; l’enseignement que l’on peut en tirer est celui qui conclut l’histoire : « Un jour, plus tard, qui sait, devenu adulte riche et puissant, Kokou sous un autre nom reviendrait au pays qui l’a vu naître pour raconter son histoire et empêcher que d’autres jeunes soient broyés sous le joug des traditions. »
L’exil ici prend diverses formes : Kokou quitte sa famille où il est si bien, pour s’instruire, contre sa volonté. Mais cette instruction va devenir son alliée pour la suite de son histoire, puisqu’elle lui donne du sens critique, et du recul par rapport aux croyances de ceux de son village. A partir du moment où il s’instruit, Kokou devient un étranger pour les siens. « Sa vie avait basculé après cette fuite. Une autre vie commençait pour lui. Il ne s’agissait pas de regarder en arrière. »
Avec ces deux auteurs d’origine africaine, on est plongé dans le mystère d’un continent dont nous ignorons beaucoup de choses. En levant le voile sur certaines croyances, certaines pratiques, ces auteurs nous démontrent qu’il est possible de vivre écartelé entre deux cultures, deux civilisations, deux continents ; qu’il est possible aussi de concilier traditions ancestrales et modernité, ou à tout le moins de s’accommoder des unes comme de l’autre.
Une génération sacrifiée ?

Pour Farah par contre, les traditions sont un réel obstacle : cette jeune fille d’origine algérienne a un rêve, étudier la littérature française. C’est sans compter sur les projets que ses parents et ses sœurs ont élaborés pour elle, autour d’elle – sans elle ! L’histoire de Farah est tragique, pourtant elle n’est pas celle d’une immigrée, d’une arraché à son pays : ce sont ses parents qui furent des exilés ; son père est venu en Belgique pour travailler dans la mine ; sa mère a élevé ses trois filles, belges, comme des filles de là-bas, des musulmanes pieuses, bonnes ménagères, respectueuses des traditions kabyles. Ils ne veulent pas comprendre que leurs filles n’aspirent qu’à vivre comme les gens du pays où elles sont nées. « Nous sommes la génération sacrifiée. (…) C’est nous, et nous seules qui sommes la « transition », qui sommes ce cordage tiré d’une part et d’autre au-dessus du vide. » Farah, mariée de force à un Algérien, se retrouve femme au foyer dans le pays d’où viennent les siens, mais où elle est étrangère (au début, elle ne connaît même pas l’arabe !). Son pays, c’est la Belgique, envers et contre tout, et c’est là qu’elle veut vivre. « Aujourd’hui il me manque simplement le fait d’être là-bas. Être giflée à 6h30 du matin, en attendant le bus pour l’école, par le vent glacial du mois de janvier, faire le marché aux puces… » « Bientôt je serais chez moi, sous cette si merveilleuse pluie et si délicieuse brume du nord. » Elle sombre peu à peu dans la folie.
Interrogée sur son roman, Malika Madi donne un point de vue personnel sur son rapport à l’écriture, et un point de vue plus sociologique sur les divers problèmes rencontrés par les différentes générations successives d’immigrés musulmans.
« Nos parents (la première génération) venaient en général de contrées pauvres, ils étaient souvent illettrés, et n’avaient pour toute culture que leurs traditions, leurs coutumes. C’était la seule chose qu’ils pouvaient nous donner… Ces traditions étaient en contradiction avec les habitudes occidentales. Pour ma génération, la difficulté a été, dans le années 80, de revendiquer notre belgitude. Dire à nos parents, il y a une part de nous qui est occidentale. Se battre pour imposer cette belgitude. Tandis que nos enfants doivent davantage revendiquer leurs origines, dire à leurs camarades belges, nous sommes d’origine étrangère, et vous devez l’accepter. Il y a aussi le problème lié au regard négatif porté sur l’Islam, que doivent aussi affronter les musulmans aujourd’hui. »
Dans ces conditions, l’écriture l’a‑t-elle aidée face à la force des traditions?
« L’envie d’écrire est en moi depuis l’enfance. L’écriture me révèle à moi-même, elle me permet d’être à 100% moi-même. Aujourd’hui, beaucoup de livres sont publiés parce qu’on a besoin de raconter une histoire, moi c’est parce que j’ai besoin d’abord d’écrire, ensuite l’histoire est là. C’est pour ça que je me définis d’abord comme une romancière. Nuit d’encre est d’abord une histoire, un roman, l’envie de transmettre l’émotion par le biais de l’écriture. »
Pour la première génération, quelles étaient, selon Malika Madi, les principales difficultés ?
« Elles étaient liées à l’idée que l’exil en Belgique était provisoire. Nos parents ont quitté leur pays avec l’idée d’y retourner un jour. C’est pourquoi ils sont restés entre compatriotes, en communauté, ils ont éduqué leurs enfants dans le but qu’ils s’adaptent une fois rentrés au pays. Très tard dans leur vie ils ont réalisé qu’ils ne rentreraient pas. D’autres difficultés étaient liées au froid, à la langue. »
Malika Madi parle de la “génération sacrifiée”. Il serait donc plus difficile, pour les immigrés de la deuxième génération, de s’intégrer dans leur pays d’accueil, que pour leurs parents, qui se sont peut-être posé moins de questions?
