Pierre Puttemans, L’arbre du voyageur

Ovnis poétiques

Pierre PUTTEMANS, L’ar­bre du voyageur, Illus­tra­tions de Pierre Cordier, Ambedui, 1997
Pierre PUTTEMANS, Olla vogala, avec un dessin d’Anne Gar­nier, Ate­lier de l’Ag­neau, 1998

Sans doute la poésie n’est-elle jamais meilleure que quand elle ne ressem­ble à rien de con­nu, que quand elle bous­cule les références établies et qu’elle s’ar­rache au mag­ma des formes con­v­enues. Chaque époque a ses façons de dire et d’imi­ter, chaque généra­tion a ses épigones labo­rieux, ses médiocres du pre­mier ray­on. Par­fois, cepen­dant, on croise un auteur dont on ne puisse rien dire sauf ceci : il a vécu sans bruit la banal­ité des jours, il a accom­pli sans éclat son méti­er d’homme, il a écrit, presque inno­cem­ment, sans souci de la valeur litté­raire de son texte, sans se préoc­cu­per non plus de sa récep­tion. Il n’a pas joué à l’in­compris, n’a pas geint sur son sort. Trois ou qua­tre amis lui com­po­saient un pub­lic idéal. Par­mi les ini­ti­a­teurs de ces par­faits ovnis poé­tiques, on pour­rait citer quelques Types en or, autre­fois act­ifs au sein de la revue Phan­tomas, en par­ti­c­uli­er les frères Piquer­ay et leurs Non inhib­it­ed poems, François Jacqmin, ses Saisons ou son Domi­no gris et, pour aujour­d’hui, Pierre Put­te­mans qui vient de pub­li­er deux nou­veaux recueils.

Dans Olla vogala, les poèmes, en prose ou en vers libres, adoptent volon­tiers le ton de l’im­per­ti­nence. Ils font fig­ure de cartes d’embarquement pour un troisième millé­naire apoc­a­lyp­tique et dérisoire. Tout s’est effon­dré ; le monde paraît tête-bêche. En par­ler n’est plus pos­si­ble qu’à l’im­par­fait, en par­ler n’est plus pos­si­ble : « On cir­cu­lait dans la langue toute crue, en plein soleil d’or­eilles grandes ouvertes et ten­dues (…) On écoutait, on attendait la nais­sance du son, avec la pre­mière pen­sée. Mais c’é­tait la fin du temps des verbes, et les mots avaient dis­paru. » Les valeurs sont désor­mais ren­ver­sées, tout se mêle, se con­fond, s’équiv­aut. Le lisi­er devient sub­lime, et il faut une cer­taine précio­sité pour décrire un roi, ou plutôt un porc : « Sous la brise par­fumée de merde, dans les alizés embren­nés la créa­tion a bien trou­vé son roi. » Pour Pierre Put­te­mans, la langue française est un matéri­au insta­ble, mou­vant, vivant. S’il ne trav­es­tit pas futile­ment les si­gnifiants, l’au­teur mélange allè­gre­ment les reg­istres et asso­cie tours empha­tiques, néol­o­gismes et vocab­u­laire phys­i­ologique voire scat­ologique. Il réveille même les « pihis » d’Apol­li­naire, ces oiseaux improb­a­bles du poème Zone, sans qu’on sache vrai­ment quel aspect il leur prête, puisque ceux-ci « descen­dent les mon­tagnes à Vappel du berg­er ». Ailleurs, il réécrit l’His­toire, se risque à l’anachro­nisme et à l’ab­surde pour don­ner des batailles et des décou­vertes une ver­sion beau­coup plus drôle, où vac­il­lent la réal­ité et les lieux com­muns cul­turels. Napoléon et Christophe Colomb tien­nent alors du tou­riste et du nigaud, ce qui ne con­stitue pas, après tout, une mau­vaise déf­i­ni­tion du per­sonnage his­torique.

Dès les pre­miers mots, L’ “Arbre du voyageur sem­ble davan­tage élé­giaque. Un long spleen s’y déploie, ani­mé par la con­science de la fini­tude et le regret du temps écoulé. Le poète tra­verse les siè­cles et sil­lonne des ter­ritoires de légen­des ; en atten­dant sa pro­pre mort, il marche dans un univers au bord de l’écroule­ment : « Le temps va bien­tôt s’arrê­ter Et je ne pour­rai plus atten­dre! Les villes du temps arrêté/ Ni les pays de tran­shu­mance (…)/Et main­tenant je vais mourir / Cela pren­dra vingt ans peut-être ». Peu à peu, toute­fois, le poème s’en­ri­chit de greffes divers­es, qui n’en­tachent pas la cohérence et la clarté de l’ensem­ble, mais qui sapent la déplo­ration ini­tiale. Des nota­tions con­crètes et ac­tuelles se font jour, ain­si que de vio­lentes sail­lies où la reli­gion, quelle qu’elle soit, se voit rarement épargnée : « Je hais les autels de toute sorte / La ver­ro­terie et le bénédic­ité (…)/Il est inter­dit de rêver (…)/ C’est le caca des jours de fête ». Puisque tout a été dit, puisque la poésie n’a pas de mes­sage — hormis peut-être un cri d’ex­is­tence au monde —, puisque tout poète est, d’une cer­taine façon, l’é­corni­fleur de ses prédéces­seurs et qu’il se nour­rit d’abord des mots des autres pour trou­ver les siens, Pierre Put­temans glisse dans son texte quelques vers célèbres légère­ment détournés, dévoyés de leur con­texte pre­mier. Des frag­ments de Ver­laine, Vil­lon, Ron­sard, Ner­val, Apolli­naire encore, sont con­vo­qués, accom­pa­g­nés d’un com­men­taire ou de vers de l’au­teur qui dégon­flent la tonal­ité sou­vent grave du texte orig­inel : « Une femme incon­nue et que j’aime et qui m’aime/Se caresse et pense à moi/Dans les vapeurs du cré­pus­cule ». Le pro­cédé ne se révèle nulle­ment gra­tu­it, qui mon­tre que la nos­tal­gie et les bleus à l’âme furent, de tous temps, une con­fi­ture exquise aux can­di­dats ver­sifi­ca­teurs. Si, dans L’Ar­bre du voyageur, Pierre Put­te­mans tra­duit le délabre­ment qui men­ace de frap­per aus­si bien le corps social que l’in­di­vidu, il a soin d’op­por­tuné­ment désamorcer l’ex­cès de sérieux que pour­rait com­porter l’entre­prise. Qu’un poète manie avec autant d’ai­sance la dif­fi­cile fig­ure d’ironie n’est pas la moin­dre de ses qual­ités.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°104 (1998)