Marc Rombaut, Ombres sur une piscine jaune

Roman sombre

Marc ROMBAUT, Ombres sur une piscine jaune, Seuil, 2000

rombaut ombres sur une piscine jauneQu’on ne s’y trompe pas : le jaune annon­cé dans le titre n’est pas la couleur dom­i­nante de ce roman. Bien qu’il se déroule pour l’essen­tiel à Antibes et sur la Riv­iera française, ce n’est pas l’or du soleil couchant qu’on y aperçoit, ce seraient plutôt les lumières pois­seuses, arti­fi­cielles, de la nuit élec­trique. D’ailleurs, c’est la nuit qu’An­dré filme les tableaux du pein­tre S. (S. pour Nico­las de Staël, ain­si qu’en attes­tent de nom­breux élé­ments du réc­it, tant biogra­phiques que pic­turaux), lorsque la salle où ils sont exposés — l’an­cien ate­lier de Picas­so — se vide de ses vis­i­teurs. André est réal­isa­teur de films sur l’art et l’ethno­gra­phie. Son amie Françoise, em­ployée au Min­istère de la Cul­ture, lui a ob­tenu la com­mande de ce film péd­a­gogique. Mais le doc­u­men­taire pour André n’est qu’un pis-aller ; ce qui l’in­téresse, c’est la fic­tion. Mal­gré tout, il tente de faire œuvre de créa­teur, de trans­pos­er dans ses pro­pres images la force presque insouten­able des toiles qu’il filme. En vain. Il a beau les écra­ser de lumière, les scruter sous tous les angles, mul­ti­pli­er les pris­es de vue, il n’ar­rive pas à en restituer la splen­deur chro­ma­tique, la beauté à la fois sere­ine et tour­men­tée. S’il n’ar­rive pas à voir et à faire voir ce qui est exposé au regard (les tableaux de S.), en revanche l’œil de sa caméra capte ce qu’il n’au­rait pas dû voir (les images d’un atten­tat).

Témoin involon­taire d’un crime ma­fieux, André refuse de céder le négatif qu’on lui réclame, mal­gré les men­aces de plus en plus insis­tantes dont il est l’ob­jet. En gar­dant les images inter­dites, il sait qu’il signe sa con­damna­tion à mort. Mais n’est-ce pas là juste­ment ce qu’il cherche ? Mourir est la seule manière de faire usage de sa lib­erté, de s’af­firmer en tant qu’être sin­guli­er. Tout, en effet, dans ce roman som­bre, est placé sous le signe de l’échec, du ratage, de la répéti­tion destruc­trice. La fin con­sen­tie, sinon con­certée, d’An­dré repro­duit en écho deux autres morts. Celle de S., qui s’est sui­cidé alors qu’il était au som­met de son tal­ent artis­tique (en fil­mant ses toiles, André se sent « tra­ver­sé par le pressen­ti­ment obscur de filmer son pro­pre par­cours »). Mais aus­si celle de son père, par laque­lle s’ou­vre le roman. Ce père qui jamais ne fut un mod­èle, mais plutôt un rival (l’un de leurs jeux favoris con­sis­tait à se dis­put­er les mêmes femmes) ou, chose plus curieuse, « un témoin essen­tiel de sa vie ». N’ayant pas réus­si à trac­er sa pro­pre voie, et ne pou­vant se résoudre à répéter celle de son père, André est voué au dévoiement, à la trans­gres­sion de la loi. Il voudrait aimer Françoise, mais n’ar­rive qu’à la désir­er phy­siquement, la trompe avec la pre­mière venue. Il enfreint les ter­mes du con­trat passé avec le Min­istère (le film péd­a­gogique, dont il fait un film d’au­teur, rat­u­rant le scé­nario et les com­men­taires qui lui don­neraient un sens). Et c’est aux ter­mes d’un autre con­trat — au sens mafieux cette fois — qu’il per­dra la vie. Du pein­tre qu’il admire tant, il n’au­ra finale­ment réus­si qu’à repro­duire l’échec. Dans le com­bat qu’elle lui livre, l’ob­scu­rité finit tou­jours par l’emporter sur la lumière. Ombres sur une piscine jaune est un réc­it aux réso­nances mul­ti­ples, un roman en trompe-l’œil où l’e­sprit vient sans cesse buter comme le regard du cinéaste con­tre la sur­face du tableau qui tou­jours se dérobe. Que lui manque-t-il pour emporter complète­ment l’ad­hé­sion ? Sans doute une écri­t­ure dont la puis­sance soit à la mesure de son sujet. L’in­trigue donne par­fois l’im­pres­sion d’être davan­tage une con­struc­tion intellec­tuelle qu’une néces­sité advenant au réc­it de l’in­térieur. La nar­ra­tion est ralen­tie par des scènes éro­tiques, certes sug­ges­tives, mais un peu redon­dantes, par des anec­dotes cul­turelles, des détails descrip­tifs inutiles (« elle s’ex­hibe devant André en com­bi­nai­son ver­sion robe, en organ­za de Nylon couleur pêche et pi­quée de fleurs en jer­sey Lycra »). A d’autres moments, comme pour compen­ser ces ralen­tisse­ments, l’au­teur tente d’in­suffler un rythme plus nerveux en multi­pliant les phras­es nom­i­nales, ellip­tiques, les dia­logues « enlevés », dans lesquels chaque réplique est là pour faire mouche, mais d’où résulte para­doxale­ment quelque chose d’ar­tificiel. Peut-être Marc Rom­baut a‑t-il été devant les pro­fondeurs entrou­vertes par son roman comme André, son alter ego, devant les toiles de S. : « Jamais dans sa vie il ne s’est sen­ti aus­si douloureuse­ment seul. Il ne voit pas com­ment il pour­rait filmer son ver­tige, ni sa vio­lente dés­espérance. » La fascina­tion de l’abîme est à la mesure de son effroi. Et il est ten­tant de s’en­tour­er de garde-fous avant d’y plonger le regard.

Daniel Arnaut


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)