Y. Namur et L. Wouters, Poètes aujourd’hui

Qui sont nos poètes vivants?

Yves NAMUR et Lil­iane WOUTERSPoètes aujour­d’hui. Un panora­ma de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique, Tail­lis Pré et Noroit, 2007

wouters namur poetes d'aujourd'huiOn con­nais­sait déjà leur précé­dente antholo­gie con­sacrée au Siè­cle des femmes parue en 2000. Voilà qu’Yves Namur et Lil­iane Wouters réitèrent leur col­lab­o­ra­tion en pub­liant pour la ren­trée un ouvrage de plus de 300 pages con­sacré exclu­sive­ment aux poètes majeurs et vivants de Bel­gique. Ces deux poètes académi­ciens et anthol­o­gistes expéri­men­tés (il s’ag­it pour cha­cun de leur qua­trième antholo­gie, la deux­ième réal­isée en com­mun) ont réu­ni tout leur savoir-faire ain­si que leur pas­sion insa­tiable de la poésie pour faire décou­vrir à un pub­lic non aver­ti un large aperçu de la poésie belge actuelle. De généra­tion et de sexe dif­férents, les auteurs rap­pel­lent dans la pré­face l’ou­ver­ture et la totale lib­erté avec laque­lle ils ont réal­isé ce tra­vail colos­sal (plus de deux ans d’étroite col­lab­o­ra­tion). Con­scients du car­ac­tère éphémère de la tâche (peu d’an­tholo­gies parvi­en­nent à sur­vivre à tra­vers le temps, les modes et les influ­ences), ils ont pour­tant tenu à dress­er un bilan sur la poésie actuelle, même s’il demeure, par déf­i­ni­tion, pro­vi­soire.
Dotée d’une belle cou­ver­ture blanche invi­tant à la décou­verte, sa sim­plic­ité reflète la présen­ta­tion choisie pour les 89 poètes sélec­tion­nés. Tout d’abord, ceux-ci appa­rais­sent en fonc­tion de leur année de nais­sance. Dès lors, l’ou­vrage débute avec Hen­ry Bauchau en 1913 et se ter­mine avec Pas­cal Lecler­cq né en 1975. Ce procédé per­met égale­ment d’amen­er tous les auteurs sur un pied d’é­gal­ité, ne prenant pas comme critère de présen­ta­tion la «notoriété» éventuelle de cer­tains. Ensuite, la poésie des poètes nous est don­née directe­ment à lire, aucune notice biographique ni com­men­taire cri­tique ne les accom­pa­g­nant. Cette présen­ta­tion épurée favorise une plongée immé­di­ate dans l’u­nivers par­ti­c­uli­er de chaque poète. Elle per­met égale­ment l’ex­plo­ration d’un très grand nom­bre d’au­teurs en fonc­tion de critères clairs sans noy­er le lecteur dans un flot de con­sid­éra­tions mul­ti­ples. Empreint d’é­clec­tisme, ce panora­ma poé­tique con­tient des évi­dences, mais aus­si de nom­breuses périphéries rich­es en con­tenu.

De fait, l’o­rig­i­nal­ité de ce flo­rilège réside dans la présence d’«irréguliers» hors des sen­tiers bat­tus. En out­re, désireux de s’ou­vrir à des voix moins évi­dentes ou à celles, plus récentes, qui incar­neront la poésie de demain, il est apparu néces­saire aux auteurs «de met­tre l’ac­cent sur tel ou tel autre poète dis­cret» qu’ils esti­maient dans une «secrète évi­dence». De cette manière, le lecteur (re)découvre les poètes majeurs du début du XXe siè­cle et par­mi eux, l’écri­t­ure acérée de Fer­nand Ver­he­sen, l’a­vant-gardiste Joseph Noiret ou encore le poète et pein­tre, André Romus. Cer­tains auteurs nés dans les années 30, «habitués des espaces irréguliers» et quelque peu oubliés dans les antholo­gies précé­dentes, retrou­vent ici une place de choix. Épin­glons Madeleine Biefnot, Pierre Put­te­mans, André Balt­haz­ar, Fran­cis Tes­sa et Claude Bauwens. La généra­tion de poètes nés dans les années 40 et 50 est bien appro­vi­sion­née, allant de la poésie con­crète de William Cliff à celle douce et pro­fonde de Denys-Louis Colaux. On y décèle les noms moins sou­vent cités de Paul de Troy et Pierre Gilman ou encore ceux plus cir­con­spects de Jacques Goor­ma et Jean Loubry.

Ouvert à la moder­nité et soucieux d’y faire fig­ur­er un aperçu de la relève poé­tique de demain en choi­sis­sant des poètes qui ont atteint une cer­taine matu­rité poé­tique, l’an­tholo­gie se clô­ture tout naturelle­ment avec la nou­velle généra­tion. Entre autres, la poésie sor­tie du quo­ti­di­en de Vin­cent Tholomé : «les Belges, les Belges (à l’hô­tel) : les Belges s’asseyent sur les bor­ds des mate­las et rebondis­sent balles mag­iques», la parole expéri­men­tale de Gwe­naëlle Stubbe : «J’ai tra­vail­lé ma langue, j’y adhère tu sais?» ou l’écri­t­ure dense et com­plexe de Fabi­en Abras­sart, «Nous frag­men­tons l’in­fi­ni de peur qu’il nous mesure». Tous ayant comme point com­mun d’ex­plor­er tou­jours plus loin les pos­si­bil­ités infinies du lan­gage poé­tique.

Bilan d’une poésie en per­pétuelle évo­lu­tion, ce panora­ma est une excel­lente radi­ogra­phie de l’é­tat actuel de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique. Des­tinée à tous ceux qui souhait­ent offrir ou se faire plaisir en explo­rant la richesse et la diver­sité de nos let­tres belges.

Mélanie Godin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°148 (2007)