Mariedl, Espiègle et gigantesque

Laura Simonati et Fanny Deschamps

Lau­ra Simonati et Fan­ny Deschamps, autrice et éditrice de “Mariedl” — Pho­to : Samia Ham­ma­mi

La Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles a décerné ses prix lit­téraires, désor­mais appelés Espiè­gles, le 20 novem­bre 2023. L’Espiègle de la pre­mière œuvre en lit­téra­ture jeunesse a récom­pen­sé Lau­ra Simonati pour Mariedl, une his­toire gigan­tesque, paru chez Ver­sant Sud Jeunesse. L’occasion d’une ren­con­tre avec l’autrice et son éditrice.

Un livre pour enfants, c’est la ren­con­tre de textes et de dessins, de per­son­nages et de per­son­nal­ités, d’un ici et d’un ailleurs, d’artistes et d’une mai­son d’édition. Mariedl, une his­toire gigan­tesque, c’est celle de Lau­ra Simonati, une autrice-illus­tra­trice désar­mante de tal­ent et de sen­si­bil­ité, et de Fan­ny Deschamps, une éditrice fasci­nante d’enthousiasme et de per­spi­cac­ité. Comme dans les con­tes qu’on aime tant, espérons-leur de « vivre heureuses et d’avoir beau­coup d’enfants »…

Laura Simonati Mariedl

Lau­ra Simonati, vous êtes une Véron­aise arrivée à Brux­elles il y a six ans. Pou­vez-vous retrac­er votre par­cours ?
Lau­ra Simonati : En Ital­ie, après un lycée artis­tique, j’ai inté­gré une fil­ière de graphisme et de design indus­triel à la Lib­era Uni­ver­sità di Bolzano pour mon bache­li­er. Quand je suis arrivée en Bel­gique, j’ai pour­suivi mon par­cours à l’École nationale supérieure des arts visuels (La Cam­bre), en com­mu­ni­ca­tion visuelle et graphique, une sec­tion hybride entre l’illustration et le graphisme. Une fois mon diplôme obtenu, tout en tra­vail­lant dans un stu­dio de graphisme, je me suis con­sacrée prin­ci­pale­ment à l’illustration. Je vois ces deux dis­ci­plines comme com­plé­men­taires et les exem­ples où elles se ren­con­trent (comme dans les typogra­phies dess­inées, par exem­ple) me réjouis­sent.

À vos yeux, y a‑t-il une « cul­ture du dessin » dif­férente en Ital­ie et en Bel­gique ?
L.S. : En Bel­gique, il y a une cul­ture du dessin très forte, très iden­ti­taire, surtout en ce qui con­cerne la BD, ain­si qu’un plus grand sou­tien économique (prix, bours­es, finance­ments, etc.) aux illus­tra­teurices et dessi­na­teurices. Iels sont aus­si plus sou­vent sollicité·e·s pour tra­vailler sur des pro­jets d’envergure (espace pub­lic, insti­tu­tions, etc.) qu’en Ital­ie où les mêmes oppor­tu­nités ne leur sont pas offertes mal­gré une énorme richesse en ter­mes visuels et en nom­bre d’artistes. En ce moment, il y a notam­ment une vague d’illustrateurices du côté de l’expérimentation, de la joie et de la couleur qui innovent de manière très gaie.

Mariedl

Fan­ny Deschamps, quel est votre par­cours dans le milieu du livre ?
Fan­ny Deschamps : J’ai suivi des études de langues et lit­téra­tures romanes, puis un DES en ges­tion cul­turelle (pen­dant lequel j’ai été sta­giaire au Prix Verse­le à la Ligue des Familles). C’est pour tra­vailler dans le monde du livre pour enfants que je suis dev­enue libraire jeunesse et bande dess­inée chez Lib­ris. Quand la librairie a fer­mé, j’ai ren­con­tré Elis­a­beth Jon­gen, fon­da­trice des édi­tions Ver­sant Sud, qui m’a pro­posé de créer avec elle une branche de lit­téra­ture pour enfants sur laque­lle on s’est mis­es à tra­vailler en 2015. Nous avons alors pro­posé à Noémie Favart, Camille Van Hoof et Pao­la De Nar­vaez, trois étu­di­antes à La Cam­bre, de réalis­er cha­cune un livre. Leurs ouvrages sont sor­tis en 2016 et l’aventure con­tin­ue depuis…

Enfants, étiez-vous des lec­tri­ces d’albums ? Vous sou­venez-vous de votre livre préféré ?
F.D. : Je n’ai jamais arrêté de lire des albums pour enfants. Mes sou­venirs impor­tants sont les Ernest et Céles­tine de Gabrielle Vin­cent, le Buis­son-aux-Mûres de Jill Barklem, les Roald Dahl et les Pef.

