
1994. Ailleurs, le drame du Rwanda, un million de personnes rayées de la vie en cent jours. Un génocide que d’aucuns voudraient muer en tragédie. Fatale. Imprévisible. Sans responsables. Et donc sans coupables. Ici, en Belgique, après la trilogie théâtrale (Claudel, Collard, Brech) qu’il a mise en scène à la recherche de la Vérité, Jacques Delcuvellerie décide avec le Groupov de poursuivre ses investigations sur le terrain crucial de l’actualité. La révolte et l’écœurement devant le génocide rwandais ne sont que les prémices d’un long cheminement.
2000. Plusieurs années de travail acharné pour le Groupov, de volumineux dossiers, des témoignages, des textes, des dialogues, des nouvelles, des rencontres, des émotions violentes mènent à Rwanda 94 qui unit artistes belges, rwandais, américain. Sans sépulture, les morts ne reposent pas en paix.
Ici, en Belgique, mars 2000. Un mur de terre rouge, au fond d’un immense plateau. Rouge, la terre des milles collines, rouge de tant de sang versé, rouge de l’injustice et de la honte. Sur le plateau, à droite, les musiciens. Classiques et occidentaux : cordes, clarinette, chef d’orchestre. Prélude.
Seule, au centre, au bord de la scène, assise bien droite sur une chaise, fière et accablée à la fois, une femme prend la parole. Ses mots témoignent. Son histoire devient nôtre. Elle rend au génocide rwandais effacé par les images du Kosovo, les images de la Tchétchénie, les images du malheur de la terre et des hommes qui défilent avec une régularité de métronome dans les journaux télévisés des familles, son histoire rend au génocide rwandais une place dans l’Histoire. Plus question de nier la réalité ; de donner seulement à ce drame dans notre mémoires les quelques secondes, les quelques images, les quelques phrases qui ont eu droit de cité à la télévision. Pas question non plus de retrancher nos émotions derrière la mise en scène et le rituel théâtral : Yolande Mukagasana nous le dit, elle n’est pas une comédienne, elle est là pour témoigner. Son visage vaut pour un million de visages disparus. Au Rwanda, en avril 1994. Itsembabwoko. Génocide.
Ailleurs, Rwanda, avril 1994
À Cyivugiza, dans la banlieue de Kigali, le 6 avril 1994, Yolande, « Muganga », c’est-à-dire « docteur », infirmière devenue médecin par la réalité des choses, ferme pour la dernière fois la porte du petit dispensaire coquet qu’elle a créé et que le Ministère de la Santé prend pour modèle. Sa famille, inquiète, l’attend. Habyarimana vient d’être assassiné. La radio délivre des appels au meurtre. « Que servent vos machettes ! Formez vos barrières. Et qu’aucun serpent n’échappe à votre belle vigilance. Sachez reconnaitre et abattre l’ennemi de l’intérieur, celui qui nous pille et nous asservit depuis des siècles ». Nepo, son frère, dépose dans la main de Yolande un monticule de farine blanche. « Cette farine, ce sont les tiens […] ». Il souffle avec violence. La farine s’envole. Il ne reste qu’une fine pellicule d’un blanc douteux. « Les tiens, c’est comme ça qu’ils vont disparaitre. Envolés. Tu les perdras tous. Tu resteras seule. Parce que la mort ne veut pas de toi. Bientôt tu auras tout perdu. Tout, sauf l’amour. Tu auras perdu la foi, l’espoir et la confiance. Mais tu ne perdras jamais l’amour. Et tu nous vengeras ». La prédiction de Népo ne tarde pas à se réaliser. Toute la famille réunie ce jour-là a été assassinée. « Le génocide a commencé à distiller son poison dans les corps, chaque organe est atteint. Les familles s’entredéchirent, le fils ne respecte plus sa mère, le frère ne respecte plus sa sœur, et celui qui aimait ses semblables a maintenant une pierre à la place du cœur ».
Yolande n’est plus fière d’être « Muganga », elle sait que ce mot signifie à présent jalousie, haine et délation. Son mari exécuté, ses enfants tués à coup de machette ou étouffés dans une fosse sous le poids des cadavres ; sa famille dispersée, décimée d’une barrière à l’autre[1], il ne reste plus à Yolande Mukagasana que l’exil, que la force de l’écriture pour raviver le souvenir des siens et obliger l’humanité à connaitre le calvaire du peuple rwandais. Depuis ce printemps 94 où la mort n’a pas voulu d’elle, Muganga s’est fait écrivain, chantre du calvaire des siens, témoin sur toutes les tribunes possibles, partout, toujours, en lutte contre le silence qui rend complice des bourreaux.
