Grégoire Polet, Excusez les fautes du copiste

Vrai ou faux ?

Gré­goire POLET, Excusez les fautes du copiste, Gal­li­mard, 2006

polet excusez les fautes du copisteGré­goire Polet est entré en lit­téra­ture au début de 2005 avec Madrid ne dort pas, un roman vif et orig­i­nal. Il y don­nait un por­trait noc­turne et envolé de la vielle et de quelques-uns de ses habi­tants à tra­vers les fenêtres entrou­vertes et les rideaux flot­tants. Le deux­ième livre d’un auteur promet­teur est tou­jours atten­du avec curiosité, par­fois avec mal­ice. Les lecteurs qui espèrent retrou­ver l’ambiance madrilène seront déçus, ceux qui mis­aient sur la capac­ité de renou­velle­ment de Gré­goire Polet auront eu bien rai­son.

Avec Excusez les fautes du copiste, nous recevons les aveux d’un homme, un artiste, qui écrit au juge devant lequel il va com­para­itre. En pro­logue, il prend le soin de pré­cis­er : « Par­fois je me dis qu’il est téméraire de dis­tinguer le par­faite­ment raté du par­faite­ment réus­si. Il y a quelque chose de par­fait dans les deux, une même force obscure qui les pousse et les fait fatale­ment sor­tir de l’ordinaire, et les deux des­tins, peut-être se con­fondent. » Le ton est don­né. Le regard que cet artiste pose sur sa vie est sans com­plai­sance. S’estimant médiocre créa­teur, il a excel­lé dans la dis­ci­pline de la copie avec une jubi­la­tion sans lim­ite. Il y est venu par étapes suc­ces­sives.

D’abord comme illus­tra­teur de livres, puis comme restau­ra­teur d’œuvres anci­ennes, tou­jours par l’entremise de per­son­nes qui lui veu­lent du bien et qui trou­vent nor­mal de rémunér­er ses ser­vices. Vient le moment décisif où il est pro­posé à l’artiste de se frot­ter à de grandes œuvres. Le résul­tat dépasse les espérances et les deman­des nou­velles suiv­ent. Il lui est sug­géré de pro­duire des œuvres inédites d’artistes de sec­ond rang à intro­duire incog­ni­to sur le marché. Il décou­vre la jouis­sance déli­cieuse qu’éprouvent les auteurs de supercheries. Vient un moment où, pous­sant la logique dans ses dernières lim­ites, il ressent le désir ter­ri­ble d’être le seul à en avoir la clé. Il est arrivé à un tel point de détache­ment que peu lui impor­tent les hon­neurs et l’argent dont se repais­sent ceux qui recourent à ses ser­vices. Simul­tané­ment, il con­state sa dis­tance avec sa fille unique avec laque­lle il a rompu toute com­mu­ni­ca­tion. Seul compte désor­mais le jeu qu’il s’autorise dans l’espace ténu qui sépare le vrai du faux, l’original de la copie. Jusqu’au jour où sa supercherie est mise au jour et où il est désigné comme le seul inculpé.

Il ne nie rien. Au con­traire, il assume sn rôle jusqu’au bout : celui d’un homme qui a par­faite­ment raté. Et qui s’obstine à dire que « rien n’est plus éloigné de la vérité toute pure que l’idée du vrai et l’idée du faux ». Cette con­fes­sion – mais est-ce le mot appro­prié tant le bien et le mal y sont étrangers ? – se déroule en suiv­ant le cours bien huilé d’une glis­sade qui pour­rait être sans fin et sans intérêt si elle ne com­por­tait en fil­igrane cette réflex­ion sub­tile sur l’original et sa copie. Et, par­tant, sur la sacral­i­sa­tion de l’œuvre et de son créa­teur, qu’il soit pein­tre ou écrivain.

Thier­ry Deti­enne


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°143 (2006)