L.S. : Enfant, j’adorais me per­dre dans l’album Une ville au fil du temps de Steve Noon et Anne Mil­lard qui racon­te l’évolution d’un lieu à tra­vers les épo­ques. Et la pre­mière fois où je me suis ren­du compte qu’il y avait quelqu’un der­rière un dessin, c’était avec Quentin Blake, illus­tra­teur de Roald Dahl et Bian­ca Pit­zorno.

À pro­pos de Ver­sant Sud Jeunesse, Fan­ny, diriez-vous que c’est une mai­son d’édition à la fois locale et inter­na­tionale ?
F.D. : En ce qui con­cerne l’aspect local, on tra­vaille avec de jeunes illus­tra­teurices issu·e·s d’écoles d’art de Brux­elles et provenant de dif­férents pays. Quant à l’aspect inter­na­tion­al, il y a deux pans. D’une part, on fait vivre nos créa­tions hors de nos fron­tières en les traduisant et en ven­dant leurs droits à des édi­teurices étranger·ère·s (c’est le cas de Mariedl, qui va sor­tir en Ital­ie, en Corée et en Chine). D’autre part, on traduit des livres (sué­dois, ital­iens, améri­cains, fla­mands, etc.) en français. Il y a donc un dou­ble mou­ve­ment. Actuelle­ment, notre cat­a­logue compte à peu près 80 ouvrages et autant d’auteurices, vivant·e·s ou mort·e·s (par exem­ple, Gian­ni Rodari et Astrid Lind­gren avec des illus­tra­tions de Beat­rice Ale­magna).

Quand et com­ment vos chemins d’autrice-illustratrice et d’éditrice se sont-ils croisés ?
L.S. : Mariedl était mon tra­vail de fin d’études à La Cam­bre. Je l’ai réal­isé durant la pre­mière vague du Covid, une péri­ode assez com­pliquée et stres­sante. Alors que mon jury s’était très bien passé, moi, je demeu­rais cri­tique par rap­port à mon livre. Après avoir obtenu mon diplôme, je l’ai donc « caché » pen­dant un an. Avec le recul, je vois que les sen­ti­ments négat­ifs liés à cette péri­ode en avaient défor­mé ma per­cep­tion… Après plusieurs mois, j’ai quand même répon­du à l’appel de « The Unpub­lished Pic­ture­book Show­case », un con­cours organ­isé par dPIC­TUS. Et Fan­ny fai­sait par­tie du jury…

F.D. : C’était ma pre­mière par­tic­i­pa­tion à ce con­cours (auquel je prends part chaque année depuis). C’est un tra­vail à la fois énorme (des cen­taines de pro­jets à lire à chaque édi­tion) et stim­u­lant. Le livre de Lau­ra m’a tapé dans l’œil, car Mariedl ne ressem­ble pas à ce qu’on a l’habitude de crois­er en lit­téra­ture jeunesse. D’abord, c’est rare d’avoir un texte à tel point inté­gré dans l’illustration. Ensuite, le dessin, avec son aspect pas « léché », déroute de façon géniale. Enfin, l’histoire est excel­lente, ce qui n’est pas tou­jours une évi­dence. Impos­si­ble de laiss­er pass­er cette pépite ! Elis­a­beth Jon­gen a directe­ment partagé mon ent­hou­si­asme et nous en avons pro­posé la pub­li­ca­tion à Lau­ra. L’album a été un peu retra­vail­lé et quelques planch­es ont été ajoutées, mais il ressem­ble très fort à la ver­sion orig­i­nale. On a aus­si dû le traduire en français ensem­ble parce qu’il était en ital­ien ini­tiale­ment.

