Préhistoire de la politique du livre en Fédération Wallonie-Bruxelles

Les « Lettres ouvertes aux écrivains de Belgique » de Roger Avermaete

Pen­dant une trentaine d’années, de 1952 à 1988, un péri­odique d’un genre par­ti­c­uli­er s’est propagé dans les milieux lit­téraires en Bel­gique. Com­bi­en l’ont reçu et en ont fait la lec­ture ? Nul ne le sait. Son reten­tisse­ment a néan­moins été équiv­a­lent, à n’en pas douter, aux revues les plus offi­cielles de l’époque. Son secret ? Une ironie, un cynisme, une autodéri­sion plus dévas­ta­teurs que les méth­odes des avant-gardes dites rad­i­cales, voués à une cri­tique inté­grale et sans appel du sys­tème des let­tres belges.

À la fin de l’année 1952, l’écrivain anver­sois Roger Aver­maete rédi­ge un petit opus­cule de qua­tre pages, sans date, adressé aux Écrivains de Bel­gique. Cette let­tre ouverte, qui tient autant du pam­phlet que de l’anti-manifeste, a pour déclencheur le cinquan­tième anniver­saire de l’AEB (Asso­ci­a­tion des Écrivains belges), ses dis­cours, ban­quets, vins d’honneur, min­istres, diplo­mates, fleurs, couronnes[1]. D’un ton espiè­gle, fausse­ment appro­ba­teur, résigné peut-être, Aver­maete dit ne pas vouloir remet­tre en ques­tion une tra­di­tion éprou­vée dans les domaines de la pêche à la ligne, du jeu de boules et de l’élevage caprin. L’heure n’est pas à la récrim­i­na­tion, mais à des réflex­ions “sec­ondaires”, qui lui sont venues « en humant l’encens et la myrrhe si généreuse­ment brûlés en notre hon­neur ». Aver­maete décrit nég­ligem­ment le secteur, comme jadis dans sa Petite fresque des Arts et des Let­tres dans la Bel­gique d’aujourd’hui (1929)[2]. Auteur, libraire, édi­teur, presse, État, dans les faits, tout le monde en prend pour son grade.

Série préméditée ou non, la let­tre en entraîne une autre, puis encore une autre, et ain­si de suite. La péri­od­ic­ité est don­née. Les let­tres d’Avermaete tomberont tous les trois mois, comme un couperet, aux sol­stices et aux équinox­es. Alors que Cor­re­spon­dance (1924–1925), autre revue épis­to­laire pub­liée aux pre­miers temps du sur­réal­isme, s’était autodis­soute au bout d’une ving­taine de numéros, seule la mort d’Avermaete inter­rompra le proces­sus. En résulte un cor­pus de 144 let­tres imprimées sur les qua­tre faces d’une feuille B4 (env­i­ron) pliée en deux. Por­tant la men­tion « Édi­teur Roger Aver­maete », elles relèvent du compte d’auteur, ou plutôt de l’autoédition, excep­tion dans la tra­jec­toire d’un auteur abon­né aux con­trats édi­to­ri­aux et défenseur de la pro­fes­sion­nal­i­sa­tion des écrivains[3]. 

Le Bois Sacré

Si Roger Aver­maete ne cesse de suiv­re et de com­menter l’actualité, il est des sujets sur lesquels l’auteur fait preuve d’une con­stance remar­quable, voire implaca­ble. L’AEB, dont il est mem­bre au demeu­rant, se trou­ve ain­si rail­lée pen­dant trois décen­nies pour son iner­tie. Dotée de 400 mem­bres, l’AEB vit selon Aver­maete dans l’illusion que le nom­bre fait la force, à défaut de pou­voir miser sur la qual­ité. Sa pub­li­ca­tion, Nos let­tres, cet « exci­tant péri­odique »[4] qui n’est ni une revue, ni un bul­letin pro­fes­sion­nel (un « mulet »), de même que son Cat­a­logue de paru­tions, sont aus­si matière à com­men­taire. Com­ment se pour­rait-il que 800 titres d’auteurs belges soient présents dans le com­merce en 1954 ? Dans le com­merce clan­des­tin, alors. Et que dire des 140 édi­teurs recen­sés, quand on en dénom­bre une douzaine, et encore ? À moins de compter ceux qui vivent des sub­ven­tions accordées à des poètes escro­qués deux fois, au moment de la fab­ri­ca­tion et au moment de la dif­fu­sion[5].

