PEN Club Belgique : défense et illustration de la liberté littéraire

Dans la nuit du 16 au 17 août, la roman­cière Asli Erdo­gan était arrêtée à son domi­cile stam­bouliote par le régime au pou­voir en Turquie. Con­nue pour ses com­bats en faveur des droits de l’Homme, la voici à son tour vic­time de la purge opérée dans son pays. Preuve du rôle majeur des écrivains en démoc­ra­tie et de l’utilité du PEN Club Inter­na­tion­al, asso­ci­a­tion sans couleur poli­tique ni appar­te­nance gou­verne­men­tale, qui s’est don­né pour mis­sion de défendre le droit à la lib­erté d’expression. PEN Club dont l’antenne belge fran­coph­o­ne con­naît depuis quelques mois un renou­veau bien­venu au vu de l’actualité mon­di­ale chahutée.

Asli Erdo­gan, dont qua­tre romans ont été traduits en français aux édi­tions Actes Sud[1], fut elle-même représen­tante turque au sein du PEN Club Inter­na­tion­al de 1998 à 2000. Elle n’est mal­heureuse­ment pas la seule vic­time de l’état d’urgence instau­ré en Turquie suite au coup d’état man­qué du 15 juil­let. Des mil­liers de per­son­nes, dont au moins 59 écrivains et jour­nal­istes, ont fait l’objet d’une arresta­tion, d’une procé­dure d’enquête, d’une sus­pen­sion de leur activ­ité pro­fes­sion­nelle ou d’un licen­ciement. Et 29 maisons d’éditions ont été con­traintes de fer­mer par un décret pub­lié le 27 juil­let au Jour­nal offi­ciel. Le cen­tre fran­coph­o­ne belge de PEN Inter­na­tion­al a aus­sitôt relayé la cam­pagne d’actions urgentes, menée par tous les cen­tres nationaux de PEN Inter­na­tion­al.

Cibler les écrivains

En mars déjà, PEN Inter­na­tion­al s’insurgeait con­tre la poli­tique de répres­sion menée par le gou­verne­ment présidé par Recep Tayyip Erdo­gan. Une let­tre ouverte signée par plus de 100 écrivains, dont plusieurs lau­réats du prix Nobel, était adressée au pre­mier min­istre turc pour dénon­cer le cli­mat de peur, la cen­sure et le muselle­ment des voix cri­tiques dans le pays. « Les autorités turques ont, ces dernières années, déployé des efforts phénomé­naux pour faire taire la cri­tique et les voix con­tes­tataires, comme en fait état le récent rap­port de PEN sur l’état de la lib­erté d’expression en Turquie », lit-on dans cette let­tre ouverte. Ces deux dernières années, la moitié des affaires con­cer­nant des vio­la­tions de la lib­erté d’expression portées devant la Cour européenne des droits de l’Homme l’étaient con­tre la Turquie. La sit­u­a­tion n’a fait que s’aggraver depuis[2].

Une déjà longue histoire

Le 10 novem­bre 2015, Huguette de Bro­queville décé­dait à Woluwe-Saint-Lam­bert. Engagée à tra­vers ses écrits, notam­ment son roman Ura­ho ? Es-tu tou­jours vivant ? (Mols, 1997), elle l’était égale­ment comme prési­dente du Pen fran­coph­o­ne de Bel­gique depuis des décen­nies. Début de cette année, le con­seil d’administration a sol­lic­ité Jean Jau­ni­aux pour la rem­plac­er et don­ner un élan nou­veau à cette organ­i­sa­tion implan­tée chez nous depuis… 1922. Jean Jau­ni­aux est, notam­ment, rédac­teur en chef de la revue Mar­ginales, jour­nal­iste et écrivain : son livre, L’année dernière à Saint-Ides­bald, vient d’être réédité aux édi­tions Weyrich, avec une pré­face de Jacques De Deck­er.

C’est en 1921, dans l’immédiat après-guerre, qu’une femme, l’auteure Cather­ine Amy Daw­son Scott, imag­ine la créa­tion du PEN Club à Lon­dres. Elle est aus­si à l’origine de l’acronyme inspiré du mot anglais « pen » (« sty­lo »), mais il faut don­ner à ce terme un sens qui va au-delà des ini­tiales P.E.N. (Poets, Essay­ists, Nov­el­ists). Poètes, romanciers, scé­nar­istes, dra­maturges, essay­istes, jour­nal­istes, blogueurs, intel­lectuels ou sim­ple­ment femmes et hommes de bonne volon­té sont les bien­venus. Les écrivains fon­da­teurs se fix­ent pour objec­tifs la mise en valeur des échanges entre écrivains et intel­lectuels des dif­férents pays, con­va­in­cus que la paix se con­stru­ira par la con­nais­sance mutuelle des cul­tures, par l’ouverture aux dif­férentes manières de lire, d’écrire et de dire le monde. États-Unis, France et… Bel­gique fig­urent par­mi les pre­miers à con­stituer leur « club » ou « cer­cle » d’écrivains. Jean Jau­ni­aux a pu exhumer la charte créa­trice du club belge : « J’ai prof­ité du calme relatif des vacances de print­emps pour explor­er les archives de PEN Bel­gique déposées par le poète Car­los de Radz­itzky aux Archives et Musée de la lit­téra­ture. Plusieurs car­tons, non cat­a­logués ni archivés, con­ti­en­nent des doc­u­ments con­cer­nant PEN Bel­gique. Le plus ancien est l’acte fon­da­teur du pre­mier “Club des écrivains belges” daté du 1er octo­bre 1922. »

