Les villes du Symbolisme

Poétiques de la ville

Marc QUAGHEBEUR (dir.), Les villes du Sym­bol­isme, Peter Lang et Archives et Musée de la Lit­téra­ture, coll. “Doc­u­ments pour l’his­toire des fran­coph­o­nies”, 2008

quaghebeur les villes du symbolismeLes villes du Sym­bol­isme réu­nit les actes d’un col­loque organ­isé par Marc Quaghe­beur et Marie-France Renard en col­lab­o­ra­tion avec l’as­so­ci­a­tion Italiques, qui s’est tenu à Brux­elles en octo­bre 2003. Tout en se con­cen­trant sur la péri­ode 1885–1914, le vol­ume embrasse une tem­po­ral­ité plus large, de 1830 aux années 1920 (soit de Vic­tor Hugo à Léon-Paul Far­gue) : l’esthé­tique fin de siè­cle se trou­ve ain­si mise en con­texte par l’ex­a­m­en de ses sources et de ses pro­longe­ments. De même, quelques com­mu­ni­ca­tions débor­dent le strict champ du sym­bol­isme, pour envis­ager les représen­ta­tions de la ville colo­niale, le roman d’an­tic­i­pa­tion (Ros­ny aîné) ou encore les cités idéales des utopistes : autant de con­tre-éclairages qui per­me­t­tent de mieux cern­er dans sa spé­ci­ficité, ses ten­sions et ses con­tra­dic­tions, la poé­tique de la ville sym­bol­iste, placée sous le dou­ble signe des «villes ten­tac­u­laires» et des «villes mortes».
Des vastes chantiers urban­is­tiques du XIXe siè­cle les villes sont sor­ties pro­fondé­ment trans­for­mées. Les grandes cap­i­tales européennes, Lon­dres, Paris, se sont changées en métrop­o­les. Balzac, Dick­ens et Zola, mais aus­si Eugène Sue et quan­tités de feuil­leton­istes en font le per­son­nage cen­tral de leurs fresques romanesques. Avant que Baude­laire ne promène son spleen dans Paris, les poètes roman­tiques exal­tent, en des métaphores démesurées, la ville four­naise, la ville vol­can, le promeneur emporté dans la foule océane, non sans céder déjà au charme ensor­ce­lant des ruines. C’est que les muta­tions urbaines, con­tem­po­raines de la révo­lu­tion indus­trielle et soutenues par la foi pos­i­tiviste en un pro­grès con­tinu, se paient aus­si de saccages et de destruc­tions. Elles sus­ci­tent par con­tre­coup, chez les sym­bol­istes nour­ris d’idéal, la célébra­tion nos­tal­gique des villes englouties dans leur passé. Ce «pen­chant pour le déclin et la déca­dence naturelle des cités», note Olivi­er Bivort, est aus­si «une réac­tion face à leur dégra­da­tion et à leur démo­li­tion con­certées». Qu’elle se nomme Bruges (pour Roden­bach), Anvers (pour Elskamp) ou Venise (pour Bar­rès), la ville tout ensem­ble vécue et rêvée se fait miroir de la vie intérieure — chaque écrivain mod­u­lant sa vision du paysage urbain en fonc­tion de sa sen­si­bil­ité : tan­dis que les uns s’a­ban­don­nent à une mélan­col­ie sans retour, la con­fronta­tion avec la réal­ité cita­dine provoque au con­traire chez les autres un sur­saut vital­iste. À tous égards, Bruges-la-morte s’im­pose comme l’oeu­vre emblé­ma­tique de ce temps. Cette affir­ma­tion ne sur­pren­dra per­son­ne, mais l’un des intérêts de ce col­loque est de rafraîchir l’ap­proche d’un livre mille fois com­men­té. Jean-Pierre Bertrand rap­pelle que l’édi­tion orig­i­nale du roman était illus­trée de trente-cinq planch­es pho­tographiques insérées dans le texte. Si l’ini­tia­tive en revint à l’édi­teur plutôt qu’à l’au­teur (il s’agis­sait de gon­fler le vol­ume de ce roman très court, quitte à con­tredire l’e­sprit d’un livre oeu­vrant dans le reg­istre de la sug­ges­tion), il n’en reste pas moins que la mise en regard du texte et de l’im­age crée un réseau d’é­chos et de cor­re­spon­dances sup­plé­men­taires. Ce qu’on décou­vre aus­si au fil des pages, c’est à quel point Bruges-la-morte fut l’ob­jet d’un éton­nant jeu d’échanges inter­textuels, le mythe de la Venise du Nord se voy­ant démar­qué, pro­longé, cri­tiqué ou par­o­dié de toutes les manières pos­si­bles, non seule­ment en Bel­gique (où le jeune Franz Hel­lens prend le con­tre-pied de Roden­bach en soumet­tant Gand, sa ville natale, au prisme d’une esthé­tique de la laideur) mais aus­si en France et de l’autre côté des Alpes. À cet égard, la présence de nom­breux chercheurs ital­iens au col­loque apporte un éclairage enrichissant, vu la mécon­nais­sance où nous sommes, faute de tra­duc­tions, du sym­bol­isme transalpin : der­rière l’om­bre écras­ante de D’An­nun­zio se pro­fi­lent ain­si Anto­nio Fogaz­zari (dont le roman Il San­to met en con­fronta­tion Bruges et Rome) ou le déli­cieux Mari­no Moret­ti et les poètes cre­pus­co­lari.

D’autres fig­ures oubliées sont évo­quées au fil des com­mu­ni­ca­tions, tels Arnold Gof­fin, Teodor de Wyze­wa et Fran­cis Poictevin (très admiré de ses pairs en son temps, et que Lau­rence Brog­niez donne envie de décou­vrir), ou encore Rachilde (on con­naît son rôle d’émi­nence grise au Mer­cure de France, mais on ne lit plus guère la roman­cière). Leur présence aux côtés de seigneurs de plus grande impor­tance met en relief l’éven­tail des paysages urbains sym­bol­istes et la var­iété des propo­si­tions esthé­tiques d’une époque trop sou­vent réduite à ses langueurs neurasthéniques.

Thier­ry Horguelin


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°151 (2008)