Rwanda 94, un génocide

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1994. Ailleurs, le drame du Rwan­da, un mil­lion de per­son­nes rayées de la vie en cent jours. Un géno­cide que d’aucuns voudraient muer en tragédie. Fatale. Imprévis­i­ble. Sans respon­s­ables. Et donc sans coupables. Ici, en Bel­gique, après la trilo­gie théâ­trale (Claudel, Col­lard, Brech) qu’il a mise en scène à la recherche de la Vérité, Jacques Del­cu­vel­lerie décide avec le Groupov de pour­suiv­re ses inves­ti­ga­tions sur le ter­rain cru­cial de l’actualité. La révolte et l’écœurement devant le géno­cide rwandais ne sont que les prémices d’un long chem­ine­ment.

2000. Plusieurs années de tra­vail acharné pour le Groupov, de volu­mineux dossiers, des témoignages, des textes, des dia­logues, des nou­velles, des ren­con­tres, des émo­tions vio­lentes mènent à Rwan­da 94 qui unit artistes belges, rwandais, améri­cain. Sans sépul­ture, les morts ne reposent pas en paix.

Ici, en Bel­gique, mars 2000. Un mur de terre rouge, au fond d’un immense plateau. Rouge, la terre des milles collines, rouge de tant de sang ver­sé, rouge de l’injustice et de la honte. Sur le plateau, à droite, les musi­ciens. Clas­siques et occi­den­taux : cordes, clar­inette, chef d’orchestre. Prélude.

Seule, au cen­tre, au bord de la scène, assise bien droite sur une chaise, fière et acca­blée à la fois, une femme prend la parole. Ses mots témoignent. Son his­toire devient nôtre. Elle rend au géno­cide rwandais effacé par les images du Koso­vo, les images de la Tchétchénie, les images du mal­heur de la terre et des hommes qui défi­lent avec une régu­lar­ité de métronome dans les jour­naux télévisés des familles, son his­toire rend au géno­cide rwandais une place dans l’Histoire. Plus ques­tion de nier la réal­ité ; de don­ner seule­ment à ce drame dans notre mémoires les quelques sec­on­des, les quelques images, les quelques phras­es qui ont eu droit de cité à la télévi­sion. Pas ques­tion non plus de retranch­er nos émo­tions der­rière la mise en scène et le rit­uel théâ­tral : Yolande Muk­a­gasana nous le dit, elle n’est pas une comé­di­enne, elle est là pour témoign­er. Son vis­age vaut pour un mil­lion de vis­ages dis­parus. Au Rwan­da, en avril 1994. Itsem­bab­woko. Géno­cide.

Ailleurs, Rwanda, avril 1994

À Cyivu­giza, dans la ban­lieue de Kigali, le 6 avril 1994, Yolande, « Mugan­ga », c’est-à-dire « doc­teur », infir­mière dev­enue médecin par la réal­ité des choses, ferme pour la dernière fois la porte du petit dis­pen­saire coquet qu’elle a créé et que le Min­istère de la San­té prend pour mod­èle. Sa famille, inquiète, l’attend. Hab­ya­ri­mana vient d’être assas­s­iné. La radio délivre des appels au meurtre. « Que ser­vent vos machettes ! Formez vos bar­rières. Et qu’aucun ser­pent n’échappe à votre belle vig­i­lance. Sachez recon­naitre et abat­tre l’ennemi de l’intérieur, celui qui nous pille et nous asservit depuis des siè­cles ». Nepo, son frère, dépose dans la main de Yolande un mon­tic­ule de farine blanche. « Cette farine, ce sont les tiens […] ». Il souf­fle avec vio­lence. La farine s’envole. Il ne reste qu’une fine pel­licule d’un blanc dou­teux. « Les tiens, c’est comme ça qu’ils vont dis­paraitre. Envolés. Tu les per­dras tous. Tu resteras seule. Parce que la mort ne veut pas de toi. Bien­tôt tu auras tout per­du. Tout, sauf l’amour. Tu auras per­du la foi, l’espoir et la con­fi­ance. Mais tu ne per­dras jamais l’amour. Et tu nous vengeras ». La pré­dic­tion de Népo ne tarde pas à se réalis­er. Toute la famille réu­nie ce jour-là a été assas­s­inée. « Le géno­cide a com­mencé à dis­tiller son poi­son dans les corps, chaque organe est atteint. Les familles s’entredéchirent, le fils ne respecte plus sa mère, le frère ne respecte plus sa sœur, et celui qui aimait ses sem­blables a main­tenant une pierre à la place du cœur ».