L’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es de Bel­gique ne s’en sort guère mieux. Avec ses 40 mem­bres pour dix fois plus d’écrivains à peine, l’ARLLF offre un taux de réus­site supérieur à la Loterie nationale[6] – et alors qu’il suf­fit, pour être mem­bre de l’AEB, d’être en ordre de coti­sa­tion. L’AEB et l’ARLLF con­stituent pour­tant la toile de fond, l’horizon absolu du jeu lit­téraire en Bel­gique fran­coph­o­ne : « En Bel­gique, mes chers con­frères, notre salut est de faire sem­blant : on joue à l’homme de let­tres. On met sur sa carte de vis­ite : mem­bre de l’AEB, en atten­dant l’ARLLF[7]. » L’expression qui revient le plus sou­vent sous la plume de Roger Aver­maete pour qual­i­fi­er ce milieu est celle de Bois Sacré. Un espace autonome et pur, coupé du monde, fonc­tion­nant selon des règles pro­pres. Mais qui, à y regarder de plus près, a l’étroitesse d’un « potager »[8].

Du potager au système

AEB, ARLFF, ces insti­tu­tions ne sont pas con­damnées en soi par Roger Aver­maete. On aurait tort de voir en lui un pur anar­chiste rétif à toute forme d’organisation ou de hiérar­chie, lui qui a accu­mulé les dis­tinc­tions tout au long de sa tra­jec­toire, en plus d’une belle car­rière de fonc­tion­naire et d’enseignant à Anvers. Ce que retient le « non con­formiste », pour repren­dre la for­mule de son biographe Désiré Denu­it[9], c’est l’écart entre le savoir-faire de cette mag­i­s­tra­ture des let­tres et la pré­ten­tion qui est la sienne dans l’exercice de ses fonc­tions, ain­si que dans la défense de ses posi­tions. Les académi­ciens belges ne por­tent certes pas, comme en France, d’uniforme per­sil­lé, d’épée au côté, ni de bicorne à plumes[10]. Ils ne man­quent cepen­dant pas de manières sous lesquelles se drap­er :

Je suis tombé en arrêt devant une phrase d’Oscar Wilde : “L’humanité se prend trop au sérieux, c’est le péché orig­inel du monde.” J’ai pen­sé aus­sitôt à mes com­pa­tri­otes et, plus spé­ciale­ment à vous, poètes et romanciers, essay­istes et dra­maturges, pour qui le sérieux com­pense sou­vent la faible audi­ence.[11]

Plus fon­da­men­tale­ment, Aver­maete décon­stru­it au fil de ses let­tres ouvertes le sys­tème très fer­mé des let­tres belges, où un « peu­ple de poètes »[12] est admin­istré par l’Académie d’un côté (qui gère le Fonds des let­tres), par le Ser­vice des let­tres du min­istère de l’Instruction publique de l’autre (et sa « Com­mis­sion con­sul­ta­tive pour l’achat de livres de valeur lit­téraire cer­taine [sic] »[13]). Entre les deux, ou plutôt dans les deux, beau­coup d’académiciens. Et notam­ment la fig­ure de Roger Bodart, cible récur­rente de l’épistolier. Dans ces matières, Aver­maete appa­raît bien plus comme un lanceur d’alerte que comme un sim­ple polémiste qui sor­ti­rait du bois tous les trimestres. Une des thé­ma­tiques fortes et régulières de ses let­tres réside dans l’analyse des listes de livres achetés pour le compte de l’État, doc­u­ment con­fi­den­tiel quand il l’obtient une pre­mière fois en 1961 (achats de 1960)[14]. Ses inves­ti­ga­tions l’amènent à fustiger ce que Bib­iane Fréché nom­mera quelques décen­nies plus tard le « sys­tème Bodart », un régime de sub­ven­tions favor­able aux amis et aux proches du con­seiller lit­téraire act­if au sein du Min­istère de l’Instruction publique[15]. Que devi­en­nent les livres achetés, ensuite ? Pas grand-chose, selon Roger Aver­maete : mon­tagnes de paque­ts non défaits, con­servés en caves, comme les « preuves tan­gi­bles de notre pro­duc­tion[16] ».

