Petit exercice d’admiration : Bosco, passeur d’ombre et de lumière

Henri Bosco

Hen­ri Bosco

L’ombre et la lumière, deux thèmes que l’on retrou­ve dans l’œuvre de Ghis­lain Cot­ton. On ne s’étonnera pas qu’Henri Bosco ait don­né à l’adolescent chercheur de sens à la fois le plaisir de lire et l’ambitieux désir d’écrire. Petit voy­age dans l’œuvre de celui dont les livres enchanteurs abri­tent les puis­sances occultes de la terre et des cieux de Provence.  

Même s’ils ne trem­paient pas leurs plumes dans la même encre, on imag­ine Hen­ri Bosco devisant, à Lour­marin, avec son voisin de cimetière. Et ten­tant peut-être, si c’é­tait néces­saire,  de dis­suad­er Albert Camus d’échang­er sa mod­este tombe con­tre l’orgueilleux mau­solée parisien où d’au­cuns voudraient le casern­er. C’est qu’en fait de Pan­théon, celui de Bosco abrite les puis­sances occultes, et autrement envoû­tantes, de la terre et des cieux de Provence. Se rep­longer dans son univers lit­téraire, c’est rejoin­dre une âme tou­jours en quête d’elle-même dans le labyrinthe des sen­ti­ments et c’est pénétr­er aus­si dans une « Vil­la des Mys­tères », référence à la mer­veille de Pom­péi et à sa représen­ta­tion des rites ini­ti­a­tiques qui l’avaient tant impres­sion­né lors de son séjour à Naples (de 1920 à 1930). C’est là que, pro­fesseur à l’In­sti­tut Français, Bosco entame sa tar­dive, mais féconde car­rière de romanci­er et de poète. Quand il l’in­au­gure avec Pierre Lam­pé­douze, en 1925, il a déjà 37 ans. Près de quar­ante ouvrages (romans et poèmes) suiv­ront jusqu’à sa mort à 88 ans. Né en Avi­gnon d’une famille pié­mon­taise qui comp­ta un illus­tre saint, sa car­rière d’en­seignant et son emploi d’in­ter­prète durant la Pre­mière Guerre — rég­i­ment des Zouaves- l’ont fait voy­ager à tra­vers la France et le sud de l’Eu­rope, avant la décen­nie napoli­taine et le long séjour au Maroc, comme pro­fesseur au lycée de Rabat. (Point com­mun entre les deux locataires du cimetière de Lour­marin: la tra­ver­sée, quoiqu’en sens inverse, de la Méditer­ranée). Devrait-il à ces voy­ages l’usage récur­rent dans ses livres d’une cita­tion latine selon laque­lle, « ils changent de ciel, mais non d’âme, ceux qui courent au-delà des mers »? Rabat donc, jusqu’en 1945 qui sera aus­si l’an­née de la pre­mière con­sécra­tion (avec le Renau­dot attribué au Mas Théo­time) suiv­ie par bien d’autres dont le Grand Prix du roman de l’A­cadémie française en 1968). La retraite ensuite, partagée entre Nice et Lour­marin, au pied de ce mas­sif du Luberon qui sera un des totems majeurs de son inspi­ra­tion. C’est à Nice qu’il meurt, le 4 mai 1976, mais c’est selon  sa volon­té expresse qu’il reposera à Lour­marin « là où vécut mon père ». Il y han­tait un basti­don isolé quand ce n’é­tait pas le château où il avait charge d’ad­min­is­tra­teur de la Fon­da­tion Lau­rent-Vib­ert, du nom de l’a­mi à qui il s’é­tait asso­cié pour la restau­ra­tion et l’en­tre­tien du domaine.