Yolande n’est plus fière d’être « Mugan­ga », elle sait que ce mot sig­ni­fie à présent jalousie, haine et déla­tion. Son mari exé­cuté, ses enfants tués à coup de machette ou étouf­fés dans une fos­se sous le poids des cadavres ; sa famille dis­per­sée, décimée d’une bar­rière à l’autre[1], il ne reste plus à Yolande Muk­a­gasana que l’exil, que la force de l’écriture pour raviv­er le sou­venir des siens et oblig­er l’humanité à con­naitre le cal­vaire du peu­ple rwandais. Depuis ce print­emps 94 où la mort n’a pas voulu d’elle, Mugan­ga s’est fait écrivain, chantre du cal­vaire des siens, témoin sur toutes les tri­bunes pos­si­bles, partout, tou­jours, en lutte con­tre le silence qui rend com­plice des bour­reaux.

Ici, Belgique, avril 1994

Peu, très peu d’informations fil­trent sur le Rwan­da. Des paras belges tués et la Min­uar qui s’esquive, lais­sant, parait-il, l’Afrique aux Africains. On nous racon­te ce que cer­tains veu­lent bien qu’on nous racon­te. Les dif­férences cul­turelles, les luttes eth­niques frat­ri­cides. Une cer­taine fatal­ité, les réminis­cences de l’époque colo­niale, la suff­i­sance des pays colonisa­teurs. « On leur a tout don­né, ils ont tout gâché, ils ne sont pas comme nous ». On par­le de tragédie rwandaise, la fatal­ité marche l’histoire de son sceau indélé­bile, c’est pra­tique, il n’y a pas de coupable, c’est le des­tin. Quelques images con­for­tent les esprits. Der­rière un rideau d’arbres, des hommes décapi­tent à la machette d’autres hommes qui leur ressem­blent. Les images font le tour du monde, les com­men­taires vari­ent. On entend « On s’amuse comme on peut » au JT d’une grande chaine française. Sauvagerie, destruc­tion, tragédie, incom­préhen­sion. Ici est loin d’ailleurs.

Les reporters ne sont plus à Kigali. Ici, les Rwandais exilés en Bel­gique se bat­tent con­tre le mur du silence. Bien­tôt, ils sauront l’affreuse vérité avec le nom des morts et des dis­parus. Un mil­lion de morts et de dis­parus.

Ici, Belgique, 1996

Les non-images du Rwan­da ont lais­sé des traces. « D’abord, il y eut la révolte. Le hurlement devant l’horreur, puis le soulève­ment de tout l’être devant l’indifférence générale. Vin­rent ensuite la colère, par­fois la rage, devant les men­songes, la dés­in­for­ma­tion savam­ment orchestrée, l’acharnement con­tre les vic­times et leurs amis. Enfin l’écœurement, la nausée, à la décou­verte chaque jour plus patente que du géno­cide à la pro­tec­tion des assas­sins, du boy­cott économique des damnés de la terre au dén­i­gre­ment médi­a­tique de tous leurs efforts, n’était à l’œuvre nul aveu­gle­ment des gou­verne­ments français et belge mais la même poli­tique claire­ment définie depuis des décen­nies, impi­toy­able, mon­strueuse­ment crim­inelle mais par­faite­ment sûre d’elle-même, arro­gante, parant avec cynisme la défense des intérêts les plus sor­dides dans le dra­peau des ‘droits de l’homme’ et des ‘caus­es human­i­taires’.

Ce moment n’est pas clos. Mais la révolte ne suf­fit pas, l’exposé des faits et leur analyse non plus. Le mil­lion d’enfants, de femmes et d’hommes tor­turés, vio­lés, mas­sacrés puis insultés, niés, effacés, exige de nous un effort plus grand. L’art du théâtre égale­ment, puisqu’aussi bien en notre état, nous n’avons guère d’autres ressources que la scène », déclar­ent Marie-France Col­lard et Jacques Del­cu­vel­lerie dans leur note d’intention. Le Groupov vient de ter­min­er un pro­jet, une trilo­gie, avec L’annonce faite à Marie de Claudel, Trash de Marie-France Col­lard et La mère de Brecht, un trip­tyque à la recherche de la Vérité.

