Ils sont détectives privés, commissaires, simples flics ou bouquinistes… De livre en livre, ils baladent leur tenue caractéristique, reproduisent leur méthode d’enquête plus ou moins infaillible, imposent leurs petites manies. « Caractères de police » est une série consacrée aux héros et héroïnes du roman policier belge.
Dans les premières années du 20e siècle, la République française est fragile, contestée par une droite voulant se venger de l’affaire Dreyfus. Le moindre fait divers peut être exploité, devenir une affaire mettant en danger les institutions républicaines.
Raoul Thibaut de Mézières est un aristocrate et un polytechnicien brillant. Par hasard, il se trouve au palais de l’Élysée au moment où le président Félix Faure meurt dans les bras de sa maitresse. Il s’agit d’exfiltrer secrètement celle-ci et de l’éloigner de Paris pour éviter un scandale qui mettrait la République en péril. Raoul Thibaut est chargé de cette mission délicate. Il s’en acquitte avec tant d’efficacité qu’il se voit affecté dorénavant au cabinet de la présidence, avec comme fonction non-officielle d’être l’égoutier, le « préposé aux basses œuvres de la IIIe République ». Il est chargé d’appliquer la maxime « Le pouvoir a des raisons que la République ne connaît pas ».
Il n’incarne pas la figure d’un enquêteur amené à trouver le coupable, mais celle d’un agent de l’ombre contraint d’empêcher que ne se répandent des informations ou des interprétations contraires aux intérêts de l’État. Qu’importe la vérité, pourvu que ce que l’on présente comme telle soit acceptable. Et donc, aussi brillant soit-il, le comte Raoul se voit parfois dépassé par des manœuvres complexes et retorses fleurant bon le double jeu ou l’intoxication.
C’est ainsi qu’il va devoir étouffer l’éventuelle implication du Prince de Galles dans une mort criminelle. C’est-à-dire concevoir un scénario plausible et qui ne nuise pas à la République. Dans le contexte des tensions avec l’Allemagne et du rapprochement avec l’Angleterre, l’affaire est spécialement délicate. Ou encore, découvrir les causes de la mort de Pierre Curie. Est-ce un accident, un suicide, un assassinat ? Dans ce cas, des puissances étrangères sont-elles impliquées ? Et aussi, comment comprendre que Gabriel Syveton, le chef de la droite parlementaire, soit retrouvé mort dans son bureau fermé à clé de l’intérieur ; suicide ou assassinat ? Dans les deux cas, l’affaire est embarrassante. Quel scénario privilégier et comment le rendre crédible ?
Raoul est secondé par Arsène Champigny. Officiellement son majordome et son chauffeur. Officieusement chargé de pénétrer discrètement des milieux qu’il connait bien en tant qu’ancien militaire, ancien policier, peut-être ancien malfrat, et d’en ramener toutes les informations utiles à l’enquête et à la fabrication de la vérité officielle. Et donc chargé des encore plus basses besognes. La relation entre les deux hommes est à l’image du nouveau visage d’une société française où la noblesse, de moins en moins dominante, est contrainte d’évoluer et d’accepter des comportements peu recommandables mais « efficaces », si elle ne veut pas être évincée de tout pouvoir.
Cette situation trouve un équivalent linguistique original. Le binôme Raoul-Arsène se constitue à partir d’un contrepet, résumé parfait de leur situation sociale respective et d’une nécessaire collaboration de classes : « Il y a si peu de différence entre un matheux confiant et un maffieux content. »
Car Arsène a la manie de ponctuer ses commentaires de maximes et de contrepets (toujours bienséants), tels que « le palais royal paraît loyal » ou, pour expliquer certaines traces de souliers, « saison mouillée, maison souillée ». Mais le contrepet est peut-être aussi plus fondamentalement une belle image du travail de l’enquêteur. « Pour une fois, Arsène déclencha un sourire chez Raoul, ébloui par la virtuosité langagière de son acolyte. Son métier, à lui Raoul, était-il autre chose qu’un débat incessant entre des objets et des faits confondus dans les discours contradictoires de témoins incertains ? »
Jacques Neirynck (1931–2025) a mis en scène Raoul Thibaut de Mézières dans trois livres : La mort de Pierre Curie (2007), Le crime du prince de Galles (2007) et La faute du président Loubet (2008). Ils répondent aux exigences de la collection « Grands détectives » de 10/18 de proposer des « polars historiques ». Dans son cas, la documentation est impressionnante. De nombreuses situations sont véridiques : effectivement, la mort de Gabriel Syveton laisse planer un doute, de même que celle de Pierre Curie. Oui, les extravagances de Boni de Castellane qu’il décrit avec une pointe d’amusement sont bien réelles. La médium Eusapia Paladino, dont le personnage semble être une belle invention romanesque, défrayait vraiment la société parisienne et, de fait, Pierre Curie participait à ses séances de spiritisme.
Mais, surtout, Neirynck témoigne d’une fine connaissance de la situation politique complexe de cette période, des machinations compliquées parfois ourdies, dont l’ingéniosité laisse pantois. Il rend compte des modifications profondes qui affectent tant la société française que celle des autres nations occidentales.
Dans sa réflexion sur les comportements sociaux, l’écrivain ne se prive pas de se faire moraliste, jugeant de façon distanciée les enjeux et les travers du jeu social. Il ponctue son récit de considérations ou formules, parfois assassines, qui mettent l’anecdotique en perspective : « L’alexandrin joue un rôle décisif dans l’esprit français : il dispense de réfléchir par son rythme propre, en ordonnant les mots pour en fabriquer une évidence… »
L’ancrage belge est présent dans La faute du président Loubet. L’épouse de Syveton, réellement anversoise de souche, ne fait pas mystère de ses origines, même si l’auteur accentue sans doute les traits belges de son comportement et de son expression.
Les trois romans parus valent aussi par leur style. L’emphase, la grandiloquence (la rhétorique de l’époque l’exige), les formules, le tout sur un ton subtilement distancié et un humour très fin font de ces livres un régal linguistique, qui sert bien l’ingénieuse intrigue policière.
Joseph Duhamel
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°226 (2026)
