Marc Rombaut, La chose noire

L’obsession de l’Histoire

Marc ROMBAUTLa chose noire, Édi­tions du Rocher, 2006

rombaut la chose noireJ’ai lu La Chose noire, de Marc Rom­baut, d’une traite, habitée d’une sen­sa­tion étrange. Je n’ai pas con­nu la Guinée de Sek­ou Touré, dont l’au­teur racon­te la folie cauchemardesque. J’ai approché, il y a peu, celle de son suc­cesseur, qui con­tin­ue de dévor­er son peu­ple de façon moins sanglante, mais tout aus­si orgiaque. Les mots que Marc Rom­baut a pour décrire Conakry sont les mêmes que les miens, quand je ten­tais de dire la moi­teur nauséabonde qu’avait imprimée cette ville en moi. «Chaleur lourde, moite, pesante, suf­fo­cante. Pas d’air. Odeur de moisi omniprésente. Terre rouge. Mer grise (…) Cocotiers, flam­boy­ants, fro­magers squat­tés par d’hor­ri­bles charog­nards pous­siéreux, immo­biles, mornes. La Cor­niche, minée par la sai­son des pluies, s’orne d’an­ci­ennes vil­las colo­niales délabrées aux vastes véran­das […] Impres­sion de déglingue générale. Je décou­vri­rais bien­tôt que ce délabre­ment général­isé atteignait le men­tal.
Fin des années 60, le nar­ra­teur part enseign­er la soci­olo­gie dans une Afrique que l’époque fan­tas­mait après l’avoir pil­lée, et qui fut pour beau­coup le lieu d’une rup­ture roman­tique d’avec un Occi­dent bour­geois. Le mythe révo­lu­tion­naire s’in­car­nait à l’époque en Guinée, dis­cours marx­iste généreux et bril­lant, réal­ité de ter­reur, de déla­tion col­lec­tive érigée en principe, de tor­tures, de meurtres et de dis­pari­tions. D’abord, le nar- rateur ne voit pas, ivre de la jouis­sance de la ren­con­tre avec cette Afrique tant rêvée, et des priv­ilèges que lui con­fère l’ar­ti­cle qu’il a écrit sur le pro­jet social et économique de l’icône Touré. Récep­tions au palais, disponi­bil­ité totale des corps et des sens avec les deux belles Français­es qui parta­gent son lit et tant d’autres, avec Ami­na­tou la jeune élève, «éro­ti­sa­tion du vide». Puis Tid­i­ane, l’a­mi, qui sait lui l’hor­reur et l’ig­no­minie qui gan­grè­nent peu à peu le pays puisqu’il fait par­tie du pou­voir. Tid­i­ane, qui le sauvera de l’ar­resta­tion et plus que sans doute de la mort en le pous­sant à fuir. Tid­i­ane qui ne pour­ra se sauver lui-même et qui péri­ra dans les gouf­fres de ce Léviathan trop­i­cal. Tid­i­ane dont l’ag­o­nie par diète noire, le sup­plice favori du dic­ta­teur, va le hanter pen­dant trente ans, images de l’in­nom­ma­ble et de l’ir­représentable.

Revenu en France, le nar­ra­teur est sauvé de la mort, mais pas de l’His­toire ni de lui-même. «Com­ment ai-je pu m’an­ni­hiler intel­lectuelle­ment en endurant, médusé, oui, stu­pide­ment, les dis­cours aux in flex­ions marx­isantes d’un dic­ta­teur cynique et fou? (…) Pourquoi n’ai-je pas vu ce que je voy­ais?» Et com­ment dire à ceux qui refusent d’en­ten­dre? Pour des «raisons diplo­ma­tiques», le min­istre Michel Poni­a­tows­ki fait saisir en 1976 aux édi­tions du Seuil le livre d’un Français qui, avant de mourir au camp de Boiro, dénonçait l’hor­reur guinéenne. Le per­son­nage de Rom­baut lui, se heurte à l’in­dif­férence, aux «ombres romanesques», aux «utopies idéologiques préférées aux faits, au réel, à la vérité». Il s’englue dans son impos­si­bil­ité d’ou­bli, s’en­ferre dans ses cauchemars infer­naux, égrène sans cesse le nom des dis­parus «pour les arracher au moins à l’op­pres­sion de l’ou­bli » et récupér­er le sien, per­du dans les pro­fondeurs de la cru­auté de l’e­spèce.

L’amour de Judith le sauvera peu à peu de son «obses­sion de l’His­toire». Elle lui réap­prend le vivant, patiem­ment, par son savoir de l’in­stant, son écoute absolue, son igno­rance des faux-sem­blants, sa juste lib­erté. «J’é­tais par­venu à ce moment de mon his­toire où, après avoir enduré la déso­la­tion, une pul­sion surgie de la nuit m’aver­tis­sait que j’é­tais à l’in­térieur même du mou­ve­ment irréversible de ma vie.»

Lau­rence Van­paeschen


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°145 (2006)