Se bous­cu­lent à présent la néces­sité d’inscrire leur démarche dans l’actualité et l’envie de garder présents les détours de la fable, la force du théâtre ain­si que les fan­tasmes et les méan­dres de l’inconscient col­lec­tif.

Belgique-Rwanda

Allers, retours, tours, détours : la recherche est longue, exigeante, tour­men­tée.

Tan­dis que Yolande Muk­a­gasana, exilée à Brux­elles, cherche les mots pour dire le cal­vaire des siens, le Groupov se mobilise pour con­naitre ce qui s’est passé au Rwan­da. Il veut éla­bor­er une œuvre théâ­trale qui remette sur le devant de la scène un géno­cide passé sous silence par tous ces maitres ès-oubli qui en font si facile­ment un « acci­dent » de l’histoire. Lec­tures, ren­con­tres, voy­ages sur place, con­férences, archives : la machine Groupov se met en mou­ve­ment, elle com­mence à con­stru­ire pierre par pierre un véri­ta­ble mon­u­ment, un mon­u­ment en mou­ve­ment con­stant pour sauver du silence et de l’oubli les morts du Rwan­da, une œuvre théâ­trale qui s’interroge con­stam­ment sur sa fin et sur ses moyens, sur la fin et les moyens du théâtre pour touch­er sa cible, son pub­lic.

Ini­tié par Marie-France Col­lard et Jacques Del­cu­vel­lerie, le pro­jet inter­pelle à présent Math­ias Simons, Jean-Marie Piemme côté écri­t­ure théâ­trale, Gar­rett List côté écri­t­ure musi­cale. Le scèno­graphe Johan Dae­nen, la créa­trice de cos­tumes Gre­ta Goiris, les comé­di­ens comme Francine Landrain, François Skivie, Max Par­fondry… investis­sent le pro­jet à leur façon. Bouil­lon­nements. Recherch­es. Émo­tions.

Nom­bre de Rwandais, alertés par les recherch­es du Groupov dans leur pays ou par les pre­mières présen­ta­tions publiques (Liège, Avi­gnon, Brux­elles) veu­lent en être. Dor­cy Ingeli Rugam­ba, exilé à Brux­elles, con­tacte le groupe, le rejoint et par­ticipe à l’écriture du Chœur des morts. Kalisa Rugano, auteur, poète, directeur du Théâtre-Bal­let Muta­baru­ka à Kigali, ren­con­tré là-bas par le Groupov, con­tribue égale­ment à l’écriture de Rwan­da 94 et devient acteur du Chœur, comme Jeanne Kayite­si ou le tam­bouri­naire Augustin Majyam­bere. Mas­sam­ba et Car­ole Umulin­ga Kare­mera com­plè­tent le Chœur des morts. D’autres Rwandais accom­pa­g­nent le périple, dirigés par Thar­cisse Kalisa Rugano, filmés par Marie-France Col­lard, ils con­stituent les fan­tômes élec­tron­iques, les morts qui hantent la télévi­sion.

Le témoignage de Yolande Muk­a­gasana ouvre cette forme de can­tate du sou­venir où la présence rwandaise comme la musique pren­nent de plus en plus d’importance. Chants de Jean-Marie Muyan­go. Tam­bours. Musiques de Gar­rett List. Can­tique des voix.

Musiques, mots, théâtre, images d’archives, images de fic­tion, toutes les voies sont bonnes pourvu qu’elles mènent là où nous devons aller. Del­cu­vel­lerie est l’architecte de cette con­struc­tion foi­son­nante dont les lignes de force se pré­cis­eront à l’épreuve des regards extérieurs.

Liège, mars 2000

Rwan­da 94 se struc­ture aujourd’hui, au début du mois de mars 2000, en deux préludes musi­caux et qua­tre par­ties.

La pre­mière par­tie, Itsem­bab­woko (géno­cide), asso­cie le témoignage de Yolande Muk­a­gasana, le pre­mier chant de Jean-Marie Muyan­go, Mutunge, et le Chœur des morts. Témoignages, mélopées, can­tiques. La part du réel. La part des faits.

Mwara­mutse, la deux­ième par­tie, nous mène dans la fic­tion, là où elle rejoint les croy­ances pop­u­laires : les morts ne sont pas morts, ils nous par­lent. C’est la part de la fable.