« Oui et non : on a tous fini par trouver un équilibre. Notre adolescence a sans doute été sacrifiée. On a eu une difficulté en plus : la culture et les traditions, une manière de vivre différente. Mais on a tous trouvé un équilibre, finalement, il n’y a pas de gros problème avec ma génération. Par contre, actuellement, il y a une tendance à publier des ouvrages qui se focalisent sur les problèmes liés à l’immigration. C’est un peu du voyeurisme, ça arrange les gens de lire ce genre de choses ; ça les conforte dans l’opinion qu’ils ont par rapport à une communauté qu’ils ne connaissent pas, ou très mal. Ce besoin de dramatiser nous dessert. Il faut inciter les gens à plus d’esprit critique. Dans ce but, nous essayons de toucher les jeunes, à l’école¹. »
La personne étrangère et la personne marginale
Evrahim Baran donne un point de vue encore différent sur la problématique de l’immigration. Le personnage principal de son roman, De ce côté du mur, est une vieille dame acariâtre, désagréable avec ses voisins, et au tempérament plus que suspect puisqu’elle a déjà mis dans la tombe pas moins de cinq maris ! Elle rêve à présent d’épouser un Chinois, mais lorsqu’elle rencontre Ali, iranien, 25 printemps, elle tombe immédiatement amoureuse de lui. Belle aubaine pour le jeune homme qui n’a aucune attache en Belgique. Cette histoire d’amour entre un jeune homme et une vieille femme peut déranger par certains côtés, mais par cette sorte de fable, l’auteur est parvenu à concilier la rencontre de deux solitudes, celle de l’étranger qui ne connaît rien ni personne dans le pays où il débarque, et celle de la personne marginale, dont on rit ou dont on se méfie, parce qu’elle n’est pas comme tout le monde, étrangère elle aussi finalement, et seule, dans sa propre ville (Bruxelles, que l’on reconnaît par bien des aspects). Ali est au centre du roman, tout tourne autour de lui, de ses habitudes, et lorsqu’il disparaît, Madame Faux va retourner toute la ville pour le retrouver. On ne sait cependant pas grand-chose de lui, car s’il aime raconter des histoires à madame Faux, elle se doute qu’il s’agit d’histoires inventées, et non de la sienne. Cet aspect est intéressant aussi, car on se doute que ces contes narrés par Ali à madame Faux sont une mise en abyme de ce que l’auteur fait avec nous, lecteurs. On apprend tout de même, par bribes, qu’il s’est enfui après avoir fait de la prison, et subi des persécutions dans un pays tombé aux mains des intégristes, et où tout « débordement » est désormais sévèrement puni ! Pourtant, Ali doute à présent avoir fait le bon choix : « Les raisons de son exil devenaient de plus en plus floues pour lui. Il avait vécu la persécution, certes, mais rien ne l’obligeait à quitter son pays si ce n’était que pour fuir devant lui-même. » On est pris de compassion pour ces personnages que l’on croise sans doute tous les jours dans nos rues sans les voir, à l’instar de Madame Faux qui se rend compte qu’ « il suffit d’avoir un réfugié politique comme locataire pour savoir que nous avons un sort bien plus lamentable que les vaches. »
Finalement, le lien entre tous ces romans, c’est l’exil ; l’exil vécu, il suffit de constater que chaque auteur a choisi un narrateur ou un personnage principal issu des mêmes contrées que lui. L’exil le plus souvent raconté par des enfants ou des narrateurs encore jeunes. Ces « enfants » semblent vivre cet exil sans que cela leur pose trop de problèmes ; pourtant, un jour, il leur faut parler, raconter, écrire. Parler de ce qu’ils ont ressenti à l’époque où ils sont suivi leurs parents, parler des promesses d’une vie meilleure, moins dure, plus heureuse ; raconter les doutes qu’ils ont entendu murmurer, parfois dans une langue qui leur était étrangère, raconter la vie « d’avant », la coupure, le passé qui s’enfuit sans espoir de revenir en arrière ; écrire enfin, quand le recul est suffisamment grand, quand, devenu adulte, on se rend compte que finalement, la vie s’est déroulée, et pas si mal que cela, dans cet exil que l’on a si longtemps cru provisoire. Écrire à propos de ce qui est resté, faire émerger les souvenirs, faire remonter ce passé, afin de démontrer à tous, aux lecteurs, que tout en étant belge, on est aussi d’ailleurs, et qu’il reste, qu’on le veuille ou non, des traces indélébiles de notre passé.
Marie-Pierre Jadin
Bibliographie :
- Dominique AGUESSY, L’oracle du hibou, Paris, Maisonneuve et Larose, 2004
- Evrahim BARAN, De ce côté du mur, Bruxelles, Maelström, 2003
- Yves CALDOR, Le train des enfants, Bruxelles, Bernard Gilson, 2001
- Malika MADI, Nuit d’encre pour Farah, Le Cerisier, 2005
- Nicole MALINCONI, À l’étranger, Bruxelles, Labor, 2005 (1ère édition : Le grand miroir, 2003)
- Joseph NDWANIYE, La promesse faite à ma sœur, Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2006
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°151 (2008)