Paul Neuhuys, Mémoires à dada

Dards là. Dire là DADA !

Paul NEUHUYS, Les extrav­a­gants (Raï­na, Neuhuys, Norge), Le cri, coll. « Les évadés de l’ou­bli », 1994
Paul NEUHUYS, Prométhée (Théâtre), illus­tra­tions de Jiri Kolar, La pierre d’alun, 1994
Paul NEUHUYSMémoires à dada, Le cri, coll. « Les éva­dés de l’ou­bli », 1996

neuhuys prometheeIl y a deux ans (déjà ! Le temps m’ac­cule et le temps t’ac­cule), je ne boudai pas mon plaisir en décou­vrant le cor­us­cant Prométhée que Paul Neuhuys avait écrit pen­dant la « drôle de guerre » pour con­jur­er l’an­goisse dans laque­lle le plongeaient les inces­sants raids aériens au dessus d’An­vers. Sans doute, ce n’é­tait pas « vrai­ment du théâtre », l’in­trigue abondait en mal­adress­es, dieux et mal­heureux héros de l’Olympe ou de l’Il­i­ade étaient mis en scène avec une désar­mante can­deur, mais on souri­ait d’aise, tant à voir ain­si la mytholo­gie traitée par-dessous la jambe qu’en y recon­nais­sant les mots du facétieux poète, son esprit drola­tique et son style alerte et léger. La même année, on pou­vait s’ébaudir de la réédi­tion de trois recueils rares du même (Le canari et la ceriseLe zèbre hand­i­capé et Le secré­taire d’a­ca­jou), joux­tant d’un Norge foncière­ment opti­miste Le sourire d’I­care et de la frêle Raï­na L’escar­got Dada.

Les trois com­pères étaient pour la cir­con­stance bap­tisés « Extrav­a­gants », épithète com­bi­en seyante à leurs délires lan­gagiers. Pétil­lant comme le meilleur mousseux, Neuhuys c’est du vif-argent, tou­jours aimable­ment dis­posé à se gauss­er de lui-même : « poète sans beau­coup d’au­di­ence, je me suis fait un « non » dans les let­tres ». Et puis, ne fut-il pas le fac­to­tum de Dada made in Bel­gium, l’édi­teur des mer­veilleuses Salopes du fief­fé Joost­ens ou de L’apolo­gie de la paresse du météore Pansaers ? « Ça Ira » fut certes d’abord une revue d’a­vant-garde, dont la ville de Brabo ne peut que s’enorgueil­lir, mais surtout la judi­cieuse mai­son d’édi­tion qui nous don­na Démon­stra­tions de Lecomte, Les rêves et la jambe de Michaux, Masques ostendais et Le cav­a­lier bizarre de Michel de Ghelderode, les Petites lumières d’Hen­ri Van­deputte, L’oiseau qui n’a qu’une aile de Mar­iën, Les his­toires de la lampe de Col­inet ou le Traité des fées de Dumont, ceci pour ne pren­dre que quelques exem­ples chers à mon cœur dans un cat­a­logue riche de près de cent titres. C’est dire si je me fai­sais fête de décou­vrir les Mémoires à dada d’un poète appré­cia­ble et d’un édi­teur inspiré, qui à l’in­stant (enfin) parais­sent pour faire la nique à l’ou­bli.

Toute page lue, me voici con­traint, et à mon grand dam, de leur réserv­er un accueil mit­igé. Glis­sons vite sur ce qu’on peut leur reprocher, ain­si nous pour­rons ensuite en dire du bien de façon plus dégagée. À terme, quant à la forme, ce livre ne m’est pas apparu « achevé » mais m’a sem­blé un peu hybride, macé­doine brouil­lonne de divers man­u­scrits, n’évi­tant pas les red­ites et n’ac­cé­dant pas à l’u­nité de ton. (Ça m’a légère­ment gêné, bien que prévenu par l’aver­tisse­ment rédigé par l’un des jumeaux, fils du poète). On peut toute­fois y distin­guer deux par­ties : vers le mitan, l’au­teur, de mémo­ri­al­iste, se mue soudain en un chroni­queur se bor­nant désor­mais « à con­ter les événe­ments non plus comme ils (lui) vien­nent à la mémoire mais comme ils se succè­dent dans le temps ». (Tant d’avis nécrolo­giques à la file m’ont fait me sou­venir de Mar­iën qui, un jour, me téléphona pour que je lui com­mu­nique les coor­don­nées de quelques amis sus­cep­ti­bles d’être intéressés par ses édi­tions, son car­net d’adress­es, iro­nisant-il, ne com­por­tant plus que des morts.) Devait-il être con­scient du dan­ger de cette labil­ité pour lucide­ment s’in­ter­roger plus loin : « Me suis-je vrai­ment gouré ou, comme aurait dit Mon­taigne, me serais-je “four­voyé de ma droite car­rière” en mêlant dans ces Mémoires et sous forme de jour­nal tant de sou­venirs intimes à mes sou­venirs lit­téraires ? » (Il est vrai qu’on eût pu sucr­er pour har­monis­er l’ensem­ble nom­bre de pas­sages (d’a­gen­das de voy­ages), tout autant qu’est fondé cet avis de Mau­rice Blan­chot : « L’in­térêt du jour­nal est son insigni­fiance. ») Quant au fond, m’ont aus­si énervé quelques pro­pos du genre de ceux-ci : « Les jeunes sont hési­tants, flu­ides. Jeunesse floue. Il faudrait une guerre pour les remet­tre d’aplomb » (!!!) ou « Reçu un texte de Nougé : Le Car­net secret de Feld­heim. (…) Les éro­tiques de Nougé, c’est du nougat. Les touristes de la lit­téra­ture ne fréquentent que les endroits célèbres » (encore bien que, dix ans plus tard, il se rat­trape : « Les sur­réalistes belges Nougé et Scute­naire sont d’un éro­tisme récon­for­t­ant »).

A présent que sont mis­es les vir­gules, pas­sons aux points posi­tifs. S’il est bien un homme dont l’ex­is­tence, au vu de ce que nous lisons, sem­ble avoir été tout entière polar­isée par la poésie, c’est bien celui-ci. Par l’in­fi­ni de sa pas­sion, il est admirable et son ent­hou­si­asme jamais démen­ti s’avère rob­o­ratif. « Loin des esprits enrég­i­men­tés par les entre­pre­neurs de félic­ité », Neuhuys nous appa­raît, ain­si qu’il le fit à Yves-William Delzenne, « frétil­lant, acerbe, joueur, (…) un mar­quis voltairien revenu de toutes les révo­lu­tions, sauf peut-être de la sienne ». Plonger, comme ce livre nous le per­met, dans son quo­ti­di­en (qui ne fut pas tou­jours rosé) devrait nous inciter au fier courage, « parce que la poésie offre à l’être humain la solu­tion mer­veilleuse de lui-même, (…) enveloppe la terre d’une pous­sière d’or, d’un pollen de lumière… »

André Stas


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°93 (1996)