Ici, Belgique, avril 1994
Peu, très peu d’informations filtrent sur le Rwanda. Des paras belges tués et la Minuar qui s’esquive, laissant, parait-il, l’Afrique aux Africains. On nous raconte ce que certains veulent bien qu’on nous raconte. Les différences culturelles, les luttes ethniques fratricides. Une certaine fatalité, les réminiscences de l’époque coloniale, la suffisance des pays colonisateurs. « On leur a tout donné, ils ont tout gâché, ils ne sont pas comme nous ». On parle de tragédie rwandaise, la fatalité marche l’histoire de son sceau indélébile, c’est pratique, il n’y a pas de coupable, c’est le destin. Quelques images confortent les esprits. Derrière un rideau d’arbres, des hommes décapitent à la machette d’autres hommes qui leur ressemblent. Les images font le tour du monde, les commentaires varient. On entend « On s’amuse comme on peut » au JT d’une grande chaine française. Sauvagerie, destruction, tragédie, incompréhension. Ici est loin d’ailleurs.
Les reporters ne sont plus à Kigali. Ici, les Rwandais exilés en Belgique se battent contre le mur du silence. Bientôt, ils sauront l’affreuse vérité avec le nom des morts et des disparus. Un million de morts et de disparus.
Ici, Belgique, 1996
Les non-images du Rwanda ont laissé des traces. « D’abord, il y eut la révolte. Le hurlement devant l’horreur, puis le soulèvement de tout l’être devant l’indifférence générale. Vinrent ensuite la colère, parfois la rage, devant les mensonges, la désinformation savamment orchestrée, l’acharnement contre les victimes et leurs amis. Enfin l’écœurement, la nausée, à la découverte chaque jour plus patente que du génocide à la protection des assassins, du boycott économique des damnés de la terre au dénigrement médiatique de tous leurs efforts, n’était à l’œuvre nul aveuglement des gouvernements français et belge mais la même politique clairement définie depuis des décennies, impitoyable, monstrueusement criminelle mais parfaitement sûre d’elle-même, arrogante, parant avec cynisme la défense des intérêts les plus sordides dans le drapeau des ‘droits de l’homme’ et des ‘causes humanitaires’.
Ce moment n’est pas clos. Mais la révolte ne suffit pas, l’exposé des faits et leur analyse non plus. Le million d’enfants, de femmes et d’hommes torturés, violés, massacrés puis insultés, niés, effacés, exige de nous un effort plus grand. L’art du théâtre également, puisqu’aussi bien en notre état, nous n’avons guère d’autres ressources que la scène », déclarent Marie-France Collard et Jacques Delcuvellerie dans leur note d’intention. Le Groupov vient de terminer un projet, une trilogie, avec L’annonce faite à Marie de Claudel, Trash de Marie-France Collard et La mère de Brecht, un triptyque à la recherche de la Vérité.
Se bousculent à présent la nécessité d’inscrire leur démarche dans l’actualité et l’envie de garder présents les détours de la fable, la force du théâtre ainsi que les fantasmes et les méandres de l’inconscient collectif.
Belgique-Rwanda
Allers, retours, tours, détours : la recherche est longue, exigeante, tourmentée.
Tandis que Yolande Mukagasana, exilée à Bruxelles, cherche les mots pour dire le calvaire des siens, le Groupov se mobilise pour connaitre ce qui s’est passé au Rwanda. Il veut élaborer une œuvre théâtrale qui remette sur le devant de la scène un génocide passé sous silence par tous ces maitres ès-oubli qui en font si facilement un « accident » de l’histoire. Lectures, rencontres, voyages sur place, conférences, archives : la machine Groupov se met en mouvement, elle commence à construire pierre par pierre un véritable monument, un monument en mouvement constant pour sauver du silence et de l’oubli les morts du Rwanda, une œuvre théâtrale qui s’interroge constamment sur sa fin et sur ses moyens, sur la fin et les moyens du théâtre pour toucher sa cible, son public.
Initié par Marie-France Collard et Jacques Delcuvellerie, le projet interpelle à présent Mathias Simons, Jean-Marie Piemme côté écriture théâtrale, Garrett List côté écriture musicale. Le scènographe Johan Daenen, la créatrice de costumes Greta Goiris, les comédiens comme Francine Landrain, François Skivie, Max Parfondry… investissent le projet à leur façon. Bouillonnements. Recherches. Émotions.
