Rops au risque de l’autre

L’œil de la lettre

COLLECTIFRops au risque de l’autre, textes ras­sem­blés par Myr­i­am Watthee-Del­motte, revue de la Mai­son de la poé­sie de Namur, coll. “Tiré à part”, 1996
COLLECTIF, Rops musagète, revue de la Mai­son de la poé­sie de Namur, coll. “Tiré à part”, 1996

rops au risque de l'autreSalu­ons d’emblée une ini­tia­tive intéres­sante et ambitieuse par son dou­ble pro­pos. La Mai­son de la Poésie de Namur et le Musée provin­cial Féli­cien Rops ont en effet uni leurs efforts pour faire paraître dans la col­lec­tion Tiré à part éditée par la revue Sources deux ouvrages con­sacrés à Rops, ouvrages com­plé­men­taires puisque l’un, Rops au risque de l’autre, est un ensem­ble d’é­tudes sur le tra­vail de l’artiste — plus pré­cisé­ment dans ses rap­ports avec la lit­téra­ture — et le sec­ond, Rops musagète, un recueil col­lec­tif de poésie.

Com­plé­men­taires, certes, mais plus encore : s’ils peu­vent tout à fait être lu indé­pen­dam­ment l’un de l’autre, on perdrait à les dis­soci­er le jeu de miroirs qu’ils occa­sion­nent. D’une part — et pour sim­pli­fi­er car il s’ag­it de bien plus que d’une objec­ti­va­tion réduc­trice — nous voyons Rops dans son rap­port à l’Autre, essen­tielle­ment à son mod­èle féminin et aux œuvres lit­téraires de son époque, et d’autre part, Rops est vu par nos écrivains con­tem­po­rains. Sujet, objet et temps se croi­sent dans une seule fig­ure qui, en fonc­tion de la démul­ti­pli­ca­tion des points de vue, recou­vre une cohérence toute mod­erne (laque­lle ren­voie finale­ment à la moder­nité rop­si­enne). La focal­i­sa­tion ain­si définie, le palais des glaces où nous voici trans­portés ne perd rien de son pou­voir d’at­trac­tion car le labyrinthe en est com­plexe. On peut y entr­er par l’une ou l’autre porte, c’est selon. J’ai choisi celle de la démarche cog­ni­tive en pre­mier, par souci de réserv­er les émo­tions pour la fin, mais l’in­verse se jus­ti­fi­ait tout autant. Par­tant du con­stat que « l’homme mod­erne trou­ve désor­mais dans le regard sa forme pre­mière de con­nais­sance, et cor­réla­tive­ment, dans sa con­fronta­tion à l’Autre son mode pre­mier de con­sti­tu­tion de soi », Myr­i­am Watthee-Del­motte, qui pré­face et coor­donne le recueil d’é­tudes, a rassem­blé des textes se partageant selon trois ori­en­ta­tions. La pre­mière, avec René Plantier, Jean-François Guéraud et elle-même, abor­de Rops en tant qu’il­lus­tra­teur, respec­tive­ment de Baude­laire, Mal­lar­mé et Bar­bey d’Au­re­vil­ly. Et l’on y per­çoit mieux ce que l’on pressen­tait, à savoir que l’artiste est aus­si un lecteur péné­trant, qui « ne cherche guère à traduire l’anec­dote des textes, mais scrute chez les trois auteurs qu’il illus­tre la prob­lé­ma­tique même de la représen­ta­tion ». La deux­ième ori­en­ta­tion envis­age plus par­ti­c­ulière­ment « les modal­ités du rap­port à l’Autre à l’in­térieur même de l’ac­tiv­ité artis­tique ». Sur ce point, la con­tri­bu­tion d’Ana Gon­za­lez-Sal­vador rend compte, avec une grande finesse d’analyse, de ce qui fonde la trans­gres­sion sociale de Rops, ain­si que de sa rela­tion fasci­nante à « l’Autre absolu qu’est le sexe féminin » grâce à laque­lle il intro­duit dans l’œu­vre elle-même, avec le con­cours du spec­ta­teur, le dou­ble mou­ve­ment « voir — être vu ». Enfin, une troisième approche qui con­siste, comme le souligne Colette Nys-Mazure, à « s’ar­rêter longue­ment devant une œuvre et l’in­ter­roger pour la trans­pos­er en mots ». Démarche qui va donc plus loin que la sim­ple intu­ition, mais qui s’ar­rête avant la cri­tique, l’œil qui regarde, la main qui écrit, étant avant tout ceux du poète. Ain­si, avec les textes de Nys-Mazure et de Tris­tan Sauti­er, ce sont les écrivains qui « illus­trent » à leur tour l’œu­vre plas­tique. De là, il n’y a plus qu’un pas à franchir pour abor­der le deux­ième vol­ume. Cette fois, le tra­vail de l’il­lus­tra­teur inspire (au sens plein du terme) l’œu­vre des poètes. « Lit­téra­ture et image, image et littéra­ture se nour­ris­sent l’une de l’autre, se stimu­lent l’une l’autre » souligne Bernadette Bon­nier dans la pré­face. On ne pour­ra citer tous ceux qui ont ain­si porté un regard neuf sur Rops (ils sont dix-neuf à avoir relevé le défi). Mais quel que soit le tem­péra­ment de cha­cun, tous ont été sen­si­bles aux côtés noirs, sataniques et éro­tiques de l’artiste. Comme si les traits « fin de siè­cle » de Rops étaient encore les plus actuels. Out­re une simil­i­tude d’épo­ques (laque­lle n’est pour­tant sans doute que super­fi­cielle), c’est peut-être parce que là réside la vérité pro­fonde de l’artiste, son origi­nalité tou­jours présente, tou­jours renou­velée. Au lecteur main­tenant de boucler la boucle, en réc­on­ciliant, d’un même regard, textes et illus­tra­tions de ces deux beaux vol­umes.

Dominique Cra­hay


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°93 (1996)