Bernard Quiriny, Contes carnivores

Dévorer ou être dévoré

Bernard QUIRINYCon­tes car­ni­vores, Seuil, 2008

quiriny contes carnivoresÀ une let­tre près, on aurait pu dire du dernier texte qu’il a don­né son titre au recueil. Mais voilà : un sim­ple «s» fait la dif­férence. C’est jouer très sub­tile­ment sur cet usage assez répan­du qui con­siste à attribuer à un recueil de nou­velles le titre du texte qui en reflète le mieux l’e­sprit — ou qui est placé au début. D’emblée le jeu — terme à enten­dre dans toute l’é­ten­due de sa poly­sémie, aug­men­tée de ce… jeu séman­tique sup­plé­men­taire qu’in­stau­re l’homonymie avec «je» puisque la qua­si- total­ité des textes sont écrits à la pre­mière per­son­ne — le jeu, donc, s’in­stalle pour se con­tin­uer et se cors­er de sub­til­ités tou­jours plus fines au long de qua­torze réc­its d’une grande var­iété formelle — mais tous étranges et d’une belle homogénéité tonale autant que styl­is­tique — aux­quels nous intro­duit une pré­face signée par Enrique Vila-Matas que, pour un tout petit peu, l’on pour­rait con­fon­dre avec l’un des per­son­nages créés par Bernard Quiriny, en proie à de curieuses marottes ou bien con­fron­tés aux bizarreries les plus déroutantes.
Lou­voy­ant entre les ama­teurs de marées noires qui jouis­sent au spec­ta­cle du fuel s’é­pan­dant sur les plages, le com­pos­i­teur con­nu et révéré pour ses oeu­vres injouables, la créa­ture de rêve qui tient de l’o­r­ange trans­génique et flirte avec le vam­pirisme ou le botaniste devenu amoureux de mon­stres végé­taux — pour ne citer que quelques-uns des plus beaux joy­aux — l’on évolue, dans ce recueil, comme au milieu d’un cab­i­net de curiosités. On observera, de part et d’autre de son chemin de lec­ture, de remar­quables pièces nar­ra­tives de formes divers­es — extrait de jour­nal intime, chroniques ou anec­dotes con­sti­tu­ant un ensem­ble com­pa­ra­ble à un pêle-mêle, réc­its gigognes… — ciselées avec soin, écrites de façon à la fois soutenue, sim­ple et claire. On note aus­si, à l’in­térieur de ces pièces, com­bi­en les per­son­nages sont traités avec humour et orig­i­nal­ité, Pierre Gould en par­ti­c­uli­er qui revêt maints aspects, tels les avatars d’une même entité n’ayant a pri­ori d’autre rap­port entre eux qu’un nom iden­tique. Le tout archi­tec­turé minu­tieuse­ment à l’aide d’im­per­cep­ti­bles chevilles qui lient ces nou­velles — et si le recueil a été com­posé en puisant au petit bon­heur dans un cor­pus préex­is­tant, rien n’en transparaît. Dévor­er ou être dévoré par ces Con­tes car­ni­vores? Les deux doivent se pro­duire de con­serve : depuis que j’ai suc­com­bé à leurs charmes, les dégus­tant l’un après l’autre sans pou­voir m’ar­rêter, mes nuits — autant que mes jours, d’ailleurs, à ces heures vagues où l’on dort éveil­lé — se sont peu­plées de ful­gu­rances étranges…

Je n’en suis pas à rêver par épisodes, comme Pierre Gould, mais autour de moi les miroirs se sont fâchés avec ce qu’ils sont cen­sés refléter — le vase devient chat, et ma mère s’y est vue en pois­son rouge. Mes cac­tus hiéra­tiques tor­dent dans l’air de longues tiges sou­ples pourvues de dents féro­ces lorsque les sai­sis­sent de vio­lents accès de frénésie et, quand j’ou­vre mon car­net d’adress­es, je n’y trou­ve plus qu’un seul nom, Pierre Gould, décliné en plusieurs dizaines de coor­don­nées postales et télé­phoniques dif­férentes… De quoi penser que mon pro­pre «je» s’est lui aus­si démul­ti­plié, à l’in­star de cette pre­mière per­son­ne pro­téi­forme qui, presque tou­jours à la barre dans le recueil, racon­te les his­toires les plus inat­ten­dues avec ce naturel dans la voix de qui n’est sur­pris de rien et se paie même le luxe de garder son humour, sou­vent féroce ou noir mais tou­jours sub­til, qui tit­ille l’in­tel­lect plus que les zygo­ma­tiques.

Tout de suite vient à l’e­sprit le nom de Georges-Olivi­er Château­rey­naud, dont les romans et nou­velles déroutent, eux aus­si, par ces glisse­ments du quo­ti­di­en vers le fan­tas­tique opérés comme si de rien n’é­tait. Mais il y a chez Bernard Quiriny quelque chose d’indéfiniss­able qui le sin­gu­larise et rend son style unique. Ama­teurs d’é­trangetés, courez donc acheter ce livre et le lisez sans retard — vous vous en délecterez, et sans doute y revien­drez-vous plus d’une fois.

Isabelle Roche


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)