Nombre de Rwandais, alertés par les recherches du Groupov dans leur pays ou par les premières présentations publiques (Liège, Avignon, Bruxelles) veulent en être. Dorcy Ingeli Rugamba, exilé à Bruxelles, contacte le groupe, le rejoint et participe à l’écriture du Chœur des morts. Kalisa Rugano, auteur, poète, directeur du Théâtre-Ballet Mutabaruka à Kigali, rencontré là-bas par le Groupov, contribue également à l’écriture de Rwanda 94 et devient acteur du Chœur, comme Jeanne Kayitesi ou le tambourinaire Augustin Majyambere. Massamba et Carole Umulinga Karemera complètent le Chœur des morts. D’autres Rwandais accompagnent le périple, dirigés par Tharcisse Kalisa Rugano, filmés par Marie-France Collard, ils constituent les fantômes électroniques, les morts qui hantent la télévision.
Le témoignage de Yolande Mukagasana ouvre cette forme de cantate du souvenir où la présence rwandaise comme la musique prennent de plus en plus d’importance. Chants de Jean-Marie Muyango. Tambours. Musiques de Garrett List. Cantique des voix.
Musiques, mots, théâtre, images d’archives, images de fiction, toutes les voies sont bonnes pourvu qu’elles mènent là où nous devons aller. Delcuvellerie est l’architecte de cette construction foisonnante dont les lignes de force se préciseront à l’épreuve des regards extérieurs.
Liège, mars 2000
Rwanda 94 se structure aujourd’hui, au début du mois de mars 2000, en deux préludes musicaux et quatre parties.
La première partie, Itsembabwoko (génocide), associe le témoignage de Yolande Mukagasana, le premier chant de Jean-Marie Muyango, Mutunge, et le Chœur des morts. Témoignages, mélopées, cantiques. La part du réel. La part des faits.
Mwaramutse, la deuxième partie, nous mène dans la fiction, là où elle rejoint les croyances populaires : les morts ne sont pas morts, ils nous parlent. C’est la part de la fable.
Le grand mur de terre rouge s’ouvre et laisse apparaitre les images du monde. Des visages inquisiteurs et désolés, marqués par la souffrance et les interrogations, renvoient à l’arrière-plan, le pape Jean-Paul II, Mitterrand, un match de foot. Ce sont des fantômes qui terrifient les téléspectateurs et posent question à Bee Bee Bee, star des médias et vedette du talk show. Avec l’aide d’experts, la présentatrice entend analyser ces messages en direct. Et voici que l’on sait enfin : ces femmes, ces hommes, ces enfants qui hantent les ondes ont succombé dans d’atroces circonstances. Ils crient justice et demandent réparation. Bouleversée, Bee Bee Bee promet solennellement de mettre au service de la vérité toute la puissance dont elle dispose : la machinerie télévision…
En contrepoint de ce dispositif technologique spectaculaire, les musiciens et le Chœur des morts, dans un moment d’intense émotion, se rejoignent pour poser les questions qui brûlent les lèvres de ceux qui savent. Incombe alors à Bee Bee Bee le devoir de parcourir un chemin de crois à la recherche de la Vérité.
Ubwoko, troisième étape, montre comment le chemin d’une journaliste de télévision, même pavé d’excellentes intentions, risque de ne pas aboutir. Voici la part de l’Histoire, voici approché le chemin de la connaissance et ses multiples détours.
« Ubwoko », c’est le mot clé, c’est le mot utilisé là-bas sur les cartes d’identité pour traduire « ethnie »…
Ubwoko, à soi seul, pourrait constituer une pièce de théâtre complète, emplie des recherches en tous sens de Bee Bee Bee. Jusqu’à la réunion de rédaction qui censure son documentaire et dévoile ici aussi les mécanismes du pouvoir, toutes les pistes (y compris dramaturgiques) sont empruntées… La Cantate de Bisesero referme cette plongée à vif dans le martyre rwandais. Les musiciens et les récitants nous content la résistance sur les collines de Bisesero. C’est la part épique de l’Histoire. « Sur la colline de Muyra couverte de forêts et de buissons vivaient avant le génocide de nombreux hommes forts » commence la voix douce de Carole Umulinga Karemera. Suivent toutes les exactions des miliciens qui martyriseront et tueront les résistants de la colline. « Entre buissons et forêts, sur la colline de Muyra, reste une poignée d’hommes qui maintenant meurent de chagrin » conclut la voix douce. Ne restent alors que les noms, la longue litanie des noms de criminels en fuite et celle, sans fin, du « recensement préliminaire des victimes » du génocide à Bisesero.

