
Pierre Coran
Après Kitty Crowther, c’est à Pierre Coran, primé en 2006 par un des grands prix de la Communauté française pour sa contribution au rayonnement de la Littérature de Jeunesse, que Le Carnet et les instants a voulu donner la parole. Au dernier salon du Livre de Jeunesse de Namur, pendant qu’une classe l’attendait fiévreusement pour une animation, il a accepté de répondre, avec chaleur et jovialité, à quelques questions sur quarante années en littérature et plus de cent ouvrages à son actif.
Instituteur dans la mouvance de la pédagogie Freinet, fondateur d’une revue littéraire, Le Cyclope, professeur d’histoire de la littérature au Conservatoire royal de Mons, et enfin administrateur de la Sabam, Eugène Delaisse – il n’a choisi son pseudonyme qu’en 1964 — a défendu très tôt une littérature de qualité pour les jeunes. Et ce couronnement-ci n’était pas une première : en 2000 et en 2006, il s’était vu nominé au Prix Hans Christian Andersen, organisé au niveau mondial par l’International Board on Books for Young People (IBBY), en quelque sorte un Nobel de la littérature jeunesse ! Dans le roman, Pierre Coran a décrit les bonheurs et les blessures de son enfance. Sa poésie dévoile une vocation : jouer avec les mots pour atteindre à la simplicité et à la tendresse.
Le Carnet et les Instants : Comment en êtes-vous venu, en étant instituteur, à vous lancer dans l’écriture pour la jeunesse ?
Pierre Coran : J’avais publié un premier livre de poésie. Un élève de cinquième primaire m’a dit « Pourquoi avez-vous écrit pour les parents et pas pour nous ? » Interloqué, j’ai écrit ce soir-là écrit un poème que j’ai mis au tableau le lendemain. Les élèves m’ont dit « Ce n’est pas mal mais il faudra nous en écrire d’autres… » Je me suis rendu compte qu’en 1960, la littérature de jeunesse n’existait pas, qu’elle était tout au plus embryonnaire. Même Maurice Carême faisait alors ses livres à compte d’auteur ! Moi aussi, je faisais paraître mes livres moi-même, aux Éditions Le Cyclope. Des tirages de 5000 exemplaires parfois, sans même d’illustration ! Je les vendais très bon marché à des associations. Ma mise récupérée, je sortais un autre livre de poèmes. A la fin des années 70, Casterman m’a fait confiance et j’ai commencé à faire carrière dans l’écriture pour enfants. Entretemps, j’étais devenu directeur d’école et ça devenait dur de faire les deux. C’est donc en 1978 que j’ai décidé de quitter l’enseignement pour « vivre de ma plume ». Je gardais un jour de cours comme professeur d’histoire de la littérature au conservatoire royal de Mons. Cela m’a permis de faire carrière.
À cette époque, était-il possible de vivre de sa plume en écrivant pour la jeunesse?
C’était très difficile, mais possible. Bien sûr, j’ai fait d’autres choses, comme des scénarios pour la télévision, principalement pour des dessins animés. J’ai aussi écrit sur commande. Je ne revendique pas ces livres-là, mais on peut dire qu’ils m’ont appris mon métier… D’ailleurs, c’était cela ou rentrer dans l’enseignement. J’avais un congé de deux ans pour convenance personnelle et c’était la débrouille ! Je n’ai jamais signé de contrat avec un éditeur, ni Grasset, ni le Seuil, ni Flammarion. C’est trop contraignant et ça ne permet pas de vivre de ses livres.
Vous écrivez tous les jours ?
J’écris presque quotidiennement quand j’écris un roman. Quant aux poèmes, c’est quand ils viennent, quelquefois en pleine nuit ! Je les accumule jusqu’au jour où je les réunis. Je publie aujourd’hui cinquante fables. On m’avait mis en garde : « Les fables, ce n’est pas du tout commercial ! ». Mais finalement, le livre sort chez Grasset ! J’ai eu le prix Lafontaine dans le temps, mais je n’avais jamais utilisé les fables. Avec l’illustrateur français Christophe Besse, on vient de signer des Antifables. Il faut comprendre que c’est un livre anti-gnangnan. Avant nous, il y a bien eu les Antimémoires d’André Malraux !
Quel conseil donneriez-vous à un auteur débutant ?
Si j’avais un conseil à donner aux plus jeunes, c’est qu’il faut se battre et ne surtout pas tenir compte des modes. Si on y croit, on se bat pour. Aujourd’hui, c’est un phénomène, la littérature de jeunesse. À condition de publier beaucoup, on peut en vivre. Les livres qui marchent bien permettent d’avoir des animations et ce sont ces animations qui font vivre les auteurs. Il faut savoir que ce ne sont jamais les livres ni leurs droits d’auteur qui permette d’avoir une vie d’auteur à temps plein, mais les animations autour de nos livres. Si on ne sort pas assez de livre on n’a plus d’animations… Si on fait un métier d’écriture il ne faut pas privilégier l’argent. J’aimais bien être directeur d’école, mais je ne pouvais pas faire les deux en même temps. Ce métier m’a permis de voyager, d’être invité à des salons du livre, de faire des animations jusqu’au Sénégal ou en Louisiane. Je n’ai jamais regretté, mais bien sûr j’ai un mode de vie beaucoup plus modeste que celui que j’aurais pu avoir…
Pouvez-vous nous dire un mot de vos animations dans les écoles ?
