Michel Rozenberg, Les reflets de la conscience

Sortir d’un mauvais rêve

Michel ROZENBERG, Les reflets de la con­science, Euryale, 2008

rozenberg les reflets de la conscienceSous l’om­bre tutélaire de Jean Ray et de Thomas Owen, Michel Rozen­berg con­stru­it une oeu­vre empreinte de fan­tas­tique qui l’im­pose aujour­d’hui comme l’un des chefs de file fran­coph­o­nes de ce genre lit­téraire. Pub­lié chez un petit édi­teur wal­lon, Les reflets de la con­science, son troisième recueil de nou­velles après Les malé­fices du temps et Altéra­tions, con­firme sa maîtrise dans l’art de con­stru­ire en quelques pages des intrigues angois­santes où para­noïa et trou­bles iden­ti­taires font bon ménage.
Car c’est bien de cela qu’il s’ag­it dans la majorité de ces textes : d’une inter­ro­ga­tion du per­son­nage prin­ci­pal, tan­tôt nar­ra­teur, tan­tôt présen­té à la troisième per­son­ne, sur son pro­pre moi qui, soudain, part en vrille. Le héros de «Tout n’est qu’il­lu­sion», après avoir échoué à entr­er dans sa voiture, se rend compte qu’au sein de son entre­prise où il doit pass­er un entre­tien pour obtenir le poste de directeur, il est un par­fait incon­nu. Com­mence pour lui une dégringo­lade qui sem­ble inéluctable. Dégringo­lade dont est égale­ment vic­time le pro­tag­o­niste d’une autre nou­velle, la bien nom­mée «Prox­im­ité des extrêmes». Ce cadre à la lim­ite de l’ar­riv­isme ter­mine fort mal ses vacances à Rome : après avoir heurté une mis­éreuse avec sa voiture, il est dépouil­lé de ses papiers par l’employée de l’hô­tel qu’il avait cru séduire. Mais ce n’est rien en regard de ce qui l’at­tend à son retour en France. Il décou­vre en effet avoir com­mis des actes — télé­phon­er, ren­dre vis­ite à sa mère, ven­dre des actions — dont il n’a pas le sou­venir. Ou est-ce un dou­ble en tous points pareil à lui qui opère à sa place?

Pour ces indi­vidus pris­on­niers de rets dont ils ne parvi­en­nent pas à s’ex­traire, toute jus­ti­fi­ca­tion est impos­si­ble. Qui les croirait? Le nar­ra­teur d’«Alessandra» en fait d’ailleurs l’amère expéri­ence. En séjour à Venise, attiré par un timide appel au sec­ours, il s’in­tro­duit dans un mag­a­sin présen­tant en vit­rine un bric-à-brac d’ob­jets divers, dont des masques de car­naval. S’en­suit une série d’événe­ments qui l’en­traîneront sur un chemin sans retour pos­si­ble. Et ce bib­lio­thé­caire qui, dans «Indé­cences», fan­tasme sur les lycéennes sexy mon­tées dans le bus qu’il prend quo­ti­di­en­nement, com­ment se retrou­ve-t-il avec l’une d’elles dans un hôtel dont il igno­rait même l’ex­is­tence? Ou par quel étrange phénomène cette psy­cho­logue, dans «Jusqu’au bout des rêves», est-elle inca­pable de con­trôler sa voiture en se ren­dant à l’hôpi­tal où elle tra­vaille?

Par­fois, les per­son­nages ne sont pas seuls, comme les amis de «Chi­nois­eries». Mais sont-ils pour autant mieux pro­tégés des facéties du des­tin? Au terme d’un repas dans un restau­rant asi­a­tique, trois jeunes gens en vacances décou­vrent au cen­tre d’une frian­dise pro­posée avec des servi­ettes chaudes non pas un mais deux mes­sages cen­sés leur prédire l’avenir. Cela arrive tous les dix ans, leur avoue le vieux restau­ra­teur, et n’an­nonce rien de bon. Celle qui eu le papi­er en trop s’en ren­dra effec­tive­ment compte.

Le point de départ de ces dif­férents textes d’une excel­lente tenue lit­téraire s’an­cre tou­jours dans un quo­ti­di­en qui pour­rait être le nôtre. Pour bifur­quer dans des direc­tions que l’on se réjouit de ne pas avoir à pren­dre.

Michel Paquot


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°152 (2008)