Du premier prélude à la fin de la Cantate, il s’écoule cinq heures et demie. C’est long et c’est très court. Imaginez qu’en ces quelques milliers de secondes, vous ne pourriez apercevoir – même à raison d’un visage chaque seconde – qu’une infime partie du million de visages disparus. Dans les premiers instants d’un troisième millénaire vraisemblablement voué aux prouesses technologiques, où nous savons tout (où nous croyons tout savoir) sur le monde en quelques secondes d’information, Rwanda 94 peut paraitre long. Mise en abyme : les maitres du temps de l’UER y conseillent vivement à Bee Bee Bee de réduire de moitié son documentaire de huit minutes basé sur les images de la folie génocidaire. À l’heure du redouté zapping, le pauvre téléspectateur n’en supporterait pas plus. Mise en abyme d’une question cruciale sur le plateau : le Groupov serre et resserre encore son propos, affine les lignes de son épopée terrible en pensant au spectateur, à ce qu’il lui est possible d’endurer. Étant donné son sujet, Rwanda 94 pourrait durer dix heures ou bien plus encore… Souvenez-vous, le massacre a duré de longues, de très longues semaines. Cinq heures et demie, serait-ce trop long pour dire cent jours, pour dire le génocide d’un million de personnes, en 1994 ?
Dans la version présentée fin février 2000, l’œuvre n’est pas parfaite. S’il est des éléments améliorables (les micros trop présents lors des témoignages, l’hésitation non maitrisée de Bee Bee Bee entre code théâtral et code télévisuel au début, celle de Dos Santos qui flirte entre sérieux et caricature, certaines longueurs épiques inutiles, qui diluent l’attention plutôt que de la soutenir…), certaines imperfections (l’hésitation de certains gestes des témoins, les mots des récitants qui se cherchent, le passage flou du registre narratif au musical…) reflètent cependant le bouillonnement, le foisonnement qui fait vivre ce théâtre, qui le mène à l’essentiel. La conjonction de tant de regards, de tant de chemins qui se croisent, ces flamboiements de cathédrale, cette démesure, c’est tout cela aussi qui rend Rwanda 94 essentiel dans le paysage théâtral.
[1] Barrière : barrages que la Radio-Télévision Libre des Mille Collines enjoint d’ériger et de garder pour capturer les Tutsis. Au fil des jours, certaines barrières seront constituées des monceaux de corps en putréfaction.
Yolande Mukagasana
J’ai commencé à écrire dans la cachette sous l’évier, après plusieurs jours, pour noter les dates et les noms, pour garder des points de repères. J’ai dû détruire ces papiers au moment de ma fuite. Dès que j’ai été dans la zone du FPR, j’ai recommencé à écrire. À Bruxelles chez l’amie qui m’a accueillie, j’ai écrit et écrit, ça aide à survivre. Je pleurais sur mon papier, parfois jusqu’à effacer les mots. J’ai écrit pour que persiste la mémoire des miens. Mon premier livre, La mort n’a pas voulu de moi (Fixot), c’était mes larmes. Mon deuxième livre, c’était ma révolte.
Avec cette pièce-ci, le génocide concerne et touche tout le monde, il n’appartient plus seulement au Rwanda.
Le Groupov, c’est une famille. Ils ont eu peur de me demander de dire mon histoire sur scène. Mais j’ai souhaité le faire. Témoigner, c’est ma raison de vivre : il faut que l’on sache ce qui s’est passé.
N’aie pas peur de savoir, écrit avec la collaboration de Patrice May, vient de reparaitre chez J’ai lu.
Marie-France Collard à propos des images
Au moment du génocide rwandais, les télévisions ont montré des images d’Epinal, c’était révoltant, elles ont essentiellement montré la détresse des réfugiés dans les camps, on a détourné le regard du génocide.
Dans Rwanda 94, la télévision a très vite joué un grand rôle : outre les images d’archives, on a travaillé sur le dispositif télévisuel, au départ, on a pensé à une grande émission spectaculaire en direct, on a écrit des brouillons que l’on a jetés : ce n’était vraiment pas théâtral. On s’est alors focalisé sur la préparation d’une émission.