Mariedl s’inspire de la vie de Maria Fass­nauer. Pou­vez-vous nous la présen­ter ?
L.S. : Mariedl est née à la fin du 19e siè­cle dans la ferme d’une famille mod­este, au cœur de la mon­tagne sud-tyroli­enne. À ses trois ans, elle a com­mencé à grandir de façon étrange, jusqu’à attein­dre 2 mètres 27 à dix-sept ans. Sa répu­ta­tion a vite dépassé les fron­tières de la val­lée et, un jour, un cirque itinérant spé­cial­isé dans les freak shows lui a pro­posé du tra­vail. Pour aider ses par­ents, Mariedl s’est engagée dans une tournée européenne qui a duré six ans. À la suite de prob­lèmes de san­té, elle est ren­trée dans son vil­lage natal où elle est morte à trente-huit ans. Son courage, son sac­ri­fice, sa générosité et sa naïveté m’ont touchée, c’est pour cela que je lui ai con­sacré un livre sur la recherche de soi, l’acceptation de sa dif­férence, etc.

F.D. : Avant de décou­vrir l’album de Lau­ra, je ne con­nais­sais pas Mariedl. C’est une per­son­nal­ité très attachante qui vit une chose « mal­gré elle », qui lui est moins imposée par sa taille que par le regard des autres. La façon de con­sid­ér­er une « dif­férence » par rap­port à une norme va oblig­er une per­son­ne à s’exiler, à choisir un par­cours dif­fi­cile, à être manip­ulée, etc. C’est ce qui fait écho dans cette his­toire-là car tout le monde, au moins une fois dans sa vie, se sent dif­férent, bizarre, mar­gin­al. Le sen­ti­ment d’inadéquation et de non-accep­ta­tion est uni­versel. Je suis aus­si per­suadée que pra­tique­ment tous les thèmes sont abor­d­ables avec les enfants si on adopte une approche adéquate. Ici, par exem­ple, la manière dont Lau­ra traite l’univers du freak show n’a rien d’effrayant… ou juste ce qu’il faut. 

Dans vos inspi­ra­tions, Lau­ra, vous évo­quez l’art ver­nac­u­laire. Que représente-t-il pour vous ?
L.S. : J’y fais ren­tr­er l’art brut, l’art folk­lorique, etc. À mes yeux, c’est l’art spon­tané des per­son­nes qui n’ont pas appris à faire de l’art. Dès lors, on y ren­con­tre des solu­tions visuelles impens­ables, éton­nantes, très libres par rap­port à celles pro­posées par quelqu’un qui a eu une for­ma­tion artis­tique. En ce qui con­cerne l’out­sider art, je suis fascinée par ces artistes qui fondent une œuvre dans la dis­cré­tion la plus com­plète. Dans le monde actuel, les artistes mon­trent tout, qua­si directe­ment, et je trou­ve puis­sant que l’on crée juste par besoin, sans néces­sité de recon­nais­sance.

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Quelles ont été les étapes con­crètes de la créa­tion de votre album ?
L.S. : Comme tou­jours, j’ai com­mencé par une phase de recherch­es icono­graphiques. J’ai passé des heures à chercher des images (sur le ter­ri­toire, les man­i­fes­ta­tions folk­loriques, les cos­tumes régionaux, etc.) dont je rem­plis­sais des car­nets afin de nour­rir mon visuel. Ensuite, je me suis con­cen­trée sur les freak shows et sur les géant·e·s, et leurs représen­ta­tions tou­jours iden­tiques. À ce moment-là, j’avais l’histoire, deux, trois images embry­on­naires en tête et quelques cro­quis dess­inés. J’ai alors dévelop­pé le sto­ry board et le texte en par­al­lèle. Mon com­pagnon, qui tra­vaille comme mon­teur au ciné­ma, m’a été d’une aide essen­tielle durant ce proces­sus de cal­i­brage dra­maturgique.

