Anne Richter, L’ange hurleur

Un vertige lucide

Anne RICHTER, L’ange hurleur, L’âge d’homme, coll. « Con­tem­po­raine », 2008

richter l'ange hurleurPrécédés d’une pré­face de Georges Thinès, d’un avant-pro­pos de Jean-Bap­tiste Baron­ian et même d’une note de l’au­teur (risquions-nous de nous égar­er dans un monde en clair-obscur, où l’im­prob­a­ble fait vac­iller le réel?), les neuf courts réc­its que nous livre Anne Richter por­tent un titre inso­lite : L’ange hurleur. Illus­tré par le cri de douleur (ou d’ef­froi?) d’un ange de Giot­to.

On y fait d’é­tranges ren­con­tres, y frôle d’indéchiffrables drames. Le mys­tère s’ourle d’an­goisse et de cru­auté; comme l’amour, d’ab­sence et de soli­tude.

Clara est née avec, tapi en son sein, un renard rouge qui, à chaque émo­tion vive, lui mord sauvage­ment le coeur, lui arrachant des hurlements dés­espérés. Jusqu’au jour où la musique de Mozart, avec ce «sourire à tra­vers les larmes» d’une douceur déchi­rante, cette aspi­ra­tion grave et légère à l’a­paise­ment, la délivre de son mal tor­tu­rant.

Un homme pro­fondé­ment endor­mi marche sur la route, assail­li par les songes, pénètre dans une mai­son incon­nue et pour­tant famil­ière, recon­naît des vis­ages qui ne le voient pas, pressent un mal­heur, voudrait l’empêcher, mais n’y parvien­dra pas. «Tant de gestes, d’actes, d’événe­ments passés le séparaient des autres et de lui-même. Il avait l’im­pres­sion de suiv­re des ombres de l’autre côté d’un fleuve, il mar­chait sans les quit­ter des yeux, ten­tait de les appel­er, mais les ombres allaient tou­jours, sans même soupçon­ner l’ex­is­tence de ce fan­tôme trem­blant sur l’autre berge.»

Un curieux chat-singe ramené d’A­ma­zonie, devenu le con­fi­dent d’Ol­ga, se révèle être un thau­maturge : «Il a le don des larmes, celles qui éteignent le feu des colères et des com­bats, mais il pos­sède en out­re la joie de vivre. Il pleure sur la douleur du monde et dan-se devant sa beauté». Et devant l’amour, grâce à lui retrou­vé, d’Ol­ga et d’Adam.

Par­mi ces nou­velles qui frô­lent le fan­tas­tique se glis­sent des textes à l’ac­cent per­son­nel, où la con­fi­dence se pro­longe en médi­ta­tion.

Anne et Anna nous par­le ain­si de la soli­tude et de l’écri­t­ure (laque­lle des deux induit-elle l’autre?) et des­sine un por­trait sen­si­ble d’An­na Géramys, amie trop tôt dis­parue, dont elle relit les deux romans. «Oui, cette vie et cette oeu­vre ne furent qu’un ver­tige, mais un ver­tige éton­nam­ment lucide, vécu avec un mélange sur­prenant de véhé­mence et de froideur.»

Sous la plume d’Anne Richter aus­si, ver­tige et lucid­ité, fas­ci­na­tion de l’ir­ra­tionnel et goût de la clarté, du mot pré­cis, s’u­nis­sent étroite­ment. Aux con­fins du réel. Au seuil du mys­tère.

Francine Ghy­sen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)