Suiv­ront env­i­ron 150 cen­tres nationaux et régionaux. Des per­son­nal­ités de renom s’investissent dans cet idéal paci­fiste comme Ste­fan Zweig, Paul Valéry et, chez nous, Charles Plis­nier ou notre prix Nobel de lit­téra­ture, Mau­rice Maeter­linck, qui fut aus­si prési­dent inter­na­tion­al de l’association. La plu­part des prix Nobel de lit­téra­ture sont d’ailleurs mem­bres du PEN Club. Pré­ci­sion impor­tante, insiste Jean Jau­ni­aux, « il ne faut être ni belge, ni écrivain pour devenir mem­bre ami de PEN Bel­gique. » Par­mi les « non-Belges », fig­urent plusieurs écrivains français, maro­cains, néer­landais, voire libanais comme Amin Maalouf devenu mem­bre d’honneur du PEN Club Bel­gique. Citons égale­ment par­mi les mem­bres hon­o­raires Pas­cal Bruck­n­er, Jean-Louis Ser­van-Schreiber, Loustal ou Hen­ri Vernes. Des 29 mem­bres qu’il comp­tait lorsqu’il été relancé le 15 jan­vi­er dernier, PEN Club Bel­gique est passé à près de 200 mem­bres, dont une majorité d’écrivains.

Une col­lab­o­ra­tion par­ti­c­ulière est nouée avec PEN Vlaan­deren (http://penvlaanderen.be), par exem­ple en accueil­lant leur prési­dente Joke Van Leeuwen, ou le dra­maturge, poète et romanci­er Tom Lanoye, mais aus­si en pro­posant de con­cert, le 31 jan­vi­er, la can­di­da­ture au prix Nobel de lit­téra­ture 2016 du poète pales­tinien Ashraf Fayad, con­damné en Ara­bie Saou­dite à 800 coups de fou­et et 8 ans de prison pour apos­tasie. Ce sou­tien s’est con­crétisé par la pub­li­ca­tion avec PEN Vlaan­deren de 16 poèmes[3] de 50 mots sym­bol­isant ces ter­ri­bles 800 coups de fou­et, remis au Min­istre belge des Affaires étrangères et à l’Ambassadeur d’Arabie Saou­dite.

Autres actions politiques

Le 3 mai, journée inter­na­tionale de la lib­erté de la presse, PEN Inter­na­tion­al a sol­lic­ité ses relais nationaux pour inter­peller les autorités judi­ci­aires et poli­tiques péru­vi­ennes et deman­der la libéra­tion de Rafael León Rodríguez (qui écrit sous le pseu­do­nyme de Rafo León), con­damné pour diffama­tion suite à un arti­cle d’opinion.

Et le 8 mars, journée inter­na­tionale des droits des femmes, la poète irani­enne Mah­vash Sabet, la jour­nal­iste irani­enne Narges Moham­ma­di et la poète égyp­ti­enne Fati­ma Naoot ont été recon­nues mem­bres d’honneur de PEN Club Bel­gique, lors de la pre­mière séance lit­téraire du nou­veau cen­tre fran­coph­o­ne belge au Palais des Académies à Brux­elles. Chaque année, la journée inter­na­tionale des droits des femmes est l’occasion pour PEN Inter­na­tion­al de dénon­cer l’emprisonnement de femmes écrivains de par le monde. Dans le même esprit, lors du Con­grès inter­na­tion­al organ­isé à Ourense, en Gal­ice, du 26 sep­tem­bre au 3 octo­bre, le Comité des Femmes Écrivains de PEN Inter­na­tion­al a déposé une réso­lu­tion con­cer­nant les enlève­ments dont sont vic­times les filles en âge sco­laire.

Le PEN Club exprime aus­si  sa volon­té d’insérer la lit­téra­ture dans les pro­grammes sco­laires, de dévelop­per le goût de lire chez les jeunes… « Ain­si, au Togo, explique Jean Jau­ni­aux, nous par­rain­ons le déploiement de petites tours infor­ma­tiques à 36 euros, dévelop­pées à l’Université de Cam­bridge et déjà large­ment implan­tées en Inde. Mais pour men­er pareille cam­pagne, il nous faut davan­tage d’argent. »