Alors que l’État sou­tient vaille que vaille des « auteurs qui suent l’ennui »[17], les mesures com­plé­men­taires ont surtout pour objet la France : séjours rémunérés d’auteurs belges[18], largess­es envers Pierre Seghers pour faire entr­er des Belges dans la col­lec­tion « Poètes d’aujourd’hui » [19], le prob­lème ne tient pas seule­ment aux com­pro­mis­sions qui s’expriment ici comme ailleurs. Il en va surtout, sem­ble-t-il, d’une forme évoluée de provin­cial­isme qui tend à chercher à l’étranger la val­i­da­tion de ses hauts faits.

Pen­dant ce temps, Aver­maete voit mon­ter de puis­santes formes de nation­al­isme, com­mu­nau­taires et lin­guis­tiques, qui ne sont pas prop­ices à la col­lab­o­ra­tion et à l’entraide. Sans en faire un mod­èle absolu, il com­pare le sys­tème des let­tres fran­coph­o­nes à celui des let­tres fla­man­des, et ne peut que con­stater le fos­sé qui les sépare. Les reven­di­ca­tions et les actions de la Verenig­ing van Vlaamse Let­terkundi­gen, en par­ti­c­uli­er, reti­en­nent son atten­tion pour ce qu’elles sig­ni­fient en fait de moder­nité du statut de l’écrivain, sur le plan de la recon­nais­sance de son tra­vail et de son « indépen­dance ». On voit certes poindre, côté fran­coph­o­ne, des espoirs sim­i­laires, autour du Groupe du Roman notam­ment[20], mais ces actions n’existent qu’à l’état embry­on­naire et ne sont nulle­ment suiv­ies par une asso­ci­a­tion telle que l’AEB, plus portée sur les con­duites aris­to­cra­tiques. De let­tre en let­tre, se des­sine ain­si de plus en plus net­te­ment le pro­jet de Roger Aver­maete, sa « vision » en tout cas, lui qui fai­sait mine de ne pas en avoir au début de son long plaidoy­er :

Alors, il faut, comme j’ai eu l’honneur de vous le rap­pel­er à maintes repris­es, pro­mou­voir l’édition, non pas une édi­tion d’État, qui nous gav­erait d’académiciens plus ou moins solen­nels et d’académisables chan­tant : « Nous entrerons dans la car­rière / Quand nos aînés n’y seront plus / Nous y trou­verons leur pous­sière / Et les traces de leurs ver­tus. (bis) » … mais une édi­tion active qui tient la lit­téra­ture pour une matière vivante et son pro­duit, le livre, pour une marchan­dise pro­pre à touch­er le pub­lic et non à moisir dans une cave offi­cielle ou dans une bib­lio­thèque oubliée.[21] 

Un monde en mutation

Les « let­tres ouvertes aux Écrivains de Bel­gique » de Roger Aver­maete con­stituent une curiosité archivis­tique. À rai­son de quelques exem­plaires ou plus, on en trou­ve la trace dans un cer­tain nom­bre de fonds d’archives d’écrivains. La presse lit­téraire se fait régulière­ment l’écho, elle aus­si, des let­tres, que ce soit pour les repro­duire ou y réa­gir. De ce dou­ble point de vue, les col­lec­tions des Archives et Musée de la Lit­téra­ture sont un bon indi­ca­teur du rôle que cette livrai­son trimestrielle a joué dans l’arène, et dont il est évidem­ment ques­tion aus­si dans la cor­re­spon­dance, privée cette fois, de Roger Aver­maete avec dif­férentes per­son­nal­ités du monde lit­téraire. S’agissant des let­tres ouvertes pro­pre­ment dites, les AML dis­posent du cor­pus dans sa qua­si-inté­gral­ité, puisqu’il ne manque que trois numéros sur les cent quar­ante-qua­tre imprimés et dif­fusés (n°141, 142 et 143, années 1987–1988, si d’aventure un lecteur du Car­net et les Instants…). Le fonds Roger Aver­maete per­met toute­fois de com­penser ce manque sans trop de dif­fi­culté, puisqu’il con­tient la total­ité des man­u­scrits auto­graphes des let­tres ouvertes, du début en 1952 à la fin en 1988.