On a choisi de montrer les images du génocide à la fin, après cinq heures de spectacle, pour que ces images ne soient pas là pour activer l’émotion, mais qu’elles prennent place dans un processus de connaissance, qu’on perçoive le lien de causalité. On ne veut pas que l’image soit plus forte que la présence physique.
Cette séquence reprend en 8 minutes pratiquement toutes les images existantes sur le génocide lui-même.
Tharcisse Kalisa Rugano à propos du Groupov
Si je devais appréhender une pièce comme celle-ci, c’est comme ça, je pense, que je le ferais. Ce n’est pas une dénonciation où on tonitrue, c’est une démarche de prise de conscience. Seule la fiction peut générer un tel code de l’émotion.
À la première rencontre avec le Groupov, au Rwanda, je me disais « c’est le regard de l’homme blanc sur l’implication d’autres Blancs dans le génocide ». Au fil des rencontres, est apparu comment le désastre est né dans le ventre colonial et combien il était nécessaire, salvateur d’aller au-delà des arcanes du théâtre.
C’est un poids énorme que d’autres aient compris cela dans un océan d’indifférence ; il y a donc des gens capables de prendre le relais des cris stridents que nous avons lancés et qui n’ont pas été entendus.
Je souhaite que la communauté rwandaise de Bruxelles puisse découvrir la pièce et que es relais permettent de la jouer au Rwanda.
Garrett List à propos de la musique
Il y a quelque chose de très puissant dans le travail collectif. Avec le Groupov, il y a beaucoup de recherches communes, de rencontres. On a été ensemble au Rwanda.
Au départ, j’ai beaucoup écouté un CD de musique traditionnelle rwandaise avec cithare, une histoire des rois basée sur la tradition orale. J’ai éprouvé une terrible fascination. J’y ai retrouvé un lien avec ma façon de procéder, un penchant personnel pour la mélancolie et aussi, peut-être, comment les voix peuvent dépendre l’une de l’autre.
Je suis un compositeur-joueur : j’aime faire de la musique sur scène. J’aime percevoir les réactions du public.
L’instrumentarium ici recoupe un peu les instruments en faveur pendant la colonisation de l’Afrique à la fin du 19e siècle. La voix humaine est très importante. Concrètement, j’ai écouté des lectures de Jacques et de Max pour la Cantate pour m’inspirer de leur rythme. Muyango m’a chanté quarante fois Mutunge à l’oreille, pour que sa musique me pénètre vraiment. Et que la musique de la litanie des questions que je devais écrire soit en symbiose complète avec sa chanson.
Aujourd’hui, il reste encore en chantier l’orchestration d’une chanson des hyènes et la musique des visions. Rwanda 94, c’est un monument.
Jean-Marie Piemme
Lorsque Jacques m’a contacté, il y avait un groupe qui travaillait sur le Rwanda, groupe auquel je me suis adjoint sans savoir si cela déboucherait un jour sur l’écriture. Jacques profilait le spectacle dans sa globalité en laissant ouvertes les interventions de chacun. À certains moments, certains disaient « j’écrirais bien cela ».
Je n’ai pas voulu aller au Rwanda. Un voyage là-bas aurait exercé une telle violence sur moi qu’il ne pouvait m’amener qu’à l’absence de mots. Ce ne sont pas les images, ni les émotions qui me conduisent à écrire, ce sont les mots. J’ai donc beaucoup lu, pensé, écouté les informations sur le Rwanda, participé aux rencontres…
Au départ, on a travaillé sur certaines formes que l’on a abandonnées ensuite, comme le débat télévisuel ou le procès du Colonel Logiest. Mon intervention s’est surtout centrée sur la troisième partie, Ubwoko. Le trajet de Madame Bee Bee Bee m’a amené à composer notamment les trois visions qui éclairent à un moment sa recherche, dont cette rencontre avec Mitterrand sur la roche de Solutré que j’ai conçue un peu comme le début d’Hamlet. J’ai introduit aussi le personnage de Jacob, rescapé de la Shoah, qui accompagne Bee Bee Bee comme une sorte de garant et qui indique que ce génocide ne doit pas se refermer sur lui-même mais être relié aux autres génocides historiques.
La nécessité de condenser le propos, la confrontation avec les autres moments modèlent constamment le travail.
Nicole Widart
Article paru dans Le Carnet et les Instants n°112 (2000)