Pou­vez-vous décrire votre tech­nique d’illustration ?
L.S. : Je des­sine à main lev­ée, avec des crayons, des feu­tres et des gouach­es. Je cray­onne d’abord l’image sur un papi­er pour définir la com­po­si­tion ; c’est ma base. Ensuite, je tra­vaille toutes les formes séparées que je scanne. Enfin, je les monte sur Pho­to­shop. Cela me donne la pos­si­bil­ité de déplac­er, de per­muter, d’effacer des élé­ments ain­si que de mod­i­fi­er les couleurs (même si j’utilise une palette restreinte), ce que je ne pour­rais pas faire avec un dessin orig­i­nal. Cette tech­nique m’offre à la fois de la flex­i­bil­ité dans la com­po­si­tion, un gain de temps (bien que je demeure très lente dans ma pro­duc­tion) et un ren­du qui me plait. Pour mon prochain album, j’ai envie de ne dessin­er que des orig­in­aux, du début à la fin.

La dis­po­si­tion texte-image déroute dès la cou­ver­ture. Comme Mariedl qui n’entrait pas dans les cadres, Lau­ra s’échappe aus­si des car­cans. Est-ce un atout pour le jeune lec­torat ?
F.D. : Dans Mariedl, c’est d’abord l’aspect visuel qui nous a plu, et son « écri­t­ure dess­inée » en fait par­tie. C’est à la fois par­ti­c­uli­er et intéres­sant, mais cela peut amen­er un peu de résis­tance chez les jeunes lecteurices aus­si.

L.S. : Tout est écrit à la main et j’utilise une tech­nique iden­tique : je des­sine mes let­tre, je les scanne et je dis­pose le texte sur les images. C’est un tra­vail fas­ti­dieux, qui aura ses lim­ites avec les tra­duc­tions dans des langues dont je ne maîtrise pas l’alphabet. Néan­moins, comme j’adore écrire à la main, le prochain livre le sera aus­si, mais avec une autre typogra­phie qui s’adaptera au con­texte visuel. Je sais que le ren­du ne répond pas for­cé­ment aux stan­dards de lis­i­bil­ité, mais il est impor­tant de sor­tir des sen­tiers bat­tus, de ten­ter des choses, d’explorer des pos­si­bles, de met­tre un peu de bruit. Et cela vaut pour tous les arts.

Quelle a été la récep­tion cri­tique de l’album ?
F.D.: J’ai l’impression que c’est un livre qui divise : certain·e·s vont ador­er, et d’autres vont éprou­ver des dif­fi­cultés à entr­er dedans. Il n’a pas tout de suite trou­vé son lec­torat, ce qui est par­fois le cas pour les pre­miers livres en général. Claire­ment, le Prix Opera Pri­ma de Bologne a fait décoller l’album début 2023 et cela a été un grand bon­heur.

L.S. : Avoir reçu ce prix a changé le des­tin du livre. Cela l’a fait con­naître en dehors de la Bel­gique et de l’Italie, et cela m’a recon­nec­tée à lui. J’ai tou­jours ce « syn­drome de l’imposteur », mais je me sens plus légitime et cette recon­nais­sance a don­né du sens à ce que je fais.

F.D. : Pour nous, c’est un pari de pub­li­er des jeunes auteurices en général, et un livre si par­ti­c­uli­er dans ce cas. C’était la pre­mière fois que la Bel­gique gag­nait ce prix pres­tigieux et cela a été très val­orisant pour une petite mai­son d’édition indépen­dante comme nous. Recevoir l’Espiègle de la pre­mière œuvre en lit­téra­ture jeunesse en novem­bre 2023 a été une autre con­sécra­tion qui augure de belles per­spec­tives. Cela légitime notre tra­vail, nos choix et nos pris­es de risque. 

Quelles sont vos ambi­tions à plus ou moins court terme ?
F.D. : Con­tin­uer sur notre lancée : faire de bons livres, les pouss­er au max­i­mum, tra­vailler avec les auteurices qu’on aime et en décou­vrir d’autres.

L.S. : Je tra­vaille sur mon nou­veau livre. C’est le début : j’ai l’histoire et des cro­quis, et mes car­nets se rem­plis­sent petit à petit. Et bien sûr, quand il sera prêt, je le pro­poserai à Ver­sant Sud Jeunesse…

Samia Ham­ma­mi


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°218 (2024)

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