Marc Rombaut, Ville sanguine

La mort à l’œuvre

Marc ROMBAUTVille san­guine, Seuil, 2004

rombaut ville sanguineAvec Ville san­guine, son troisième roman, Marc Rom­baut pour­suit le tra­vail d’ex­plo­ration intérieure en­tamé dans le pre­mier, Le chat noir laqué. Le nar­ra­teur s’y place pro­vi­soire­ment hors jeu, comme hors de la vie et du monde. Il fait le point, assez nar­cis­sique­ment, sur sa tor­tueuse — ou banale — exis­tence. Il réu­nit les fan­tasmes du présent et les fan­tômes du passé — et les com­plé­ments déter­mi­nat­ifs, l’on s’en doute, sont par­faite­ment inter­changeables. Evo­quée dans Le chat noir laqué, Bor­deaux sert ici de cadre prin­ci­pal. Cri­tique d’art et jour­nal­iste, le nar­ra­teur s’y rend afin de pré­par­er des arti­cles et une émis­sion de télévi­sion sur l’ex­il de Goya dans la cap­i­tale giron­dine ain­si que sur une expo­si­tion qui y sera dédiée au pein­tre de la Maja Desnu­da. Il retrou­ve la ville de son enfance alors que son amie Nat­acha vient de le quit­ter. S’il entame une rela­tion ambi­guë avec Hélène, com­mis­saire adjointe de l’ex­po­si­tion Goya, il est surtout occupé de lui-même, se remé­morant les lieux secrets jadis fréquen­tés avec Jen­ny, la jeune com­pagne de son père, qui fut, avant de mourir inopiné­ment, son ini­ti­atrice sen­suelle et prob­a­ble­ment son seul véri­ta­ble amour. Ville san­guine aurait pu dès lors n’être qu’un par­cours qua­si touris­tique, bon chic bon genre, où le per­son­nage, apparem­ment dénué de préoc­cu­pa­tion matérielle, a le temps et les moyens de jouir sa vie et de la pon­ti­f­i­er.

Fort heureuse­ment, le réc­it ne se con­tente pas d’in­staller le nar­ra­teur entre les bras d’une jolie femme en « lin­gerie fine gris per­le » ou à la table d’un restau­rant devant une « poêlée de cèpes à la bor­de­laise et un graves haut-smith 1989 » — ce dont, dans les deux cas, on se fiche com­plète­ment. Dans une brève sec­onde par­tie, le sno­bisme du nar­ra­teur se voit « iro­nisé » par l’appari­tion de Lin­da, une pho­tographe haï­ti­enne qui, tout d’abord, le traite — ou feint de le traiter — en dandy. Lin­da se veut « soleil noir » ; elle est la belle — comme dit son prénom —, la lumineuse ; et l’ob­scure, l’in­saisissable. Si elle se mon­tre dés­in­volte avec le nar­ra­teur, elle est néan­moins la seule qui sache se met­tre à l’é­coute de son passé, la seule à qui il puisse dévoil­er ses blessures les plus intimes, les frag­ments de son his­toire les plus impudiques et les plus douloureux. D’autre part, quand le nar­ra­teur arrive à Bor­deaux, en octo­bre 1997, va y commen­cer le procès de « Mau­rice Papon, inculpé de com­plic­ité de crimes con­tre l’hu­man­ité». Des références à ce procès hors du com­mun émail­lent le roman et entrent en réso­nance avec les réflex­ions du cri­tique d’art sur Goya. Le pein­tre espag­nol vécut à Bor­deaux les qua­tre dernières années de sa vie, de 1824 à 1828. Il était alors « sourd, presque aveu­gle, malade». Ce fut pour­tant une pé­riode extrême­ment fer­tile qui per­mit à Goya de « dresse® un état prophé­tique des temps à venir », de « pour­suiv­re (…) le démon­tage visuel de la Bête immonde. » Car Goya pei­gnit ce qu’il avait vu, les Désas­tres de la guerre. 

Avant de quit­ter l’Es­pagne, il avait pu ter­min­er les pein­tures noires réal­isées à l’huile sur les murs de sa mai­son. Recourant à nou­veau au noir, « couleur mod­erne », dans les œuvres de l’ex­il, c’est toute l’hor­reur des meur­tri­ers con­flits à venir qu’il fait entr­er dans sa pein­ture ; c’est — qui sait ? — toute la boucherie géno­cidaire du vingtième siè­cle qu’il paraît entrevoir, comme pré­moni­toire­ment. À Bor­deaux, Goya peint aus­si la femme, à tra­vers une laitière qu’il « caresse au pinceau », qu’il « coule en lui ». Étu­di­ant les recherch­es du dernier Goya, le nar­ra­teur ne s’éloigne pas des obses­sions qu’il voue à la mort — qui ne s’ap­privoise pas — et à la femme — qui est le désir et la fête des sens tou­jours recom­mencée. Et les pages que l’écrivain con­sacre à la fraîcheur créa­trice du vieux pein­tre espag­nol, à sa capac­ité d’é­taler crû­ment, instinc­tive­ment, l’ig­no­minie con­temporaine, sont le meilleur de Ville san­guine : par leur grâce et leur grav­ité, elles se démar­quent de la rel­a­tive futil­ité de l’en­semble.

Lau­rent Robert


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°128 (2003)