Chant des gorges : Un double Rossel pour un débutant chevronné

Patrick Delperdange

Patrick Delper­dan­ge

En décer­nant leur prix 2005 à Patrick Delper­dan­ge, les jurys du Rossel et du Rossel des jeunes ont couron­né un auteur qui écrit depuis vingt ans mais signe avec Chants des gorges, sa pre­mière incur­sion dans le roman après une série d’ouvrages pub­liés dans ce que l’on classe un peu hâtive­ment sous l’étiquette fourre-tout de par­alit­téra­ture : le polar, le roman noir, le théâtre ou la lit­téra­ture pour la jeunesse.

C’est en 1985 que Patrick Delper­dan­ge, alors jour­nal­iste mais de plus en plus ten­té par la fic­tion, écrit, avec Ani­ta Van Belle, un livre à qua­tre mains. Place de Lon­dres, le polar né de cette col­lab­o­ra­tion, est pub­lié par Le Cri. Dans la foulé, le jeune auteur par­ticipe à deux con­cours. Le pre­mier est organ­isé par la fon­da­tion Simenon en 1987. Il s’agit d’écrire un polar à par­tir d’un dossier pré­para­toire dont Simenon ne s’était jamais servi. Monk rem­porte le prix et est pub­lié au Cri. L’année suiv­ante, il par­ticipe au con­cours du jeune théâtre dont il apprend l’existence peu avant la remise des man­u­scrits. En huit jours, il écrit Nuit d’amour avec Ani­ta Van Belle. La pièce rem­porte le prix, est mon­tée à plusieurs repris­es et est pub­liée chez Actes Sud-papiers. Après ces débuts promet­teurs, Delper­dan­ge est décidé à devenir écrivain à temps plein. Il saisit toutes les propo­si­tions qui se présen­tent à lui. La pre­mière vient d’Arnaud de la Croix, récem­ment engagé par Ducu­lot pour diriger la col­lec­tion Trav­el­ling. Delper­dan­ge sa lance donc dans la lit­téra­ture pour la jeunesse et écrit Comme une bombe. C’est un suc­cès. L’ouvrage est traduit plusieurs fois et a été réédité chez Labor dans la col­lec­tion Espace Nord junior. En marge de sa pro­duc­tion pour la jeunesse, Delper­dan­ge touche à la comédie musi­cale, écrit une autre pièce de théâtre et se lance dans l’écriture de Coup de froid, un polar qui parait en 1992 dans la col­lec­tion Actes Sud polar où il fait la con­nais­sance de… Sabine Wespieser, alors éditrice chez Actes Sud. Le polar est remar­qué. Delper­dan­ge en écrit un autre immé­di­ate­ment, mais manque de chance : Actes Sud sup­prime une col­lec­tion qui peinait à trou­ver sa place autant au sein de la mai­son que dans le paysage de la lit­téra­ture noire. Delper­dan­ge se con­sacre alors pen­dant trois ans à la tra­duc­tion d’auteurs améri­cains.

En 1995, la route de l’auteur croise à nou­veau celle d’Arnaud de la Croix, devenu édi­teur de ban­des dess­inée chez Cast­er­man. Pour lui com­mence alors une décen­nie féconde où il alterne les romans pour la jeunesse (pour Pock­et, Nathan ou Gal­li­mard) et les scé­nar­ios de ban­des dess­inées (notam­ment la série SFAR avec Thier­ry Cay­man chez Cast­er­man). C’est à peu près à cette époque que prend pro­gres­sive­ment forme le texte qui devien­dra Chants des gorges. Tous les ans, Delper­dan­ge écrit quelques pages d’un réc­it dont le début ent­hou­si­asme son épouse. Elle le fait lire à Sabine Wespieser, qui a entretemps fondé sa mai­son d’édition. L’éditrice veut lire la suite et l’auteur se remet au tra­vail.

Ce réc­it racon­te le périple d’un enfant tour­men­té par une pul­sion purifi­ca­trice et meur­trière en adop­tant les points de vue suc­ces­sifs de dif­férents nar­ra­teurs qui sont à chaque fois au cen­tre d’un chant. Le ton est noir, par­fois aux lim­ites du fan­tas­tique. Le con­traste entre les sit­u­a­tions réal­istes, crues, triv­iales et terre-à-terre, une absence de juge­ment moral et un style sou­vent lyrique peut faire songer tout aus­si bien à Blan­chot, à Dhô­tel ou à Hand­ke. La var­iété, voire l’incompatibilité des auteurs évo­qués par ses lecteurs ras­sure le romanci­er qui, lorsqu’on l’interroge sur ses pro­pres influ­ences, évoque plutôt la lit­téra­ture améri­caine et en par­ti­c­uli­er Cor­mac McCarthy. Delper­dan­ge ne voulait écrire ni un réc­it uni­voque ni une démon­stra­tion de quoi que ce soit. Il a conçu un réc­it ouvert qui laisse au lecteur un espace à inve­stir à par­tir de ses pro­pres préférences.

L’attribution du prix Rossel rav­it autant l’auteur que son éditrice. Les mon­tants des prix (5 000 € pour le Rossel, 1 250 € pour le Rossel des jeunes) devraient per­me­t­tre à l’auteur de con­sacr­er le temps néces­saire à la rédac­tion du gros livre que Sabine Wespieser souhaite pub­li­er sans pour autant pou­voir lui offrir les con­di­tions con­fort­a­bles dont il béné­fi­cie habituelle­ment auprès de ses édi­teurs jeunesse. Chants des gorges est sor­ti au début de l’année. Lorsqu’il a été sélec­tion­né pour le prix, le pre­mier tirage était pra­tique­ment épuisé. Grâce au Rossel, l’ouvrage vient d’être réim­primé et va con­naitre une deux­ième vie, ce qui, à une époque où un livre reste rarement plus de trois mois en librairie, est une véri­ta­ble aubaine.

Thier­ry Leroy


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°141 (2006)