Le grand mur de terre rouge s’ouvre et laisse appa­raitre les images du monde. Des vis­ages inquisi­teurs et désolés, mar­qués par la souf­france et les inter­ro­ga­tions, ren­voient à l’arrière-plan, le pape Jean-Paul II, Mit­ter­rand, un match de foot. Ce sont des fan­tômes qui ter­ri­fient les téléspec­ta­teurs et posent ques­tion à Bee Bee Bee, star des médias et vedette du talk show. Avec l’aide d’experts, la présen­ta­trice entend analyser ces mes­sages en direct. Et voici que l’on sait enfin : ces femmes, ces hommes, ces enfants qui hantent les ondes ont suc­com­bé dans d’atroces cir­con­stances. Ils cri­ent jus­tice et deman­dent répa­ra­tion. Boulever­sée, Bee Bee Bee promet solen­nelle­ment de met­tre au ser­vice de la vérité toute la puis­sance dont elle dis­pose : la machiner­ie télévi­sion…

En con­tre­point de ce dis­posi­tif tech­nologique spec­tac­u­laire, les musi­ciens et le Chœur des morts, dans un moment d’intense émo­tion, se rejoignent pour pos­er les ques­tions qui brû­lent les lèvres de ceux qui savent. Incombe alors à Bee Bee Bee le devoir de par­courir un chemin de crois à la recherche de la Vérité.

Ubwoko, troisième étape, mon­tre com­ment le chemin d’une jour­nal­iste de télévi­sion, même pavé d’excellentes inten­tions, risque de ne pas aboutir. Voici la part de l’Histoire, voici approché le chemin de la con­nais­sance et ses mul­ti­ples détours.

« Ubwoko », c’est le mot clé, c’est le mot util­isé là-bas sur les cartes d’identité pour traduire « eth­nie »…

Ubwoko, à soi seul, pour­rait con­stituer une pièce de théâtre com­plète, emplie des recherch­es en tous sens de Bee Bee Bee. Jusqu’à la réu­nion de rédac­tion qui cen­sure son doc­u­men­taire et dévoile ici aus­si les mécan­ismes du pou­voir, toutes les pistes (y com­pris dra­maturgiques) sont emprun­tées… La Can­tate de Bis­esero referme cette plongée à vif dans le mar­tyre rwandais. Les musi­ciens et les réc­i­tants nous con­tent la résis­tance sur les collines de Bis­esero. C’est la part épique de l’Histoire. « Sur la colline de Muyra cou­verte de forêts et de buis­sons vivaient avant le géno­cide de nom­breux hommes forts » com­mence la voix douce de Car­ole Umulin­ga Kare­mera. Suiv­ent toutes les exac­tions des mili­ciens qui mar­tyris­eront et tueront les résis­tants de la colline. « Entre buis­sons et forêts, sur la colline de Muyra, reste une poignée d’hommes qui main­tenant meurent de cha­grin » con­clut la voix douce. Ne restent alors que les noms, la longue litanie des noms de crim­inels en fuite et celle, sans fin, du « recense­ment prélim­i­naire des vic­times » du géno­cide à Bis­esero.

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Du pre­mier prélude à la fin de la Can­tate, il s’écoule cinq heures et demie. C’est long et c’est très court. Imag­inez qu’en ces quelques mil­liers de sec­on­des, vous ne pour­riez apercevoir – même à rai­son d’un vis­age chaque sec­onde – qu’une infime par­tie du mil­lion de vis­ages dis­parus. Dans les pre­miers instants d’un troisième mil­lé­naire vraisem­blable­ment voué aux prouess­es tech­nologiques, où nous savons tout (où nous croyons tout savoir) sur le monde en quelques sec­on­des d’information, Rwan­da 94 peut paraitre long. Mise en abyme : les maitres du temps de l’UER y con­seil­lent vive­ment à Bee Bee Bee de réduire de moitié son doc­u­men­taire de huit min­utes basé sur les images de la folie géno­cidaire. À l’heure du red­outé zap­ping, le pau­vre téléspec­ta­teur n’en sup­port­erait pas plus. Mise en abyme d’une ques­tion cru­ciale sur le plateau : le Groupov serre et resserre encore son pro­pos, affine les lignes de son épopée ter­ri­ble en pen­sant au spec­ta­teur, à ce qu’il lui est pos­si­ble d’endurer. Étant don­né son sujet, Rwan­da 94 pour­rait dur­er dix heures ou bien plus encore… Sou­venez-vous, le mas­sacre a duré de longues, de très longues semaines. Cinq heures et demie, serait-ce trop long pour dire cent jours, pour dire le géno­cide d’un mil­lion de per­son­nes, en 1994 ?