Dans les salons du livre, je participe à des animations sur mes romans et ma poésie. Il existe aussi une animation dans mon village natal, où je suis né 1934, à Saint-Denis en Brocqueroie, dans la banlieue de Mons. Je lui ai consacré une trilogie romanesque inspirée de mon enfance pendant la guerre. Les écoles peuvent venir y passer trois heures, découvrir le village et les lieux réels où s’est déroulée l’action des « Commandos des Pièces-à-trous ». Au préalable, ils ont lu l’un ou l’autre des romans de la trilogie (qui vient de reparaître chez Milan dans une édition à 6 euros !).
Quel est l’auteur vivant que vous aimez particulièrement en littérature de jeunesse?
Ce sont des femmes et elles sont deux, autant pour ce qu’elles écrivent que pour ce qu’elles sont : Susie Morgenstern et Marie-Aude Murail.
Quels sont les poètes qui vous ont nourri ?
Raymond Queneau tout d’abord ! Ses textes me parlent et je les écoute. En 1966, quand j’ai sorti « Enfants du Monde », une anthologie de poésies écrites par des enfants des écoles Freinet, il a salué publiquement l’initiative. Ensuite, Jacques Prévert, qui fut pour moi un premier choc, à seize ans. À la bibliothèque de l’Ecole Normale pour instituteurs, j’emprunte Paroles et lis avec délectation ses poèmes à dire si différents des « chefs‑d’œuvre classiques » qu’il nous était demandé de mémoriser … Parmi les Belges, il y a Norge pour qui j’ai une admiration sans réserve. On ne s’est jamais rencontrés mais on s’est écrit… Quant à Henri Michaux, ce qui m’a épaté et amené à découvrir ses voyages en mots et ses hallucinations, c’est le Plume joué admirablement au théâtre par Philippe Geluck. Je m’en voudrais de ne pas citer Achille Chavée. Il m’est arrivé, un jour, de signer mes premiers albums «à compte d’auteur» en sa compagnie. Ce samedi-là, il a fait danser mon fils Carl sur ses genoux…
Comment considérez-vous le fait que votre fils – Carl Norac — marche dans vos pas?
J’en suis heureux. L’autre jour, il devait recevoir la médaille de la province du Hainaut… Comme les trains ne roulaient pas, c’est moi qui suis allé la recevoir pour lui ! Je crois n’avoir jamais rien fait pour que Carl m’imite. Simplement, si j’avais été cordonnier, il aurait commencé à taper sur des bottines dès l’enfance. J’ai été son instituteur pendant deux ans et je n’ai pas voulu jouer au papa contraignant. Je lui avais dit : « Si tu veux écrire, il te reste à travailler beaucoup. » Disons que j’ai sans doute été le déclic. Bien sûr, il y a des similitudes : il a démissionné de son travail au même âge que moi. Il a fait sa vie tout seul et je ne l’ai jamais aidé. Ce que nous faisons est tout à fait différent et j’en suis ravi.
Vous avez collectionné les prix prestigieux, prix de la Pléiade 1964, prix Jean de la Fontaine 1979, grand prix de poésie pour la jeunesse à Paris à 1989 – sur manuscrit ! — pour n’en citer que quelques-uns. Qu’a représenté pour vous le prix triennal ?
J’ai eu peu de prix mais des prix importants. Ici, dans ce premier prix triennal, ce qui m’intéresse surtout, c’est qu’une ministre a reconnu la littérature de jeunesse comme littérature à part entière. On nous a reconnus, Marie Wabbes, Kitty Crowther et moi-même, comme auteurs de littérature de jeunesse, mais aussi tous les autres qui vont suivre. Cela compte, car toutes les générations qui suivent vont s’installer dans quelque chose d’enfin reconnu. Il y aura des prix l’année prochaine et les suivantes… C’est ça qui est formidable. Et Fadila Laanan va entrer dans l’histoire de la culture en Belgique comme la première à avoir réellement reconnu la littérature de jeunesse !
Jusqu’ici, vous pensez qu’il y avait une sorte de condescendance ?
Oui, je le pense. Surtout à l’époque où j’ai commencé à écrire. On n’est pas vraiment pris au sérieux quand on écrit pour les enfants ! Ça me poursuit parfois encore aujourd’hui : certains de mes romans dits « pour adolescents » pourraient tout aussi bien être lus comme romans pour adultes. Une autre conséquence, pour ma poésie celle-là, est que je suis rarement repris dans les anthologies, alors que j’ai écrit pas mal de poèmes pour adultes. Mais, je n’en souffre pas. Je ne suis pas tellement dans le milieu littéraire et je n’entends pas ses rumeurs… Quand j’aime bien quelqu’un qui écrit bien, je le lui dis. Si je n’aime pas, je me tais.
Karel Logist
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°152 (2008)