Pierre Puttemans, Basse-cour

Un cœur à rire et à pleurer

Lau­rent DEMOULIN, Même mort, Le Fram, 2011
Pierre PUTTEMANS, Basse-cour, Le Fram, 2011

puttemans basse courDeux beaux vol­umes vien­nent de paraître simul­tané­ment, les derniers nés des édi­tions du Fram, jumeaux de for­mat et de cal­i­bre. L’un clair, jaune comme le soleil, Basse-cour, de Pierre Put­te­mans ; l’autre som­bre, d’un deuil boisé, Même mort, de Lau­rent Demoulin.

Il n’existe pas de mots pour qual­i­fi­er pro­pre­ment les textes de Pierre Put­te­mans réu­nis dans son  recueil. Du moins, je n’en con­nais pas. Tout au plus pour­rais-je dire ce que cela n’est pas, et  soulign­er le non-com­mun de ses pros­es ou poèmes. Ain­si, j’aurais ten­dance à par­ler à leur pro­pos d’attente comblée, comme on dit par­fois, alors que dans cha­cun de ces textes tri­om­phe l’impromptu, l’imprévu, l’improbable. Il faudrait donc plutôt retourn­er l’expression et en tir­er un comble d’inattendu, et encore, à con­di­tion de recon­naître son plaisir. Sous le signe du détourne­ment con­certé du mes­sage, l’auteur per­ver­tit le lex­ique de tout un cha­cun en provo­quant des con­nex­ions, des col­li­sions qui heur­tent joyeuse­ment ce qu’on appelle à tort le bon sens. Ou il pique et vous tend le mot pré­cieux qui stig­ma­tise votre igno­rance. Le pro­pos paraît pour­tant sim­ple, à pre­mière vue. On lit le titre du vol­ume “Basse-cour”, et puis celui du pre­mier texte, “La basse-cour”. Même le plus citadin des lecteurs peut s’imaginer en pays con­nu : grâce à des images de l’enfance ou à quelque sou­venir d’un séjour à la cam­pagne, fût-ce en colo, il croit savoir de quoi ça par­le. Eh bien, non ! Mal­gré un équili­bre apparem­ment logique du dis­cours, le voici dès le début du vol­ume plongé en plein désar­roi.

Sous un ciel pré­paré se nouent des trames symétriques. À gauche, près des put­ti, des hoplites molestent une nymphe. À droite, entourées d’auréoles usagées, les Saintes Femmes gémis­sent dans les hal­liers et accom­plis­sent le Rit­uel. Au cen­tre, un car­lin égaré attend l’heure de la pâtée.

Ce n’est qu’un début et le curieux ira de sur­prise en sur­prise, mais il y pren­dra goût et se coulera avec joie dans la fan­taisie icon­o­claste, le délire con­trôlé et la pra­tique jouis­sive d’une langue décalée. Put­te­mans se joue des mots dans des expres­sions toutes faites qu’il décon­stru­it. Il traite de réminis­cences qu’il trav­es­tit, comme ces “grands transat­lan­tiques”, ces “madré­pores” qui ont autre­fois tra­ver­sé les Ser­res chaudes. Michaux est nom­mé, certes, Ver­haeren aus­si. Rob­lès, non, Ner­val pas davan­tage, pas plus que La Fontaine, Gau­ti­er. Et pour­tant ils appa­rais­sent.

Un cycle sem­ble s’amorcer, celui du temps, des saisons, avec un hiv­er “tombé comme une prune”. Mais ce n’est qu’un leurre, les caté­gories sont molles. Seule logique par­fois : “l’exact adjec­tif au mitan de vos phras­es”, nous con­cède le poète. D’ailleurs, “les intem­péries s’écartent” pour laiss­er pass­er les petits enfants qui chevauchent des poneys. La musique n’est pas en reste comme en témoigne le dernier poème “Petits con­stats”, sous le signe de Cen­drars et des rimes antérieures.

demoulin meme mortAvec Même mort, Lau­rent Demoulin a écrit un livre de deuil et d’amour pour évo­quer la mort de ses deux par­ents, sur­v­enue à quelque trois semaines d’intervalle, comme s’ils n’avaient pu sup­port­er  d’être séparés et que celui qui le pre­mier avait per­du l’autre ne pou­vait com­penser cette perte qu’en mourant à son tour. L’égalité dans l’amour, l’égalité dans la mort se sont équili­brés. Un échange qui impli­quait qu’une même mort les réu­nisse. Mais c’est un seul, l’un de leurs enfants, qui va ten­ter de traduire en mots la dou­ble blessure qu’une même mort leur a bru­tale­ment infligée. Pleur­er, s’indigner, se révolter même n’aide pas à traiter avec le deuil. C’est tout un art qui per­met de trou­ver les paroles pour dire et redire la souf­france, dans tous ses états. Seule la lit­téra­ture est à la hau­teur de ces émo­tions extrêmes. Le ravisse­ment de la douleur ne pour­ra s’opérer que par le poème et sa réitéra­tion con­trôlée.

Si le thème est unique, les textes de Lau­rent Demoulin l’attaquent de toutes parts, en une série de vari­antes qui vont pro­gres­sive­ment gon­fler la voix de la plainte et don­ner une réelle iden­tité à la souf­france, jusqu’à l’apprivoiser, la déformer, la réduire. Le vol­ume s’organises en trois par­ties; D’abord Un silence qu’il faut faire réson­ner pour évo­quer la mère mourante. Pour dire l’émotion et la sol­i­dar­ité des enfants unis dans un ultime attache­ment et dans l’adieu.

à égal­ité frères et sœurs
Près de toi qui n’existais presque plus
Mais qui exis­tais encore telle­ment fort de nous aimer
Et de recevoir notre amour impuis­sant et empressé

Six textes sur ce seul thème pour en démul­ti­pli­er le chant : de la nota­tion pre­mière, spon­tanée, sauvage, à la prose finale, détail­lée et fidèle, en pas­sant par les formes fix­es et leurs règles, le son­net, le pan­toum qui offrent une ver­sion épurée, économe, emblé­ma­tique, toute d’invention de rigueur et d’harmonie. La deux­ième par­tie, Fleurs d’automne, met en scène un moment plus douloureux encore, la con­fronta­tion avec la mort cette fois. Le poète retrace dans un texte affolé sa course éper­due dans les bois entourant l’hôpital : un désor­dre aveuglant, absurde, pour rejoin­dre la cham­bre de la défunte. Il réor­gan­ise ensuite le texte prim­i­tif sous la forme du son­net, du pan­toum encore, de haïkus, bal­lade, cal­ligrammes, pour ter­min­er à nou­veau par une prose riche en émo­tion, défer­lante, en “une grande vague de tristesse océane”.

Enfin, Hôpi­tal pur­ga­toire, la troisième par­tie, rassem­ble des “obses­sions” sur le même thème de la perte, de l’absence qui s’annonce défini­tive, mais cette fois, ce sont les derniers moments du père, le sur­vivant pro­vi­soire, éphémère, “héros prim­i­tif” du poète qui le regarde et lui dédiera plus tard ces mots dif­fi­ciles. Seule la poésie, en effet, pou­vait, peut ren­dre compte de ces instants extrêmes et don­ner un son accept­able au vide.

Jean­nine Paque


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°169 (2011)