Dans la ver­sion présen­tée fin févri­er 2000, l’œuvre n’est pas par­faite. S’il est des élé­ments améliorables (les micros trop présents lors des témoignages, l’hésitation non maitrisée de Bee Bee Bee entre code théâ­tral et code télévi­suel au début, celle de Dos San­tos qui flirte entre sérieux et car­i­ca­ture, cer­taines longueurs épiques inutiles, qui dilu­ent l’attention plutôt que de la soutenir…), cer­taines imper­fec­tions (l’hésitation de cer­tains gestes des témoins, les mots des réc­i­tants qui se cherchent, le pas­sage flou du reg­istre nar­ratif au musi­cal…) reflè­tent cepen­dant le bouil­lon­nement, le foi­son­nement qui fait vivre ce théâtre, qui le mène à l’essentiel. La con­jonc­tion de tant de regards, de tant de chemins qui se croisent, ces flam­boiements de cathé­drale, cette démesure, c’est tout cela aus­si qui rend Rwan­da 94 essen­tiel dans le paysage théâ­tral.


[1] Bar­rière : bar­rages que la Radio-Télévi­sion Libre des Mille Collines enjoint d’ériger et de garder pour cap­tur­er les Tut­sis. Au fil des jours, cer­taines bar­rières seront con­sti­tuées des mon­ceaux de corps en putré­fac­tion.


Yolande Mukagasana

J’ai com­mencé à écrire dans la cachette sous l’évier, après plusieurs jours, pour not­er les dates et les noms, pour garder des points de repères. J’ai dû détru­ire ces papiers au moment de ma fuite. Dès que j’ai été dans la zone du FPR, j’ai recom­mencé à écrire. À Brux­elles chez l’amie qui m’a accueil­lie, j’ai écrit et écrit, ça aide à sur­vivre. Je pleu­rais sur mon papi­er, par­fois jusqu’à effac­er les mots. J’ai écrit pour que per­siste la mémoire des miens. Mon pre­mier livre, La mort n’a pas voulu de moi (Fixot), c’était mes larmes. Mon deux­ième livre, c’était ma révolte.
Avec cette pièce-ci, le géno­cide con­cerne et touche tout le monde, il n’appartient plus seule­ment au Rwan­da.
Le Groupov, c’est une famille. Ils ont eu peur de me deman­der de dire mon his­toire sur scène. Mais j’ai souhaité le faire. Témoign­er, c’est ma rai­son de vivre : il faut que l’on sache ce qui s’est passé.

N’aie pas peur de savoir, écrit avec la col­lab­o­ra­tion de Patrice May, vient de reparaitre chez J’ai lu.

Marie-France Collard à propos des images

Au moment du géno­cide rwandais, les télévi­sions ont mon­tré des images d’Epinal, c’était révoltant, elles ont essen­tielle­ment mon­tré la détresse des réfugiés dans les camps, on a détourné le regard du géno­cide.
Dans Rwan­da 94, la télévi­sion a très vite joué un grand rôle : out­re les images d’archives, on a tra­vail­lé sur le dis­posi­tif télévi­suel, au départ, on a pen­sé à une grande émis­sion spec­tac­u­laire en direct, on a écrit des brouil­lons que l’on a jetés : ce n’était vrai­ment pas théâ­tral. On s’est alors focal­isé sur la pré­pa­ra­tion d’une émis­sion.
On a choisi de mon­tr­er les images du géno­cide à la fin, après cinq heures de spec­ta­cle, pour que ces images ne soient pas là pour activ­er l’émotion, mais qu’elles pren­nent place dans un proces­sus de con­nais­sance, qu’on perçoive le lien de causal­ité. On ne veut pas que l’image soit plus forte que la présence physique.
Cette séquence reprend en 8 min­utes pra­tique­ment toutes les images exis­tantes sur le géno­cide lui-même.