Promotion de la littérature

« Out­re le sou­tien aux écrivains men­acés, empris­on­nés ou empêchés de s’exprimer, PEN Club Bel­gique promeut les échanges autour de la lit­téra­ture, de l’essai et de la poésie. Des ren­con­tres avec des auteurs jalon­nent l’année et au moins qua­tre grandes con­férences sont organ­isées chaque année au Palais des Académies », pré­cise le nou­veau prési­dent. C’est ain­si que le 7 mars 2016, la  pre­mière séance lit­téraire a accueil­li Thier­ry Wolton à pro­pos de son essai Une his­toire mon­di­ale du com­mu­nisme (Gras­set). Suivirent d’autres entre­tiens dans divers lieux avec Eliane Reyes, Tom Lanoye, Philippe Paquet, auteur d’une biogra­phie de Simon Leys, la jour­nal­iste Pas­cale Bour­gaux, auteure de la BD, Les Larmes du tal­iban (Aire Libre) et de Moi, Viyan, com­bat­tante con­tre Daech (Fayard), ain­si qu’une ren­con­tre avec des écrivains belges dans le cadre de la journée inter­na­tionale de la langue française à l’ambassade de Roumanie, etc[4].

Ce 3 sep­tem­bre 2016, Jean Jau­ni­aux a souligné l’importance de la défense de la tra­duc­tion et des tra­duc­teurs lit­téraires lors de la séance de clô­ture du Col­lège européen de tra­duc­tion lit­téraire à Sen­effe. ­En effet, dans le cadre du 81e con­grès de PEN Inter­na­tion­al, qui a eu lieu à Québec au cours du mois d’octobre 2015, l’assemblée des délégués a adop­té la « Déc­la­ra­tion de Québec sur la tra­duc­tion lit­téraire, les tra­duc­tri­ces et les tra­duc­teurs », issue d’une ini­tia­tive de PEN Québec, puis endossée par le Comité de la tra­duc­tion et des droits lin­guis­tiques de PEN Inter­na­tion­al.

Récem­ment encore, PEN Inter­na­tion­al a for­mulé une « Déc­la­ra­tion rel­a­tive à la lib­erté numérique[5] ». On sait com­bi­en sont vic­times de cen­sure et de men­aces celles et ceux qui utilisent les nou­velles tech­niques d’information et de com­mu­ni­ca­tion, réseaux soci­aux et blogs entre autres, pour s’exprimer, écrire, échang­er… C’est pour pro­téger ces derniers que PEN dénonce les pres­sions dont ils sont vic­times dans les pays où le pou­voir tente de les bâil­lon­ner.

L’actualité suf­fit à mon­tr­er toute la per­ti­nence du com­bat mené par PEN Club Bel­gique. Les rap­ports annuels d’Amnesty Inter­na­tion­al et d’Human Rights Watch rap­pel­lent à satiété que la démoc­ra­tie est loin d’être acquise, qu’elle se con­quiert chaque jour. C’est pourquoi le PEN Club Bel­gique est appelé à se dévelop­per encore : « En mai dernier, explique Jean Jau­ni­aux, le secré­tari­at de PEN inter­na­tion­al m’a man­daté pour le représen­ter lors des Qua­trièmes ren­con­tres euro­maghrébines d’écrivains qui ont eu lieu à Tunis, devenir son représen­tant auprès de l’Organisation Inter­na­tionale de la Fran­coph­o­nie (OIF) et inter­venir dans les enceintes européennes afin d’y dévelop­per la présence de PEN. »

Michel Tor­rekens


Un pro­gramme détail­lé des actions est pub­lié sur la page Face­book de PEN Club Bel­gique et sur le site inter­net : www.penbelgique.com.
Ren­seigne­ment et affil­i­a­tion : Jean Jau­ni­aux, PEN Club Bel­gique – Mai­son des Auteurs, rue Prince Roy­al, 87 à 1050 Brux­elles (+32 472 12 68 25) penclubbelgique@gmail.com


[1] La ville dont la cape est rouge, Le man­darin mirac­uleux, Les oiseaux de bois et Le bâti­ment de pierre.
[2] Un rap­port com­plet établi par PEN Inter­na­tion­al est acces­si­ble en ligne sur http://www.pen-international.org/newsitems/turkey-new-report-highlights-declining-space-for-freedom-of-expression-in-the-digital-sphere/
[3] Poèmes de Peter The­un­ynck, Charles Ducal, Car­o­line Lamarche, Daniel De Bruy­ck­er, Serge Delaive, Corinne Hoex, Ana Roza Holvoet, Annemarie Estor, Joke Van Leeuwen, Sven Coore­mans, Jeroen The­unis­sen, Jean Jau­ni­aux, Ste­fan Hert­mans, Lau­rence Vielle, Didi­er Bour­da, Carl Norac, Yves Namur, Béa­trice Lib­ert. Ces poèmes seront lus par leur auteur le 16 novem­bre à BOZAR.
[4] Sauf men­tion con­traire, ces ren­con­tres sont ani­mées par Jean Jau­ni­aux et relayées sous forme d’extraits sonores sur la webra­dio : www.espace-livres.be, avec la com­plic­ité d’Edmond Mor­rel.
[5]  L’intégralité de ce texte se trou­ve sur http://www.pen-international.org/pen-declaration-on-digital-freedom/pen-declaration-on-digital-freedom-french-declaration-de-pen-relative-a-la-liberte-numerique/


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°192 (2016)