Au seuil de son œuvre, on ne dira jamais assez que Bosco n’est pas un écrivain « pour la jeunesse », même si celle-ci aurait toutes raisons d’en tir­er prof­it. Et encore moins un écrivain « région­al­iste ». Il ne chante pas une terre, mais c’est sa terre qui chante en lui et guide son explo­ration des pro­fondeurs de l’âme uni­verselle. Avec au départ, les gammes du romanci­er qui se cherche. Et qui s’a­muse un peu, à cheval sur ses sou­venirs et sur l’air du temps. Comme dans Pierre Lam­pé­douze ou l’ex­cen­tric­ité parisi­enne des années folles, mat­inée d’un fumet de sur­réal­isme ‑influ­ence man­i­feste de l’a­mi Max Jacob‑, se partage avec la plongée du héros dans la Provence de ses orig­ines (Avi­gnon, superbe­ment décrit, et déjà Lour­marin) au fil de  ce qui est aus­si une quête de l’amour. Quête d’une ten­dre cocasserie que l’on retrou­ve dans Irénée avec une image de femme bien dif­férente de celles qui hanteront les œuvres ultérieures. Capricieuse, coquette, imprévis­i­ble, irré­sistible toute­fois… C’est avec Le San­glier, puis Le Trestoulas et L’habi­tant de Siver­gues que s’ébauche déjà le chem­ine­ment au cœur  des mys­tères et des mon­des investis par les forces naturelles tour à tour tutélaires ou red­outa­bles. Ce sont elles qui nour­ris­sent le rêve et l’ac­tion, elles qui font de Bosco un fab­uleux passeur des sens aux sen­ti­ments et à la pen­sée. Inutile et même néfaste de faire le détail au pas de course de ce qui con­stitue des vari­a­tions par­ti­c­ulières sur des thèmes récur­rents, tran­scendés par une vision poé­tique et un style d’une fasci­nante sin­gu­lar­ité. Mais l’en­voûte­ment n’opère que si l’on prend le temps de se pénétr­er de cet univers, de son étrangeté à la fois famil­ière et mag­ique. À la  lisière des mon­des para­dox­aux où les qua­tre élé­ments fon­da­men­taux relèvent des con­tra­dic­tions et des humeurs pro­pres aux dieux et aux mythes antiques que Bosco a fréquen­tés durant ses études de let­tres. Le feu qui dévaste et celui qui réchauffe dans l’âtre ou brille au cœur des lam­pes (sen­tinelles de l’at­tente comme dans Hyacinthe, au cen­tre de la trilo­gie ‑avec L’âne Culotte et Le Jardin d’Hy­acinthe–  où se développe l’am­biguïté entre la nos­tal­gie des par­adis per­dus et le péril de cer­taines utopies lib­er­ti­cides). Les eaux furieuses ou calmes, plus inquié­tantes encore quand elles sont dor­mantes et souter­raines, à la fois sources de vie (Le Trestoulas) et red­outa­bles comme l’in­con­scient ou les pièges des songes. L’air dont la douceur trompeuse peut engen­dr­er des déchaîne­ments extrêmes comme dans Mali­croix où la nais­sance du vent nour­rit des pages mag­nifiques. La terre aus­si, féconde et nourri­cière comme dans Le Mas ou hos­tile et aride comme dans L’An­ti­quaire où les gouf­fres du désert maro­cain s’ap­par­entent au nihilisme de celui qui s’y pré­cip­ite. Son nom, sec comme lui-même: Surac. Cette pré­ci­sion pour soulign­er le soin que Bosco apporte aux patronymes de ses per­son­nages comme une pro­jec­tion de leur iden­tité. Mono­syl­labes  tan­tôt soumis ou tran­chants comme Rat, Mus, Glat ou Drot, tan­tôt sonores, par­fumés ou por­teurs de des­tin comme Baroudiel, Sour­bidouze, Bales­ta-Bar­ca.… C’est sans doute dans L’An­ti­quaire et Un Rameau de la nuit que Bosco livre les facettes les plus divers­es de son imag­i­naire et de ses beaux démons fam­i­liers. Avec, en par­ti­c­uli­er le règne et les com­plots de la Nuit, cette entité haute­ment sen­suelle qui hante toute son œuvre. Infin­i­ment trou­blante comme l’im­age récur­rente des femmes qu’elle paraît engen­dr­er.  Présences fugaces, frôleuses, ten­ta­tri­ces. Des sauvageonnes par­fois, ou des  suc­cubes lais­sant dans leur sil­lage les noirs par­fums du désir, des enfers et de la mort. À l’op­posé des êtres qui, sur le ver­sant solaire, sont en quête de lumière et d’amour. Comme Hyacinthe qui illus­tre aus­si, avec les Antonin, les Pas­calet et bien d’autres, les fastes de l’en­fance au fil des his­toires inspirée par les rêver­ies inces­santes d’une enfance avi­gnon­naise sans his­toires. C’est que, de son pro­pre aveu, la part du rêve chez Bosco, reste insé­para­ble de la réal­ité qu’elle peu­ple de présences trou­blantes. Et c’est bien l’ob­jet de son dernier roman inachevé où Une Ombre née des songes, sorte de dou­ble à la fois omniprésent et inac­ces­si­ble, qui sem­ble porter en lui et exprimer les angoiss­es secrètes et les ques­tions infor­mulées du per­son­nage de Sir­ius. Avec une charge ini­ti­a­tique exprimée notam­ment dans le graphisme de 5 let­tres grec­ques en croix – telle­ment sig­nifi­ant pour Bosco qu’il a voulu le voir fig­ur­er sur sa tombe- et que l’Om­bre inter­prète ain­si: « Tout en haut la Lumière/entre le corps et l’ombre/ le cœur dans le cœur de la Croix. /Et por­tant tout le poids de ces cinq mots ter­ri­bles sur ses frêles épaules/ L’âme, Notre âme humaine. » On notera aus­si que pour Bosco, comme il l’a exprimé lui-même, la réal­ité de Dieu réside dans le rap­port à soi-même. Il tenait d’ailleurs à rap­pel­er que la cita­tion « Con­nais-toi toi-même… » fig­u­rant sur le tem­ple de Delphes est générale­ment amputée de la sec­onde par­tie qui lui donne tout son sens: « …et tu con­naî­tras les dieux ». S’il y a encore bien des choses à dire sur l’œu­vre de Bosco, ces lignes qui ne font que l’ef­fleur­er sont surtout une invite à (re)découvrir une voix qui sem­ble un peu assour­die par les fra­cas de la moder­nité. Elles se voudraient aus­si un hom­mage à l’homme dont les livres ont  jadis inspiré à un ado­les­cent la pas­sion et le périlleux plaisir d’écrire un jour. On lais­sera le dernier mot au psy­chi­a­tre belge Van Bogaert – dédi­cataire de Une Ombre- qui con­seil­lait à ses patients de pra­ti­quer la « Bosco-thérapie » comme médecine des névros­es.

Ghis­lain Cot­ton


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°162 (2010)