Tharcisse Kalisa Rugano à propos du Groupov

Si je devais appréhen­der une pièce comme celle-ci, c’est comme ça, je pense, que je le ferais. Ce n’est pas une dénon­ci­a­tion où on toni­true, c’est une démarche de prise de con­science. Seule la fic­tion peut génér­er un tel code de l’émotion.
À la pre­mière ren­con­tre avec le Groupov, au Rwan­da, je me dis­ais « c’est le regard de l’homme blanc sur l’implication d’autres Blancs dans le géno­cide ». Au fil des ren­con­tres, est apparu com­ment le désas­tre est né dans le ven­tre colo­nial et com­bi­en il était néces­saire, sal­va­teur d’aller au-delà des arcanes du théâtre.
C’est un poids énorme que d’autres aient com­pris cela dans un océan d’indifférence ; il y a donc des gens capa­bles de pren­dre le relais des cris stri­dents que nous avons lancés et qui n’ont pas été enten­dus.
Je souhaite que la com­mu­nauté rwandaise de Brux­elles puisse décou­vrir la pièce et que es relais per­me­t­tent de la jouer au Rwan­da.

Garrett List à propos de la musique

Il y a quelque chose de très puis­sant dans le tra­vail col­lec­tif. Avec le Groupov, il y a beau­coup de recherch­es com­munes, de ren­con­tres. On a été ensem­ble au Rwan­da.
Au départ, j’ai beau­coup écouté un CD de musique tra­di­tion­nelle rwandaise avec cithare, une his­toire des rois basée sur la tra­di­tion orale. J’ai éprou­vé une ter­ri­ble fas­ci­na­tion. J’y ai retrou­vé un lien avec ma façon de procéder, un pen­chant per­son­nel pour la mélan­col­ie et aus­si, peut-être, com­ment les voix peu­vent dépen­dre l’une de l’autre.
Je suis un com­pos­i­teur-joueur : j’aime faire de la musique sur scène. J’aime percevoir les réac­tions du pub­lic.
L’instrumentarium ici recoupe un peu les instru­ments en faveur pen­dant la coloni­sa­tion de l’Afrique à la fin du 19e siè­cle. La voix humaine est très impor­tante. Con­crète­ment, j’ai écouté des lec­tures de Jacques et de Max pour la Can­tate pour m’inspirer de leur rythme. Muyan­go m’a chan­té quar­ante fois Mutunge à l’oreille, pour que sa musique me pénètre vrai­ment. Et que la musique de la litanie des ques­tions que je devais écrire soit en sym­biose com­plète avec sa chan­son.
Aujourd’hui, il reste encore en chantier l’orchestration d’une chan­son des hyènes et la musique des visions. Rwan­da 94, c’est un mon­u­ment.

Jean-Marie Piemme

Lorsque Jacques m’a con­tac­té, il y avait un groupe qui tra­vail­lait sur le Rwan­da, groupe auquel je me suis adjoint sans savoir si cela déboucherait un jour sur l’écriture. Jacques pro­fi­lait le spec­ta­cle dans sa glob­al­ité en lais­sant ouvertes les inter­ven­tions de cha­cun. À cer­tains moments, cer­tains dis­aient « j’écrirais bien cela ».
Je n’ai pas voulu aller au Rwan­da. Un voy­age là-bas aurait exer­cé une telle vio­lence sur moi qu’il ne pou­vait m’amener qu’à l’absence de mots. Ce ne sont pas les images, ni les émo­tions qui me con­duisent à écrire, ce sont les mots. J’ai donc beau­coup lu, pen­sé, écouté les infor­ma­tions sur le Rwan­da, par­ticipé aux ren­con­tres…
Au départ, on a tra­vail­lé sur cer­taines formes que l’on a aban­don­nées ensuite, comme le débat télévi­suel ou le procès du Colonel Logi­est. Mon inter­ven­tion s’est surtout cen­trée sur la troisième par­tie, Ubwoko. Le tra­jet de Madame Bee Bee Bee m’a amené à com­pos­er notam­ment les trois visions qui éclairent à un moment sa recherche, dont cette ren­con­tre avec Mit­ter­rand sur la roche de Solutré que j’ai conçue un peu comme le début d’Hamlet. J’ai intro­duit aus­si le per­son­nage de Jacob, rescapé de la Shoah, qui accom­pa­gne Bee Bee Bee comme une sorte de garant et qui indique que ce géno­cide ne doit pas se refer­mer sur lui-même mais être relié aux autres géno­cides his­toriques.
La néces­sité de con­denser le pro­pos, la con­fronta­tion avec les autres moments mod­è­lent con­stam­ment le tra­vail.

Nicole Widart


Arti­cle paru dans Le Car­net et les Instants n°112 (2000)