
Nicole Malinconi
Le prix Rossel 1993 a distingué un récit particulièrement émouvant, Nous deux, de Nicole Malinconi, paru aux Éperonniers. C’est le portrait tendre et cruel qu’une femme brosse de sa mère, que sa vie a acculée à la défaite. Un destin peut-être banal dans sa dureté même, mais dont l’écriture nous fait entendre la part la plus intime et la plus frêle, qui touche au cœur parce qu’elle est composée d’amour.
Le Carnet et les Instants : En 1985, votre premier livre, Hôpital silence, s’enracinait dans votre expérience de travail social en milieu hospitalier. Il résultait d’une volonté de témoigner ?
Nicole Malinconi : Certainement. Mais sa publication chez un éditeur comme Minuit et les réactions des lecteurs m’ont apporté une reconnaissance de l’écriture dont j’étais ignorante en écrivant. Sous le coup d’une émotion forte, je souhaitais dire quelque chose de ce que j’avais vu. Mais ça s’est traduit dans une manière d’écrire, dans ce qui est resté le plus important à soutenir pour moi : écrire.

En entamant Nous deux, votre parti pris littéraire était-il plus affiché ou gardiez-vous encore le souci du témoignage ?
Un peu des deux. Je ne me sens pas très imaginative. Ce qui me touche d’abord, c’est le réel des gens – le réel des mots aussi, dans ce que les gens ne savent pas dire, parce qu’ils ont peu de mots à leur disposition. Les choses fortes de la vie se font, rien n’est dit et on continue comme ça. Cela m’étonne chaque fois. Pour écrire l’histoire de la mère et de la fille, que j’ai écrite après le décès de ma mère, le point de départ est biographique, mais j’ai le vœu que l’écriture transcende la petite histoire de l’auteur.
La fillette du récit, assise dans la cuisine, note tout ce que sa mère dit, y compris les gros mots. Elle lui lit ensuite ce qu’elle a copié et elles en rient toutes les deux. Vous aviez conservé ces notes ?
Non, juste le souvenir.
Mais vous avez voulu une langue proche de celle qu’on parle chez nous.
Quand les gens parlent de façon maladroite – ils inversent quelquefois l’ordre des mots ou se trompent dans l’emploi d’un pronom – il y a un relief dans le discours qui fait que les choses disent bien ce qu’elles veulent dire. Les mots sont comme des objets à ces moments-là. Le parler de la campagne est ainsi. C’est la langue des gens qui ont peu de moyens : elle dit très fort les choses et en même temps elle les réduit.
Plusieurs fois, vous faites allusion à des photos. Que représente pour vous la photographie ?
Dans L’attente déjà [éd. Jacques Antoine, 1989], je m’étais servie d’une photo. C’était une image d’elle – le personnage qui regarde – au passé. Dans l’autre livre, c’est la mère qui se regarde. C’est l’image d’un événement heureux, qui mais appartient au passé. Quand elle regarde la photo, elle n’en est plus là. Peut-être est-ce lié à la nostalgie, mais ça touche aussi le mystère de quelqu’un, une personnalité dans le temps.
Le temps, celui du récit, pourriez-vous dire comment vous l’avez conçu ?
Quand j’ai terminé le début du livre, le premier chapitre au présent, au moment où la mère part pour l’hôpital, je suis restée longtemps à ne plus savoir que dire, comme si la boucle était déjà bouclée. Puis me sont revenus des fragments – des bruits, des petits faits, des odeurs, des souvenirs, des photos précisément, d’autres choses que j’ai ajoutées – ayant trait à ma mère. Ces séquences qui sont le corps du livre, ont été écrites de façon distincte, puis agencées comme on fait d’un film à l’envers, en remontant dans le temps jusqu’à la petite fille qu’elle était, avant de revenir au présent de l’hôpital, avec sa mort.
Vos projets ?
Il est trop tôt pour que j’en parle. En attendant, je suis invitée à des rencontres ou des émissions littéraires avec d’autres femmes écrivains. Cela m’ennuie un peu, parce qu’il y a des hommes dont l’écriture m’apparait plus proche que celles de certaines femmes. Au-delà de la différence des sexes, peut-être l’écriture représente-t-elle la part féminine de tout être humain, quand les mots dépassent la personne qui écrit.
Carmelo Virone
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°81 (1994)