Marcel Piqueray, Jam session

L’effet cabillaud

Mar­cel PIQUERAYJam ses­sion, Ate­lier de l’ag­neau, 2003

piqueray jam sessionLorsque, dans une grande librairie lié­geoise, l’on présente, au début de dé­cembre, un livre, un disque, et deux vidéos con­sacrés au plus Mar­cel des ju­meaux Piquer­ay, et que le mag­né­to­scope, frap­pé de mutisme, refuse d’obtem­pér­er aux injonc­tions du respon­s­able du matériel, un employé de bureau présent dès le début de la présen­ta­tion, et pos­sé­dant un car­net de notes ver­mil­lon qu’il ne tient ni en main, ni en poche, mais sur ses genoux, peut, par la bande, inter­venir et forcer la récal­ci­trante machine à for­mer sur l’écran de télévi­sion la sil­hou­ette cor­pu­lente de ce jumeau, sans que l’as­sis­tance puisse déter­min­er, du fait de l’ab­sence du plus Gabriel des Piquer­ay et d’ap­pareils de mesure ad hoc, s’il est mono­zygote ou pas. Quoi qu’il en soit, un esprit de « Bel­gique sauvage » plane sur cette as­semblée désar­mée par la prestance de cet homme qui, tou­jours à l’écran, s’a­vance vers une table, s’assied sur une chaise dispo­sée devant ladite table, sort un papi­er plié de sa poche, le déplie, et, ayant observé un temps de silence d’une rigueur toute théâ­trale, se met à lire, avec une élé­gance trop hon­nête pour être étudiée, un long poème évi­dent dédié au grand chien courant sain­ton­geois.

Ce grand chien, on le trou­ve dans Jam ses­sion, livre posthume de Mar­cel Piquer­ay, que Pierre Put­te­mans, qui en a rassem­blé les textes avec Luc Rémy et Robert Willems, et Françoise Favret­to, qui l’a édité sous son label l’Ate­lier de l’ag­neau, sont venus révéler dans la grande librairie. Les poèmes, à pro­pos desquels on ne sait jamais s’il faut rire ou en rede­man­der, y côtoient de nom­breux doc­u­ments, rassem­blés sous le nom de « Com­men­taires » : des let­tres ou des hom­mages que qua­tre des sept types en or ne por­tant pas le nom de Piquer­ay — François Jacqmin, Paul Bour­goignie, Théo­dore Kœnig et Pierre Put­te­mans — adressent à Mar­cel ; d’autres textes et d’autres hom­mages d’artistes ou d’écrivains ayant tra­vaillé avec lui ou l’ayant fréquen­té — Pol Bury, Armand Per­mantier, Paul Collinet, Camille de Taeye, Boris Lehman, Alain Bor­er… Enfin, last but not least, une très belle icono­gra­phie en couleur — gouach­es de Piquer­ay lui-même, pho­togra­phies de Luc Rémy et autres encore — enri­chit le vol­ume et per­met au lecteur de visu­alis­er le sourire du poète, qui aurait pu lui val­oir l’inim­i­tié de plus d’un latin lover. L’o­rig­i­nal­ité de ce livre, qui est de don­ner à voir une chose con­tre-nature — un seul des broth­ers Piquer­ay —, et de soulign­er com­bien les per­son­nal­ités de Mar­cel et Gabriel dif­féraient l’une de l’autre, fait aus­si sa fai­blesse, lorsqu’il nous mon­tre com­bi­en elles étaient com­plé­men­taires. Aus­si le lira-t-on comme un excel­lent appen­dice à Au delà des gestes, texte des deux célèbres Brux­el­lois, ré­édité en 1993 dans la col­lec­tion Espace Nord, chez Labor. Aus­si l’employé de bu­reau atten­dra-t-il l’indé­ni­able effet cabil­laud que provoque la lec­ture de ces recueils, pour ensuite compt­abilis­er les yeux ronds, les bouch­es ouvertes et les langues pen­dantes, les con­sign­er dans le petit car­net ver­mil­lon, et les ressor­tir à la pre­mière occa­sion qui se présen­tera à lui de séduire un jock­ey mali­nois.

Noël Lebrun


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°131 (2004)