Par-delà les seules ques­tions tech­niques de poli­tique du livre, cet ensem­ble de let­tres de Roger Aver­maete offre un aperçu très large de la vie lit­téraire en Bel­gique fran­coph­o­ne. Dans ses mul­ti­ples con­tri­bu­tions, Aver­maete rend compte d’événements aus­si dis­tants tem­porelle­ment que l’Expo 58 et le Fes­ti­val Europalia 80, par­le de théâtre, de la place du cyclisme au som­met de la hiérar­chie cul­turelle, de tim­bres à l’effigie des grands auteurs, d’expositions, d’anthologies, de petits faits d’actualité vécus à chaud comme la paru­tion (mal­menée, bien enten­du) du Guide lit­téraire de la Bel­gique, de la Hol­lande et du Lux­em­bourg chez Hachette en 1972. La longévité de l’entreprise, cou­plée à une régu­lar­ité sans faille, en font un essai en mou­ve­ment des plus pas­sion­nants, et d’autant plus riche qu’il enjambe deux épo­ques. Avec la fédéral­i­sa­tion de la Bel­gique, Roger Aver­maete voit se met­tre en place les struc­tures qui aboutiront effec­tive­ment, au sein de la Com­mu­nauté française de Bel­gique, aux mécan­ismes de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion des auteurs et de la chaîne du livre qu’il avait appelés de ses vœux. Mais la tran­si­tion sonne aus­si le glas de la Bel­gique uni­taire, d’une cul­ture faite de coex­is­tence lin­guis­tique, déchirure qui con­fère à ses let­tres leur pro­fonde nos­tal­gie.

Tan­guy Habrand


[1] Roger AVERMAETE, « Let­tre ouverte aux écrivains de Bel­gique », s. d. [Sol­stice d’hiver 1952].
[2] Id., Petite fresque des Arts et des Let­tres dans la Bel­gique d’aujourd’hui, Brux­elles, L’Églantine, 1929.
[3] Id., « Six­ième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe du print­emps 1954.
[4] Id., « Vingt-qua­trième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe de l’automne 1958.
[5] Id., « Six­ième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe du print­emps 1954.
[6] Id., « Troisième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de juin 1953.
[7] Id., « Six­ième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe du print­emps 1954.
[8] Id., « Nou­velle [Deux­ième] Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe de print­emps 1953 ; et « Troisième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de juin 1953.
[9] Désiré DENUIT, Roger Aver­maete le non con­formiste, Brux­elles, Fonds Mer­ca­tor, « Arcade », 1979.
[10] Roger AVERMAETE, « Qua­trième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe de sep­tem­bre 1953.
[11] Id., « Cinquante-et-unième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de l’été 1965.
[12] Id., « Vingt-et-unième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de l’hiver 1957.
[13] Id., « Cinquante-qua­trième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe du print­emps 1966.
[14] Id., « Trente-cinquième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de l’été 1961.
[15] Bib­iane FRÉCHÉ, « Pou­voir, lit­téra­ture et réseaux en Bel­gique fran­coph­o­ne : Roger Bodart (1910–1973) », dans Études de let­tres, n°1, « Écrire en fran­coph­o­nie : une prise de pou­voir ? », 2008.
[16] Roger AVERMAETE, « Dix-neu­vième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de l’été 1957.
[17] Id., « Nou­velle [Deux­ième] Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe de print­emps 1953.
[18] Id., « Neu­vième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de l’hiver 1954.
[19] Id., « Soix­ante-deux­ième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe du print­emps 1968.
[20] Id., « Soix­ante-qua­torz­ième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Équinoxe du print­emps 1971.
[21] Id., « Vingt-sep­tième Let­tre ouverte aux Écrivains de Bel­gique », Sol­stice de l’été 1959.


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°219 (2024) – série « Les Instan­ta­nés des AML »

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